Vers un développement de l’éducation en ligne au Japon : quels en sont les mérites ?

Éducation Société

Quand les établissements scolaires de l’Archipel ont dû fermer à cause de l’épidémie de Covid-19, bien peu ont diffusé des cours en ligne. Le nouveau programme adopté par le ministère de l’Éducation en 2019 devrait toutefois aboutir à la mise en place des infrastructures informatiques nécessaires au développement du numérique dans le système éducatif japonais. Reportage de Fuji News Network.

Un manque flagrant de réactivité

En mars 2020, le gouvernement japonais a pris la décision, une première en la matière, de demander aux écoles de tout le pays de fermer leurs portes pour tenter d’enrayer la propagation du coronavirus. Si certains établissements ont diffusé leurs cours via Internet, la grande majorité d’entre eux n’ont rien fait pour mettre en œuvre un enseignement par visioconférence. D’après une étude effectuée par le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie (MEXT), à peine 10 % des établissements scolaires publics ont fourni à leurs élèves une forme d’enseignement en ligne pendant qu’ils étaient fermés, notamment en téléchargeant des enregistrements de cours sur des sites de vidéoconférence. Et seulement 5 % d’entre eux ont diffusé des cours en direct via Internet.

Les écoles de l’Archipel ont rouvert progressivement à partir du mois de juin. Cependant d’après les spécialistes, le pays n’est pas encore au bout de ses peines en termes de propagation du coronavirus, et les cas de contaminations sont de plus en plus élevés. Le corps enseignant doit donc prendre des mesures pour remédier à une carence flagrante de cours en ligne. En effet, si une seconde vague de contamination par le Covid-19 se produisait, elle risquerait de contraindre les autorités à imposer une nouvel état d’urgence de longue durée, ce qui aurait pour effet de perturber encore plus le parcours scolaire des élèves.

Voici un aperçu des mesures prises pour mettre en ligne les cours dispensés dans les écoles japonaises.

Un smartphone monté sur un trépied

Le collège public de Daisan sunamachi, dans l’arrondissement de Kôtô, à Tokyo
Le collège public de Daisan sunamachi, dans l’arrondissement de Kôtô, à Tokyo

Le collège de Daisan sunamachi, dans l’arrondissement de Kôtô, à Tokyo, fait partie des rares exemples d’établissements scolaires publics qui ont diffusé leurs cours sur Internet pendant la période de l’état d’urgence (7 avril - 25 mai à Tokyo). Hamaishi Shigeaki, un de ses enseignants, avoue que pour lui, s’aventurer dans le monde entièrement nouveau de l’enseignement à distance a été une expérience très instructive. « Au début, j’ai eu l’impression que les élèves trouvaient les cours en ligne moins intéressants que ceux donnés dans les salles de classe. Mais à la suite d’une enquête, il s’est avéré que c’était le contraire et que l’opinion de la majorité des enfants sur l’enseignement numérique était positive. »

Grâce au smartphone (« téléphone intelligent ») fixé sur un trépied placé au centre de la salle de classe et à l’application de visioconférence Zoom, les élèves peuvent aussi assister en direct aux cours tout en restant chez eux.
Grâce au smartphone fixé sur un trépied placé au centre de la salle de classe et à l’application de visioconférence Zoom, les élèves peuvent aussi assister en direct aux cours tout en restant chez eux.

Un collège exemplaire

Au collège de Daisan sunamachi, les cours ont repris au mois de juin. Mais la moitié seulement des élèves a été autorisée à se rendre sur place en même temps. Les enfants ont donc été divisés en deux groupes, celui du matin et celui du soir. Et pendant la partie de la journée où ils n’étaient pas en classe, ils étaient censés poursuivre leur formation en se connectant à l’application de réunions en ligne Zoom.

Le jour où je me suis rendu dans cet établissement, les collégiens étaient tous équipés d’un masque et dans les salles de classe, ils occupaient seulement une chaise sur deux, conformément aux règles de distanciation sociale. Le professeur parlait comme d’habitude en écrivant des questions et des explications au tableau. La seule chose qui indiquait que son cours était retransmis en direct sur Internet, c’était un smartphone perché sur un trépied, au milieu de la salle de classe.

