Les « Trois documents de sécurité » : comment Takaichi se prépare pour défendre le Japon

Politique

Le gouvernement de la Première ministre Takaichi Sanae entend refondre en profondeur les grands axes de la politique diplomatique et de sécurité du Japon. Des discussions avec des experts ont été lancées à la fin du mois d’avril, et l’exécutif prévoit de réviser d’ici la fin de l’année les « Trois documents de sécurité », dont la Stratégie de sécurité nationale. L’un des principaux enjeux sera l’adaptation aux nouvelles formes de guerre mises en lumière par le conflit en Ukraine, tout comme la manière de gérer les relations avec l’administration américaine de Donald Trump.

La politique de sécurité du Japon entre « système de Yalta » et « Guerre froide »

En février 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants des trois grandes puissances alliées ; le président américain Franklin D. Roosevelt, le Premier ministre britannique Winston Churchill et le dirigeant soviétique Joseph Staline ; se réunissent à Yalta, en Crimée. À l’ordre du jour figure l’organisation de l’ordre international d’après-guerre. Les trois dirigeants cherchent alors à désarmer l’Allemagne nazie et le militarisme japonais dans le cadre d’une coopération entre les États-Unis et l’Union soviétique.

Environ six mois plus tard, le Japon accepte la déclaration de Potsdam, capitule sans condition devant les Alliés et est désarmé. La nouvelle Constitution japonaise, rédigée sous la direction du GHQ (quartier général des forces alliées), proclame ensuite dans son article 9 le renoncement à toute force militaire. Cette mesure s’inscrit pleinement dans la logique du « système de Yalta », selon laquelle la démilitarisation du Japon devait contribuer à la paix mondiale.

Cependant, la coopération américano-soviétique envisagée par le système de Yalta ne se concrétise pas. À sa place émerge une structure totalement opposée : l’affrontement entre les États-Unis et l’Union soviétique, autrement dit la « Guerre froide ». Dans ce contexte, le Japon conserve l’article 9 de sa Constitution tout en procédant à son réarmement et en s’inscrivant dans le camp occidental à travers le traité de sécurité nippo-américain. La politique de sécurité du Japon d’après-guerre évolue ainsi sur une voie semée d’embûches, entre système de Yalta et Guerre froide.

Avec la fin de la Guerre froide, la diplomatie de la tension menée par la Corée du Nord, la montée en puissance militaire de la Chine ou encore le recul de l’engagement extérieur des États-Unis, affaiblis par la « guerre contre le terrorisme », la vision selon laquelle la paix reposait sur le fait que le Japon reste « discret » dans le domaine de la sécurité s’est progressivement estompée. À l’inverse, l’idée selon laquelle le Japon doit aussi jouer un rôle actif dans le domaine sécuritaire afin de préserver et de développer un ordre international qui lui serait favorable comme au reste du monde a commencé à gagner du terrain.

Un environnement sécuritaire de plus en plus tendu et de nouvelles formes de guerre

Le 17 décembre 2013, le second gouvernement d’Abe Shinzô adopte la première « Stratégie de sécurité nationale » de l’histoire du Japon. Celle-ci est désormais désignée, avec les « Grandes lignes du programme de défense nationale » (aujourd’hui « Stratégie de défense nationale ») et le « Programme de renforcement des capacités de défense à moyen terme » (aujourd’hui « Programme de renforcement des capacités de défense »), sous le nom de « Trois documents de sécurité ».

À la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le gouvernement de Kishida Fumio révise les Trois documents de sécurité le 16 décembre 2022. La version Kishida affirme vouloir « transformer en profondeur la politique de sécurité du Japon dans sa mise en œuvre concrète ». Elle prévoit notamment l’acquisition de capacités de contre-attaque, jusque-là exclues par le Japon, ainsi qu’une augmentation du budget de la défense à 2 % du PIB, contre environ 1 % auparavant. Cette évolution peut être considérée comme une concrétisation du principe de « pacifisme proactif » défendu depuis la version Abe des Trois documents en 2013.

Cependant, depuis la révision de 2022, l’environnement sécuritaire entourant le Japon n’a cessé de se détériorer davantage.

