Japon–Corée du Sud : le rapprochement stratégique accéléré par les turbulences mondiales
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Le Japon et la Corée du Sud comme partenaires stratégiques
Le 19 mai 2026, la Première ministre Takaichi Sanae s’est rendue à Andong, dans la province sud-coréenne du Gyeongsang du Nord, ville natale du président Lee Jae-myung, afin de participer à un sommet bilatéral. En janvier, ce dernier venait déjà de se rendre à Nara, ville natale de la dirigeante japonaise, pour s’entretenir avec elle. Au début de la conférence de presse conjointe organisée après la rencontre, le président Lee a souligné l’importance de ces visites croisées entre chefs d’États, déclarant que « c’est la première fois que les dirigeants des deux pays se rendent mutuellement dans leurs villes natales, un exemple quasiment inédit à l’échelle internationale ».
Pour le président Lee, entré en fonction en juin de l’année dernière, il s’agissait de son sixième sommet chez son voisin nippon : trois avec l’ancien Premier ministre Ishiba et également trois avec la nouvelle Première ministre Takaichi. Si l’on inclut leur entretien en marge du sommet du G20, en novembre dernier, il a déjà rencontré cette dernière à quatre reprises. Il va sans dire que cette communication fréquente et étroite entre les leaders contribue à la stabilisation des relations entre les deux pays.
La dirigeante japonaise au profil très conservateur, et le président Lee, qui bénéficie d’un solide soutien des progressistes, avaient tous deux exprimé, avant leur entrée en fonction, une perception sévère du pays voisin. Depuis la formation de leurs gouvernements respectifs, ils n’en ont pas moins accordé de manière constante une grande importance aux relations nippo-coréennes. Lors de sa conférence de presse d’entrée en fonction en octobre dernier, la Première ministre Takaichi a déclaré que « la Corée du Sud est un voisin important pour le Japon et un partenaire indispensable pour répondre aux divers défis auxquels la communauté internationale est confrontée ». De son côté, lors de la conférence de presse conjointe organisée après le sommet, le leader sud-coréen a qualifié le Japon et la Corée du Sud de « partenaires stratégiques appelés à répondre ensemble à une situation internationale en mutation rapide ».
Une coopération en matière de sécurité énergétique
Entre la rencontre de Nara et ce sommet d’Andong, la situation au Moyen-Orient est apparue comme une crise touchant l’ensemble de la communauté internationale. Le Japon dépend du Moyen-Orient pour plus de 90 % de ses importations de pétrole brut, et la Corée du Sud pour 70 %. Ce sommet s’est donc tenu dans un contexte où la sécurité énergétique constituait une question urgente pour les deux pays. Dans ces conditions, il convient de saluer vivement l’accord conclu entre le Japon et la Corée du Sud pour renforcer leur coopération en matière d’approvisionnement et de partage mutuel de pétrole brut et de gaz naturel liquéfié (GNL).
Cet accord s’appuie sur le « mémorandum de coopération pour un partenariat sur les chaînes d’approvisionnement », signé en mars lors d’une rencontre entre Akazawa Ryôsei, ministre japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, et Kim Jung-kwan, ministre sud-coréen de l’Industrie, du Commerce et de l’Énergie. Cette fois, les dirigeants des deux pays ont réaffirmé cet engagement, et l’importance de cette rencontre réside dans leur volonté affirmée de faire encore progresser cette coopération.
Lors de la conférence de presse conjointe, la Première ministre japonaise a présenté les deux piliers de cette coopération : d’une part, le « renforcement de la résilience de l’approvisionnement énergétique, y compris par l’augmentation des réserves dans la région de l’Indo-Pacifique » ; d’autre part, le « renforcement de la sécurité énergétique des deux pays, notamment par le partage mutuel et des mécanismes d’échange de pétrole brut, de produits pétroliers et de GNL ». Si la première forme de coopération progresse, elle constituera un bon exemple de la capacité des deux pays à fournir des biens publics internationaux contribuant à la stabilité régionale. La seconde montrera quant à elle concrètement l’utilité de la coopération nippo-coréenne pour les économies nationales des deux pays.
Le président Lee a toujours affirmé la nécessité d’une coopération dont « les citoyens puissent ressentir concrètement les bénéfices ». La coopération en matière d’approvisionnement énergétique devrait ainsi contribuer à élargir la compréhension et le soutien des populations des deux pays à l’égard des relations nippo-coréennes.
