Le Japon et l’Inde : un regard sur la situation actuelle et les perspectives des relations bilatérales
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La première visite en Inde de la Première ministre Takaichi Sanae, en juillet, a été fructueuse. Elle a permis de réaffirmer la coopération nippo-indienne dans de nombreux domaines, de la sécurité et de la défense à la sécurité énergétique et au renforcement de la résilience des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Elle a aussi été l’occasion de mettre largement en valeur la contribution japonaise aux investissements en Inde, très attendus par New Delhi. Avec ce pays dont la croissance reste soutenue et dépasse celle de la Chine, les relations du Japon vont désormais bien au-delà de l’économie et des affaires. Elles s’étendent au Quad, le cadre de coopération réunissant le Japon, les États-Unis, l’Australie et l’Inde pour concrétiser la vision diplomatique japonaise d’un « Indo-Pacifique libre et ouvert » (FOIP), ainsi qu’aux échanges humains : accueil d’ingénieurs en technologies de l’information et en intelligence artificielle, d’étudiants, ou encore projets culturels. Ces liens devraient continuer à se développer et à s’approfondir.
Une coopération réaffirmée en matière de défense et de sécurité économique
La déclaration conjointe nippo-indienne place la coopération en matière de défense et de sécurité au premier rang. Dans le domaine de la sécurité maritime, elle prévoit explicitement le renforcement des entraînements et des exercices conjoints entre la marine indienne et la Force maritime d’autodéfense japonaise. L’Inde a également salué la révision, par le gouvernement japonais, des trois principes régissant le transfert d’équipements de défense. Les deux pays sont parvenus à un accord de principe sur le transfert de la technologie du système d’antennes intégrées embarqué UNICORN, conçu pour améliorer la furtivité des navires et équipant notamment les frégates de dernière génération de la classe Mogami. Cet accord ajoute un nouveau volet, celui de la défense, à la coopération japonaise avec l’Inde, et suscite de grandes attentes du côté indien.
Le deuxième pilier, consacré à la sécurité économique et énergétique, définit cinq domaines prioritaires, parmi lesquels les semi-conducteurs, les minerais critiques, dont les terres rares, et les énergies propres. Il prévoit une coopération visant à rendre leurs chaînes d’approvisionnement plus résilientes. Ce sont des enjeux particulièrement importants au regard de la situation internationale.
Les relations nippo-indiennes ont une longue histoire. Pourtant, jusqu’à la visite en Inde du Premier ministre Koizumi Junichirô en 2005, qui a instauré des sommets annuels avec des visites alternées des chefs de gouvernement dans le pays partenaire, seuls cinq Premiers ministres japonais s’y étaient rendus en une cinquantaine d’années. Hormis quelques exceptions, comme Maruti Suzuki, la filiale indienne de Suzuki présente depuis plus de quarante ans, l’implantation des entreprises japonaises n’a véritablement pris son essor qu’à la fin des années 1990. Le chemin parcouru depuis, en un peu plus de vingt ans, mérite d’être pleinement reconnu.
Selon l’Organisation japonaise du commerce extérieur (JETRO), entre autres sources, 1 434 entreprises japonaises étaient implantées en Inde en octobre 2024, avec un total de 5 205 établissements. Ces chiffres restent en deçà des plus de 30 000 établissements recensés en Chine, mais, après le ralentissement lié à la crise sanitaire, l’implantation japonaise en Inde accélère progressivement.
Les modalités de cette implantation se diversifient également. Certaines entreprises, comme Suzuki, Bridgestone ou Unicharm, construisent une deuxième, voire une troisième usine. Les acquisitions d’entreprises indiennes, les coentreprises et les investissements dans les jeunes pousses locales se multiplient aussi. À l’automobile et à l’électroménager s’ajoutent de plus en plus de fabricants de biens de consommation. Les entreprises de logistique ouvrent à leur tour des implantations en Inde pour accompagner ce mouvement. Nippon Steel a ainsi racheté le grand sidérurgiste indien Essar Steel avec le géant européen ArcelorMittal. Les deux groupes investissent plus de 1 000 milliards de yens (5,58 milliards d’euros) pour produire, notamment, des tôles d’acier compétitives destinées à l’industrie automobile.