En 2026, le budget chinois de la défense atteint officiellement environ 40 100 milliards de yens (217 milliards d’euros), soit presque le double d’il y a dix ans. Depuis 2022, l’augmentation représente environ 15 400 milliards de yens, un montant largement supérieur à la hausse japonaise des dépenses de défense (environ 3 600 milliards de yens), pourtant présentée comme un renforcement majeur (*1). La Chine intensifie également ses activités militaires autour du Japon : le 3 mai 2025, un hélicoptère qui avait décollé depuis un navire des garde-côtes chinois a violé l’espace aérien japonais près des îles Senkaku. Les exercices militaires autour de Taïwan se répètent, tandis que le 8 juin 2025, la présence d’un porte-avions chinois à l’est de l’île d’Iwo Jima a été confirmée pour la première fois, illustrant l’avancée marquée de l’armée chinoise vers le Pacifique.

Par ailleurs, la Corée du Nord poursuit le renforcement de ses capacités nucléaires et balistiques. Dans le même temps, la coopération militaire entre la Russie, fortement engagée dans l’invasion de l’Ukraine, la Chine et la Corée du Nord se resserre également.

Face à cette situation, le gouvernement de Takaichi Sanae a décidé d’avancer d’un an la révision des Trois documents de sécurité, initialement prévue pour 2027. Le 27 avril 2026 s’est tenue la première réunion du « groupe d’experts sur la sécurité envisagée à partir de la puissance globale nationale », chargé de formuler des recommandations pour cette révision. Parmi ses membres figurent notamment l’ancien ambassadeur du Japon aux États-Unis Sasae Kenichirô, l’ancien vice-ministre administratif de la Défense Kuroe Tetsurô et l’ancien chef d’état-major interarmées Yamazaki Kôji.

Parmi les orientations concrètes envisagées pour la révision des Trois documents figurent le renforcement des capacités de frappe à distance, de la défense antimissile intégrée, de la défense du Pacifique et des voies maritimes stratégiques, ainsi que des capacités liées aux systèmes sans pilote. S’y ajoutent le développement des capacités de défense dans les domaines spatial, cyber et électromagnétique, l’utilisation de l’IA pour le commandement et les communications, ainsi qu’un renforcement de la coopération avec les pays partenaires partageant les mêmes orientations stratégiques. Les enseignements tirés des « nouvelles formes de guerre » observées dans le conflit russo-ukrainien ; notamment la combinaison de missiles et de systèmes sans pilote ; jouent également un rôle important dans ces réflexions. Le renforcement des ressources humaines ainsi que des bases industrielles et technologiques de défense constitue lui aussi un enjeu majeur.

La défense japonaise passe d’une logique de renforcement des capacités à celle d’une réponse aux menaces

Dans ce contexte, le gouvernement Takaichi a approuvé en conseil des ministres, le 21 avril, un important assouplissement des restrictions à l’exportation d’armes, autorisant en principe l’exportation y compris d’armements létaux. Cette décision marque un tournant majeur au regard de la politique de quasi-embargo total sur les armes appliquée pendant des décennies dans le cadre des « Trois principes sur les exportations d’armes » établis en 1976. Cette révision vise non seulement à renforcer la base industrielle et technologique de défense du Japon, mais aussi à approfondir la coopération avec les pays partenaires en partageant les équipements militaires ainsi que les capacités de production, de maintenance et de soutien associées.

Pendant longtemps, le renforcement des capacités de défense du Japon d’après-guerre s’est appuyé sur le concept de « défense de base », fondé sur une approche ne visant pas une menace particulière et privilégiant davantage la constitution des capacités militaires elles-mêmes que leur emploi opérationnel. À l’inverse, les doctrines de défense développées surtout à partir des années 2010 ont progressivement évolué d’une logique de « dépassement de la menace » vers celle d’une « réponse aux menaces », mais aussi d’une priorité accordée au simple développement des capacités vers une approche centrée sur leur utilisation opérationnelle. Autrement dit, il ne s’agit plus de renforcer les capacités de défense pour elles-mêmes, mais de les développer en fonction des besoins concrets liés à leur emploi. La version Takaichi des Trois documents s’inscrira elle aussi dans le prolongement de cette tendance axée sur la réponse aux menaces et l’efficacité opérationnelle.

Dans cette perspective, deux points apparaissent particulièrement essentiels : la « capacité à surmonter une situation d’infériorité » et la « préparation à une guerre longue ». La nécessité de compenser une position défavorable dans les domaines traditionnels terrestre, maritime et aérien grâce à des opérations interarmées intégrant également de nouveaux espaces d’action ne cesse de croître. Par ailleurs, la résistance ukrainienne face à l’invasion russe est entrée dans sa cinquième année ; si Vladimir Poutine avait anticipé dès le départ une telle prolongation du conflit, il aurait peut-être hésité à lancer l’offensive. En renforçant les capacités de défense construites autour d’une logique de réponse aux menaces et d’efficacité opérationnelle afin qu’elles puissent faire face à une situation d’infériorité et soutenir un conflit prolongé, le Japon espère accroître sa capacité de dissuasion.