Des préoccupations communes face au recul de la présence militaire américaine
Fait notable, ce sommet Japon-Corée du Sud s’est tenu immédiatement après le sommet sino-américain organisé à Pékin. Selon les explications de la présidence sud-coréenne, la Première ministre Takaichi et le président Lee ont également échangé leurs points de vue sur les résultats de cette rencontre entre les dirigeants américain et chinois. On ne sait pas encore clairement quelles conséquences l’accord entre ces derniers sur l’établissement d’une « relation constructive de stabilité stratégique » aura pour le Japon et la Corée du Sud.
Du point de vue japonais, alors que les relations sino-japonaises se dégradent, il n’est guère souhaitable que le président Trump privilégie l’économie et le commerce en adoptant une attitude conciliante envers la Chine. Du point de vue coréen, en revanche, la stabilisation des relations sino-américaines serait en principe bienvenue. Cependant, en raison de son histoire, souvent marquée par les rivalités entre grandes puissances, la Corée du Sud reste particulièrement attentive au risque que Washington et Pékin trouvent, dans leur compétition stratégique, des compromis qui lui seraient défavorables.
En outre, alors que l’administration Trump demande à ses alliés d’assumer un rôle et des responsabilités accrus, le Japon et la Corée du Sud partagent la crainte que l’évolution de la situation au Moyen-Orient depuis mars n’entraîne une nouvelle diminution de la présence militaire américaine en Asie de l’Est.
Lors du Conseil des ministres du même mois, Lee a exprimé la position suivante : « Nous sommes opposés au retrait d’une partie des équipements de défense aérienne des forces américaines stationnées en Corée pour répondre à leurs propres besoins militaires. » Lors de la conférence de presse conjointe à Andong, Takaichi a déclaré avoir partagé avec Lee l’idée qu’« il est important que le Japon et la Corée du Sud prennent l’initiative d’agir afin de promouvoir la paix et la stabilité dans l’Indo-Pacifique, notamment en maintenant et en renforçant la dissuasion et la capacité de réponse assurées par l’alliance nippo-américaine, l’alliance américano-coréenne et leur coordination stratégique ». Il a également été frappant de l’entendre révéler, à la fin de la conférence de presse, qu’ils s’étaient promis de « s’appeler souvent lorsqu’ils rencontreraient des difficultés ou auraient des préoccupations dans leurs relations avec d’autres pays ».

Le président sud-coréen Lee Jae-myung portant une monture de lunettes de Sabae, dans la préfecture de Fukui, offerte par la Première ministre Takaichi Sanae lors du sommet Japon-Corée du Sud organisé à Andong, en Corée du Sud. À l’arrière-plan, le masque coréen offert par le président Lee. (Source : compte X d’un haut responsable du gouvernement japonais / Jiji)
Le Japon parle d’« Indo-Pacifique », la Corée du Sud d’« Asie du Nord-Est »
Comme nous l’avons vu, dans un contexte où « la communauté internationale connaît de profonds bouleversements et où l’ensemble du monde devient plus instable » selon les mots de Takaichi Sanae, la conscience partagée par les dirigeants japonais et sud-coréen de la nécessité d’une coopération stratégique, notamment pour peser face à leur allié américain qui prône l’« America First », constitue une puissante force de rapprochement entre les deux pays et contribue à stabiliser leurs relations actuelles. On peut également dire que, parmi les liens formant le triangle de sécurité entre le Japon, les États-Unis et la Corée du Sud ; constitué par l’alliance nippo-américaine et l’alliance américano-coréenne ; la relation nippo-coréenne, qui était le maillon le plus fragile, se trouve renforcée, en partie sous l’effet des évolutions du côté américain.
Tout en partageant une même perception de la situation dans ses grandes lignes, le Japon et la Corée du Sud présentent des différences dans leur manière d’appréhender et de traiter certaines questions concrètes. Pour éviter que ces divergences ne deviennent un obstacle à leur coopération, il reste indispensable de poursuivre une communication étroite et une coordination politique approfondie. C’est là le premier défi auquel les deux pays devront faire face s’ils veulent continuer à renforcer leur coordination et leur coopération.
Par exemple, lors de la conférence de presse conjointe, Takaichi a employé à quatre reprises l’expression « Indo-Pacifique », tandis que Lee ne l’a pas mentionnée une seule fois. À la place, celui-ci a évoqué l’« Asie du Nord-Est » et a indiqué avoir souligné « l’importance pour la Corée du Sud, la Chine et le Japon de se respecter et de coopérer mutuellement afin de rechercher des intérêts communs ». De son côté, la dirigeante japonaise, tout en faisant référence à l’« Indo-Pacifique libre et ouvert » (FOIP), a insisté sur l’importance de renforcer l’autonomie et la résilience, un point qu’elle avait déjà mis en avant dans son discours de politique générale lors de sa récente visite au Vietnam.