Ce système a permis au collège de Daisan sunamachi de respecter les programmes. « Les élèves venaient sur place seulement pour une demi-journée, mais grâce à l’application Zoom, ils ont eu leurs six heures de cours habituelles », continue Hamaishi Shigeaki. « Et ils étaient ravis. »

Une association de soutien scolaire très active

Ushioda Kunio est responsable d’une association bénévole de soutien scolaire. Sans son intervention, le collège de Daisan sunamachi n’aurait probablement pas mis ses cours en ligne pendant l’épidémie de coronavirus. Avant de prendre sa retraite en 2012, Ushioda Kunio a fait carrière chez Nippon Telegraph and Telephone (NTT), le leader du marché japonais des télécommunications. Il raconte comment il s’est senti obligé de s’engager dans la voie du bénévolat avec un sentiment d’urgence. « Du temps où je travaillais pour NTT, j’avais déjà dit à plusieurs reprises qu’il fallait que les écoles s’équipent d’installations informatiques appropriées afin de pouvoir diffuser des cours en ligne. Mais en dépit de tous mes efforts, je n’avais réussi à convaincre ni les enseignants, ni l’administration. »

Les choses ont changé du jour où Ushioda Kunio a appris l’existence du programme scolaire GIGA (Global and Innovation Gateway for All) lancé en 2019 par le MEXT. L’objectif de ce projet d’ « Accès global à l’innovation pour tous » est de connecter les écoles à des réseaux de communication à haut débit et haute capacité et de fournir aux élèves les plus démunis des ordinateurs portables ou des tablettes leur permettant d’utiliser Internet. « Je me suis servi du programme GIGA comme d’un moyen de pression », ajoute Ushioda Kunio. « Le MEXT pesait alors de tout son poids pour faire entrer les technologies de l’information et des communications dans les écoles. Du coup, convaincre les enseignants de mettre les salles de classe à l’heure du numérique est devenu plus facile. »

Ushioda Kunio, directeur de l’association  de soutien scolaire « Gakkô shien no kai »
Ushioda Kunio, directeur de l’association de soutien scolaire « Gakkô shien no kai »

Vaincre les réticences des enseignants

En fait, un grand nombre d’établissements scolaires de l’Archipel étaient opposés à la mise en ligne de leurs cours parce qu’ils ne voulaient pas désavantager les enfants qui n’avaient pas accès à Internet chez eux. Mais avec l’épidémie de coronavirus, les responsables de l’éducation ont pris conscience de l’urgence du problème.

La mairie de l’arrondissement de Kôtô, à Tokyo, a été l’une des premières à mettre en œuvre des mesures concrètes à cet égard. En 2019, elle a commencé à distribuer des tablettes – 80 au total à ce jour - aux écoles à l’intention des élèves dépourvus d’ordinateur ou de mobile. Les autorités locales ont par ailleurs équipé les foyers non connectés à Internet avec des routeurs wifi USB.

Diffuser des cours en ligne est une opération relativement facile. Il suffit de disposer d’un appareil équipé d’une caméra de type smartphone, d’un trépied, d’une connexion haut débit à Internet et d’une application de visioconférence comme Zoom. « Ce n’est vraiment pas sorcier ! » s’exclame Ushioda Kunio. « La plupart des membres du corps enseignant n’avaient aucune expérience en matière de cours en ligne, ce qui ne les incitait guère à se lancer dans cette voie. » Une des premières tentatives pour les convaincre a consisté à faire une démonstration en direct avec une tablette installée dans la salle des professeurs de l’école. « Les enseignants ont été surpris de voir à quel point tout se passait bien. »

La tablette située ci-dessus à droite donne une idée de ce que voient les élèves quand ils suivent des cours en ligne chez eux.
Cette tablette donne une idée de ce que voient les élèves quand ils suivent des cours en ligne chez eux.

Les mérites du télé-enseignement

Ushioda Kunio a ainsi réussi à attirer l’attention des enseignants sur l’enseignement numérique, mais il lui restait encore à les convaincre de ses mérites. « Je craignais que la pratique du télé-enseignement disparaisse dès le mois de juillet, avec la reprise normale des cours dans les salles de classe », précise-t-il. Pour éviter que ce soit le cas, Ushioda Kunio a alors rappelé qu’il fallait s’attendre à un possible retour du coronavirus et par voie de conséquence un autre appel à rester chez soi. Et il n’a pas manqué d’ajouter que grâce aux activités en ligne, les cours pourraient continuer, y compris pendant la période normalement perturbée des épidémies de grippe saisonnière. « J’ai réussi à les rallier à ma cause en mettant l’accent sur les mérites du télé-enseignement. »

Hamaishi Shigeaki dit quant à lui que si les cours en ligne ont bien été suspendus dès que le collège de Daisan sunamachi a retrouvé ses horaires habituels, les enseignants n’en sont pas moins prêts à revenir à ce système au cas où le besoin s’en ferait sentir. « C’est une option toujours envisageable pour les élèves qui, pour une raison ou une autre, sont régulièrement absents tout en voulant continuer à suivre les cours.