Des entreprises japonaises présentes dans des secteurs toujours plus variés
Le champ d’activité des entreprises japonaises continue de s’élargir. Uniqlo, la célèbre enseigne de Fast Retailing, exploite déjà vingt magasins en Inde et a annoncé son intention d’en porter le nombre à cent d’ici environ cinq ans. Seven & i Holdings y compte déjà plus de soixante supérettes Seven-Eleven en franchise, sans investissement direct au capital en raison des restrictions imposées aux capitaux étrangers dans le commerce de détail. Le géant du mobilier d’intérieur Nitori a ouvert son premier magasin à Mumbai à la fin de 2024. L’arrivée de Suntory, Sumitomo Realty & Development, Osaka Gas, MonotaRO ou encore du groupe Ichishin témoigne également de l’ouverture à de nouveaux secteurs.
L’été dernier, en recevant le Premier ministre Narendra Modi au Japon, le chef du gouvernement japonais d’alors, Ishiba Shigeru, avait fixé pour objectif un investissement de 10 000 milliards de yens (55,88 milliards d’euros) en Inde sur dix ans, associant les secteurs public et privé japonais. Lors du présent sommet, des protocoles d’accord et des fiches de synthèse ont donné une visibilité concrète aux projets japonais en Inde. Ils ont permis de mettre en avant, au Japon comme à l’étranger, un total de 2 000 milliards de yens d’investissements (11,17 milliards d’euros) décidés au cours de l’année écoulée. Voilà sans doute de quoi convaincre la partie indienne, qui répétait déjà sous le gouvernement précédent son souhait de voir le Japon investir davantage dans le pays.
La participation conjointe des secteurs public et privé, désormais bien établie dans des rendez-vous comme la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD), a également porté ses fruits lors de cette visite. Le Forum économique nippo-indien organisé à cette occasion a réuni des dirigeants et cadres de plus de 150 entreprises japonaises ainsi que plus de 80 entreprises indiennes, offrant une précieuse occasion de dialogue direct. Le contexte a lui aussi favorisé les avancées : les tensions autour de l’Iran et la réduction des approvisionnements en terres rares par la Chine avaient fait de la sécurisation des ressources et de l’énergie un enjeu mondial. Les thèmes abordés au sommet et les accords conclus ont ainsi revêtu un caractère particulièrement concret et urgent.

La construction du « Shinkansen » indien avance à grands pas. Ici, la gare de Vadodara, dans l’État du Gujarat, au nord-ouest du pays. (Photo fournie par la National High Speed Rail Corporation Limited, NHSRCL)
Parmi les projets japonais en Inde présentés dans les protocoles d’accord et les autres documents, la coentreprise d’IHI pour la production d’ammoniac vert et les missions d’exploration lunaire de la jeune entreprise spatiale ispace retiennent particulièrement l’attention. Air Water a conclu un contrat de longue durée pour l’exploitation et la maintenance d’une grande unité de production de gaz industriels sur le site sidérurgique de Tata Steel à Jamshedpur. JFE Engineering s’engage, avec un partenaire indien, dans la production d’électricité à partir de déchets. Les projets de Suzuki et de Sojitz dans la production de biométhane ont également été présentés. Autant d’initiatives en phase avec les priorités du gouvernement Modi en matière d’environnement et d’énergie.
Le rôle du Japon dans le développement des infrastructures, que le gouvernement Modi considère comme un pilier de la croissance, n’est plus à démontrer. Les réseaux de métro de Delhi, Mumbai et Bengaluru, entre autres, bénéficient de prêts en yens. Depuis l’ouverture de son premier tronçon en 2002, le métro de Delhi n’a cessé de s’étendre. Avec une longueur totale de 416 kilomètres, il dépasse désormais le réseau de métro de Tokyo, (si on additionne les lignes de Tokyo Metro et de la régie Toei). Il n’est pas exagéré de dire qu’il a transformé la vie des habitants de Delhi en facilitant considérablement leurs trajets quotidiens vers le travail ou les établissements scolaires.
Ce succès a été déterminant dans le choix du Japon pour la construction du premier Shinkansen indien. La ligne à grande vitesse de 508 kilomètres entre Ahmedabad et Mumbai, dont le coût total s’élève à 1 800 milliards de yens (10 milliards d’euros), est financée à environ 80 % par des prêts en yens. Elle bénéficie du plein soutien du ministère japonais du Territoire, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme ainsi que de l’Institut de recherche technique ferroviaire (RTRI). Le projet se distingue notamment par le premier tunnel ferroviaire sous-marin du pays et par sa gare terminus souterraine à Mumbai. La mise en service d’un premier tronçon est enfin prévue pour août 2027.