Concernant la Corée du Nord, le président Lee a expliqué la position du gouvernement de son pays, qui vise une « coexistence pacifique et une croissance commune entre le Nord et le Sud ». Son homologue japonaise, pour sa part, a mis l’accent sur la réponse à apporter aux questions nucléaire et balistique. Jusque dans les années 2000, lorsque la coopération nippo-coréenne progressait, les deux pays exprimaient leur soutien mutuel à leurs politiques respectives. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. En raison de l’évolution de l’environnement entourant le Japon et la Corée du Sud, la coordination de leurs perceptions et de leurs politiques exige désormais des efforts encore plus importants.
Accumuler les coopérations et les institutionnaliser
Le deuxième défi consiste à poursuivre l’institutionnalisation de la coopération de défense et de sécurité. En raison du « passé malheureux » entre les deux pays, notamment autour des questions historiques, il existe encore en Corée du Sud des opinions prudentes, voire négatives, à l’égard d’une coopération sécuritaire avec le Japon. Cette tendance est particulièrement forte au sein des forces progressistes, qui constituent la base de soutien du gouvernement de Lee Jae-myung. Dans ce contexte, la coopération sécuritaire s’est développée dans un cadre trilatéral entre le Japon, les États-Unis et la Corée du Sud, avec l’intermédiation américaine. Entre le Japon et la Corée du Sud, le principal cadre de coopération sécuritaire juridiquement contraignant reste donc l’Accord général sur la sécurité des informations militaires (GSOMIA). Par ailleurs, l’« incident du verroullage radar » de 2018 (au cours duquel un bâtiment sud-coréen fut accusé d’avoir verrouillé son radar de conduite de tir sur un avion de patrouille japonais) a gravement entamé la relation de confiance entre les autorités de défense des deux pays.
Heureusement, la communication entre les autorités de défense des deux pays s’est aujourd’hui rétablie. Lors de la réunion des ministres japonais et sud-coréen de la Défense en janvier dernier, les deux parties se sont accordées sur plusieurs points : des visites mutuelles annuelles au niveau ministériel, la relance des échanges humains et des échanges entre unités afin de renforcer la confiance, ainsi que la reprise des exercices de recherche et de sauvetage (SAREX), suspendus depuis 2017. À l’avenir, il serait souhaitable que la mise en œuvre de ces accords s’accompagne également d’une institutionnalisation de la coopération. Concrètement, il est nécessaire de poursuivre progressivement le rétablissement de la confiance et la création d’un environnement permettant la conclusion de l’Accord sur l’acquisition et les prestations croisées de biens et services (ACSA), dont la signature avait autrefois été envisagée sans jamais aboutir.
Le dialogue de sécurité Japon-Corée du Sud, organisé en mai, vient tout juste d’être élevé du niveau des directeurs généraux à celui des vice-ministres. Il serait toutefois souhaitable qu’il soit porté dès que possible au plus haut niveau. Le Japon organise déjà avec une dizaine de pays des réunions dites « 2+2 », c’est-à-dire des rencontres réunissant, de chaque côté, les ministres des Affaires étrangères et de la Défense. Parmi ces partenaires figurent notamment les États-Unis, l’Australie, l’Inde et plusieurs pays européens.
Enfin, le troisième défi consiste à mettre en œuvre cette coopération avec rapidité. Depuis 2023, les relations nippo-coréennes se sont rapidement rétablies. Dans ce contexte, plusieurs consultations entre administrations, interrompues pendant la période de tensions, ont repris et se sont intensifiées. De nombreux nouveaux cadres de dialogue ont également été créés. Lors de la rencontre d’Andong, il a également été décidé de lancer un « dialogue sur les politiques industrielles et commerciales » afin de faire progresser la coopération en matière de sécurité énergétique. Les dialogues et les consultations sont certes importants, mais ce dont les relations nippo-coréennes ont aujourd’hui davantage besoin, c’est de multiplier les initiatives concrètes. C’est en répétant ces actions qui ont du sens et en misant sur des angles de coopération que la relation entre les deux voisins pourra devenir encore plus solide à l’avenir.
(Photo de titre : la Première ministre Takaichi Sanae et le président sud-coréen Lee Jae-myung se serrant la main avant leur rencontre à Andong, en Corée du Sud, le 19 mai 2026. Jiji)