Hamaishi Shigeaki, un enseignant du collège de Daisan sunamachi, dans l’arrondissement de Kôtô, à Tokyo. Pour lui, les cours en ligne font partie intégrante de l’arsenal des outils pédagogiques scolaires.
Hamaishi Shigeaki, un enseignant du collège de Daisan sunamachi, dans l’arrondissement de Kôtô, à Tokyo. Pour lui, les cours en ligne font partie intégrante de l’arsenal des outils pédagogiques scolaires.

L’importance capitale du soutien éducatif

L’épidémie de coronavirus a provoqué des perturbations dans le système éducatif et ce, dans tout le pays, mais elle a surtout touché les élèves qui avaient déjà des difficultés en raison de problèmes économiques ou familiaux. « Le meilleur moyen pour sortir les enfants de la spirale de la pauvreté, c’est de leur donner une éducation », affirme Imamura Kumi, directrice de Katariba, une organisation à but non lucratif installée à Tokyo dont l’objectif est d’apporter un soutien scolaire aux enfants, en particulier les adolescents, qui en ont besoin. Katariba vient de lancer un programme en vue de fournir gratuitement des ordinateurs et l’accès à Internet à certains élèves.

Des membres de l’organisation à but non lucratif Katariba en train de présenter leur nouveau programme de soutien éducatif
Des membres de l’ONG Katariba en train de présenter leur nouveau programme de soutien éducatif

Pour Katariba, les cours en ligne constituent un réel progrès. Encore faut-il s’assurer que les élèves bénéficient de l’aide individuelle dont ils ont besoin pour mener à bien leurs études. « Les enfants ont de bien meilleurs résultats quand leurs parents et d’autres adultes sont impliqués dans leur éducation », déclare Nakamuro Makiko, membre du projet et professeur à l’Université Keiô.

Nakamuro Makiko met l’accent sur l’importance des recherches effectuées à ce sujet par l’Université de Toronto. Celles-ci montrent en effet que les performances des élèves sont meilleures quand ils sont soutenus de façon active par un adulte. « Grâce aux progrès technologiques, il est devenu possible d’apprendre n’importe où. Mais les enfants ont toujours besoin que quelqu’un veille sur eux et les aide à régler leurs problèmes en s’assurant qu’ils restent dans le droit chemin. Ceux qui ne bénéficient pas de ce genre de soutien courent le risque de prendre du retard ou de renoncer complètement à leur projet de formation. »

D’après Nakamuro Makiko, si le télé-enseignement en vient à faire partie intégrante du système éducatif japonais, il ne pourra pas se limiter à des cours en ligne. Pour qu’il soit vraiment efficace, les établissements scolaires devront s’assurer que les enfants bénéficient non seulement du matériel technique indispensable pour pouvoir étudier chez eux mais aussi du soutien pédagogique dont ils ont absolument besoin.

L’avenir de l’enseignement numérique post-coronavirus

Les mérites des cours en ligne ne s’arrêtent pas à la gestion de la crise sanitaire actuelle. Dans la plupart des établissements scolaires de l’Archipel, le professeur principal, en général de nationalité japonaise, est assisté par une personne de langue maternelle anglaise. Or le nombre des enseignants étrangers n’est pas suffisant pour répondre à la demande, d’autant que la situation s’est encore aggravée avec l’épidémie de coronavirus. Toutefois grâce à Zoom et à d’autres applications de vidéoconférence similaires, les écoles peuvent à présent se connecter avec des instructeurs étrangers résidant au Japon ou même en dehors de l’Archipel.

Par ailleurs, le recours à l’enseignement numérique permet aux écoles de faire face à un absentéisme de plus en plus fréquent, en donnant accès aux élèves qui se trouvent dans ce cas à un environnement en ligne où ils peuvent poursuivre leurs études.

Les écoles de l’Archipel ne font pas beaucoup d’efforts pour se mettre à l’heure de l’enseignement à distance. Les initiatives comme le programme GIGA du MEXT devraient néanmoins contribuer à accélérer les choses en fournissant aux élèves les outils électroniques dont ils ont besoin pour devenir le futur fer de lance de l’innovation.

Les cours en ligne continuent y compris lorsque les salles de classe sont vides. Grâce au smartphone, tous les enfants de l’Archipel peuvent désormais avoir un « accès global à l’innovation » conformément au programme GIGA du ministère de l'Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie.
Les cours en ligne continuent y compris lorsque les salles de classe sont vides. Grâce au smartphone, tous les enfants de l’Archipel peuvent désormais avoir un « accès global à l’innovation » conformément au programme GIGA du ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie.

(Texte et reportage de Suzuki Makoto, commentateur de la chaîne Fuji TV. Photo de titre : une salle de classe du collège de Daisan sunamachi, dans l’arrondissement de Kôtô, à Tokyo. Avec dans le cercle jaune, un smartphone monté sur un trépied pour diffuser les cours en visioconférence.)

(D’après la diffusion sur Prime Online du 26 juin 2020)

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