Pourquoi le Japon manque-t-il toujours de lits d’hôpitaux alors que la situation épidémique s’améliore ?

Société Santé

Le pic de la troisième vague de l’épidémie de coronavirus au Japon est passé, et le nombre de nouveaux cas a tendance à baisser. La situation demeure néanmoins tendue pour les soignants. Le nombre de malades du Covid-19 décédés ou atteints de formes graves continue à augmenter, et parfois des patients meurent chez eux parce qu’ils n’avaient pas trouvé d’hôpital pour les accueillir. Pourquoi le système de santé continue-t-il à souffrir, alors que le nombre de cas est de très loin inférieur à ce qu’il est en Europe ou aux États-Unis, et que le Japon est parmi les premiers au monde en termes de lits d’hôpitaux par habitants ?

La troisième vague dans une société vieillissante

Comment expliquer que le nombre de cas graves ne diminue pas et que les hôpitaux sont toujours pleins ? Pour Kunishima Hiroyuki, professeur à l’Université de médecine Saint Marianna et spécialiste des maladies infectieuses, l’un des facteurs expliquant cette situation est que les personnes atteintes de formes graves du Covid-19 mettent du temps à se remettre.

« Lorsque ces patients sont hospitalisés, ils ont besoin de soins pendant plus d’un mois, dans des services qui nécessitent beaucoup de personnel soignant, réanimation et autres. La troisième vague qui a commencé à l’automne dernier a apporté un afflux de patients atteints de formes graves. Tant qu’ils sont hospitalisés, il n’y a pas de lits disponibles, ce qui fait qu’un grand nombre de gens infectés sont soignés chez eux ou dans des hôtels dédiés à cet usage, dans l’attente d’une hospitalisation. Voilà pourquoi, même si les nouveaux cas sont aujourd’hui en baisse, les lits destinés aux malades du Covid-19 continuent à être occupés, et les hôpitaux à être sous pression. »

Kunishima Hiroyuki, professeur à l'université de médecine Saint Marianna (préfecture de Kanagawa) et spécialiste des maladies infectieuses
Kunishima Hiroyuki, professeur spécialisé en maladies infectieuses à l’Université de médecine Saint Marianna (préfecture de Kanagawa)

Il arrive souvent que lorsque des patients en attente d’hospitalisation, chez eux ou ailleurs, appellent les secours en raison d’une détérioration de leur état de santé, les ambulanciers ne trouvent pas d’hôpitaux pour eux malgré leurs efforts. Plusieurs de ces malades sont décédés parce qu’ils n’ont pas pu être pris en chatge dans des établissements.

Les patients de la troisième vague étaient de plus en plus âgés. En février, plus de 30 % de ceux hospitalisés à Tokyo avaient plus de 80 ans. À ce sujet, le professeur Kunishima remarque :

« Avec une société vieillissante comme le Japon, lors des visites médicales à domicile ou dans les institutions pour personnes dépendantes, on trouve souvent des pneumonies dues à des fausses routes (pneumopathie d’inhalation) ou de l’asthénie due à la vieillesse. Mais dorénavant on y diagnostique aussi des cas de contaminations au coronavirus, et le nombre de personnes très âgées qui finissent à l’hôpital est très élevé. Comme ces patients développent plus facilement des formes graves nécessitant une longue prise en charge, les lits d’hôpitaux sont pleins. »

De plus, alors même que ces patients guérissent et ne sont plus contagieux, il est souvent impossible de les transférer dans un établissement de suivi ou de les faire revenir dans le lieu où elles vivaient avant de tomber malade. Tout simplement car les établissements qui pourraient les accueillir ont peur qu’elles contaminent les autres résidents... Beaucoup des patients qui ont connu une longue hospitalisation ont besoin d’une rééducation, mais peu d’hôpitaux ou de maisons de repos les acceptent. Ces personnes n’ont d’autre choix que de rester dans les hôpitaux où ils ont été soignés, et cela bloque les entrées et les sorties hospitalières.