L’Inde reste le marché le plus prometteur
Dans l’enquête de la Banque japonaise pour la coopération internationale (JBIC) sur les activités à l’étranger des entreprises japonaises (publiée en décembre 2025), l’Inde arrive pour la quatrième année consécutive en tête des destinations jugées les plus prometteuses à moyen terme. Par ailleurs, dans l’enquête du JETRO pour l’exercice 2025 sur les entreprises japonaises implantées à l’étranger, 75,5 % de celles présentes en Inde prévoyaient un résultat d’exploitation bénéficiaire pour 2025. Cela ne signifie évidemment pas qu’il soit possible de devenir rentable en peu de temps sur ce marché exigeant. Le JETRO et le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie y voient « le fruit des efforts poursuivis pendant de longues années par chaque entreprise ».
Avec environ 48,1 milliards de dollars d’investissements directs cumulés entre avril 2000 et mars 2026, le Japon occupe le cinquième rang des investisseurs en Inde, derrière notamment les États-Unis et les Pays-Bas. Sur le seul exercice 2025, il y a investi 3,74 milliards de dollars. Les échanges commerciaux bilatéraux ont, quant à eux, dépassé 25 milliards de dollars au cours du même exercice. La balance commerciale est largement excédentaire pour le Japon. Toutefois, pour faire face aux droits de douane imposés par Donald Trump, l’Inde s’efforce de diversifier les débouchés de ses produits de la mer, textiles et pierres précieuses, entre autres. Ses exportations vers le Japon devraient donc également progresser.
Il serait pourtant illusoire de croire qu’il est facile de s’entendre avec l’Inde et de nouer des liens étroits avec elle. Même face aux grandes puissances, elle ne cherche pas à plaire et ne fait pas de concessions à la légère : sa fermeté dans les négociations sur les droits de douane de Trump en offre une nouvelle illustration. Pour les Japonais, habitués à être tenus en haute estime en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient, elle peut se révéler un partenaire particulièrement coriace. Elle sait toutefois apprécier à leur juste valeur les contributions à son économie et à ses entreprises. Confrontés à une pénurie de profils scientifiques et techniques, les acteurs publics et privés japonais redoublent d’efforts pour accueillir des ingénieurs indiens, organiser des stages et mettre ces talents en relation avec des entreprises. Cela témoigne des grandes attentes que le Japon place dans l’Inde. Enfin, malgré quelques dysfonctionnements persistants, la démocratie et l’État de droit y sont bien établis.
Privilégiant ses intérêts nationaux, l’Inde pratique une diplomatie tous azimuts, mais accorde un poids différent à chacun de ses partenariats. Même les droits de douane punitifs imposés par l’administration Trump ne l’ont pas amenée à renoncer à ses relations avec la Russie ni à ses importations de pétrole brut russe. Au printemps 2026, elle a finalement décidé d’autoriser à nouveau les investissements chinois, sous certaines conditions. C’est donc un pays capable de choisir, pour soutenir sa propre croissance, de faire appel aux technologies et aux capitaux d’une Chine qui représente aussi une « menace ».
Au Japon, certaines voix du camp « antichinois » appellent à s’allier avec l’Inde pour faire contrepoids à la Chine. Mais New Delhi n’est pas dupe de calculs aussi simplistes. Pour elle, ses relations avec la Chine et la Russie font partie intégrante d’une stratégie diplomatique soigneusement élaborée.
Vu du Japon, le paysage politique et social indien paraît extrêmement complexe, et les Indiens peuvent sembler très prompts à affirmer leurs positions. Pourtant, mieux comprendre ce pays et renforcer les relations avec lui revêt une grande importance pour un Japon confronté à la baisse de la natalité et au manque de main-d’œuvre, qui doit conquérir de nouveaux marchés et rendre ses chaînes d’approvisionnement plus résilientes. Les turbulences internationales actuelles ne constituent-elles pas précisément une occasion de s’engager résolument dans la relation avec l’Inde ?
(Photo de titre : la Première ministre Takaichi Sanae lors de son entretien avec son homologue Narendra Modi, à Delhi, en Inde, le 2 juillet 2026. Photo fournie par le Bureau d’information de presse du gouvernement indien, PIB)