Les « Trois principes non nucléaires » également au cœur des débats

Au-delà de ces questions, certains estiment que la révision actuelle des Trois documents de sécurité pourrait également conduire à une remise en cause des « Trois principes non nucléaires » : ne pas posséder, ne pas fabriquer et ne pas introduire d’armes nucléaires sur le territoire japonais. Il est vrai que Takaichi Sanae s’est personnellement prononcée par le passé en faveur d’une révision de ces derniers. Dans un ouvrage collectif publié en 2024, elle qualifiait même de « gênante »(*2) la mention explicite, dans les Trois documents de 2022, du maintien des Trois principes non nucléaires. Cette position repose sur l’idée que le principe du « ne pas introduire » entre en contradiction avec la dissuasion élargie assurée par les États-Unis au profit du Japon.

Cependant, interrogée sur ce point au Parlement après son accession au poste de Première ministre, Takaichi a affirmé, lors d’une réponse du 26 novembre 2025, maintenir les Trois principes non nucléaires, tout en se limitant à déclarer qu’« aucun fait ne permet d’affirmer qu’une instruction explicite visant à réviser les Trois principes non nucléaires a été donnée » dans le cadre des travaux de révision des Trois documents.

Le 17 mars 2010, sous le gouvernement du Parti démocrate du Japon, le ministre des Affaires étrangères Okada Katsuya déclara au Parlement que, si une situation survenait dans laquelle la sécurité du Japon ne pourrait être garantie sans autoriser l’escale temporaire de navires américains équipés d’armes nucléaires, « le gouvernement en place prendrait alors sa décision en jouant son destin politique ». Cette déclaration a déjà contribué à clarifier davantage qu’auparavant la portée du principe de « ne pas introduire ». La Première ministre Takaichi elle-même a affirmé au Parlement s’inscrire dans la continuité de cette position exprimée par Okada.

En réalité, cette question est étroitement liée à la posture nucléaire des États-Unis eux-mêmes. Or, à l’heure actuelle, Washington a mis fin au déploiement d’armes nucléaires non stratégiques à bord de navires et d’aéronefs, et n’exploite pas non plus de sous-marins nucléaires d’attaque équipés de missiles de croisière nucléaires lancés depuis la mer (SLCM-N). Selon plusieurs informations de presse, les recommandations formulées par la coalition au pouvoir dans le cadre de la révision des Trois documents ne devraient pas demander de remise en cause des trois principes non nucléaires. À l’avenir, l’enjeu sera donc non seulement de débattre d’une éventuelle révision de ces principes, mais aussi de déterminer jusqu’où le Japon pourra approfondir, y compris dans l’opinion publique, une réflexion stratégique sur le renforcement de la dissuasion élargie.

Comment interpréter la guerre américaine contre l’Iran ?

Les débats autour de la révision des Trois documents de sécurité seront également influencés par la guerre contre l’Iran lancée le 28 février 2026 par l’administration Trump aux côtés d’Israël. Or, les Trois documents de 2022 affirmaient déjà que le Japon entendait « maintenir et défendre un ordre international fondé sur le droit international ». Dans ce contexte, l’usage de la force contre l’Iran par les États-Unis apparaît fortement suspect de constituer une violation du droit international.

Selon que cette évolution de la politique américaine soit perçue comme une dérive temporaire ou comme une tendance durable, la nature même de l’alliance nippo-américaine pourrait à l’avenir être remise en question.

L’impact le plus direct réside toutefois dans le risque que la guerre contre l’Iran réduise l’attention et les ressources que les États-Unis étaient censés consacrer à l’Asie de l’Est. Dans ce contexte également, la future version Takaichi des Trois documents de sécurité devrait insister encore davantage sur l’autonomie et l’initiative propres du Japon.

(Photo de titre : la Première ministre Takaichi Sanae lors de la première réunion du groupe d’experts chargé de réfléchir à la révision des Trois documents liés à la sécurité, dont la Stratégie de sécurité nationale, le 27 avril 2026, à la résidence du Premier ministre. © Kyôdô).

(*1) ^ Ministère de la Défense, « L’environnement sécuritaire entourant le Japon » (Wagakuni o torimaku anzen hoshô kankyô).

(*2) ^ Takaichi Sanae (dir.), «  (Kokuryoku kenkyû - Nihon rettô o, tsuyoku yutaka ni), Sankei Shimbun Shuppan, 2024, p. 19.

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