Des difficultés pour augmenter le nombre de lits Covid

Le professeur Kunishima mentionne un deuxième facteur derrière la pression actuelle sur le système de santé, à savoir la difficulté à créer des lits pour les patients atteints de formes graves.

Selon les données 2018 de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), il y avait au Japon 13 lits d’hôpitaux pour mille habitants, soit presque trois fois la moyenne (4,7) des autres pays membres. Pourquoi ne peut-on pas augmenter leur nombre ?

« Étant donné que cette maladie nécessite beaucoup de soins, il faut plus de personnel infirmier que pour les autres. Autrement dit, augmenter le nombre de lits signifie en fermer dans d’autres services. Mais c’est impossible, car d’une, l’on transporte déjà dans les services d’urgences beaucoup de patients atteints d’autres pathologies que le Covid-19, et de deux, les lits des autres services sont réservés à des patients atteints de maladies lourdes comme le cancer ou l’insuffisance cardiaque. »

Ajoutons que les lits pour patients atteints de Covid-19 entraînent de nombreuses contraintes.

« Pour créer des lits Covid, il faut mettre en place des zones fermées, et un système de climatisation pour éviter la contamination par aérosols. De plus, en temps normal, la plupart du personnel soignant n’utilise pas au quotidien les masques de type N95 qui empêchent la contagion, et il faut donc le former à cela. Et peu de médecins, infirmiers et techniciens sont qualifiés pour les soins intensifs en maladies infectieuses comme celle du Covid-19. Cela prend du temps, par exemple trois ans pour former un médecin spécialisé dans ce domaine. Enfin, il suffit d’un seul cas d’infection au sein du personnel soignant ou chez un patient pour fermer l’hôpital. En clair, une contamination avérée dans l’établissement, même par autre chose que le coronavirus, et vous réduisez d’un seul coup le nombre de lits disponibles. »

Au Japon, 80 % des hôpitaux sont privés, et ce pourcentage atteint environ 90 % à Tokyo. Ce sont en majorité des établissements de petite taille. Si l’on prend en compte le risque de gestion, ils ne peuvent répondre à ce besoin d’augmenter dans l’urgence le nombre de lits Covid, en raison des problèmes de capital, de personnel et d’équipement. Tout cela fait que seul un nombre réduit d’hôpitaux, publics ou privés, est capable d’offrir des lits pour ces patients, et explique la pression actuelle sur les hôpitaux.

Divulguer le nom des hôpitaux qui refusent la loi révisée de la lutte contre les maladies infectieuses

La solidarité entre les hôpitaux est aussi extrêmement faible, et le transfert des patients qui vont mieux rencontre aussi de grandes difficultés. Certains établissements craignent aussi qu’accueillir des patients Covid-19 nuise à leur réputation.

Les autorités régionales ont le devoir d’harmoniser ces transferts, mais il leur est difficile de donner des ordres ou des instructions aux hôpitaux privés, et pour l’instant, elles ne peuvent que requérir leur coopération. La répartition des rôles entre les hôpitaux n’est pas clairement définie, retardant ainsi l’amélioration de la situation dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui.

La révision de la loi de lutte contre les maladies infectieuses adoptée le 13 février dernier permet aux gouverneurs des préfectures de requérir la coopération des établissements de soins pour accueillir les patients infectés, de leur signifier un avertissement s’ils refusent de le faire, et dans le cas de refus sans raison valable, de divulguer leur nom.

Le professeur Kunishima prévient donc :

« Les ressources hospitalières sont limitées. Si la situation des établissements s’aggrave en raison de la montée des cas d’infections, je crains que de plus en plus de patients, atteints aussi bien du Covid-19 que d’autres pathologies, ne puissent être soignées... Il est impératif de faire baisser le nombre de contaminations. »

(Photo de titre : les membres de Forces d’auto-défense qui soignent dans les établissements pour personnes dépendantes de Miyakojima, préfecture d’Okinawa, où ils ont été envoyés pour aider les établissements de soins débordés)

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