« Je ne suis pas un virus ! » : des Asiatiques victimes d’agressions verbales et physiques aux États-Unis

Société International

Partout aux États-Unis, des habitants d’origine asiatique sont actuellement victimes de violence verbale et même physique, et ils veulent faire reconnaître ces agressions comme des « crimes de haine » (hate crime). Les Japonais sont aussi concernés. Reportage de Fuji News Network.

2 800 agressions contre des Asiatiques rapportés aux États-Unis depuis le début de la pandémie

Des cas dramatiques d’agressions envers la communauté asiatique aux États-Unis ont été recensés en janvier et février. Par exemple, un homme âgé de 91 ans a été blessé en perdant l’équilibre après avoir été soudainement poussé par derrière en Californie (image ci-dessous). Un autre a reçu un coup de couteau dans le dos à New York. À San Francisco, c’est un Américain d’origine thaïlandaise âgé de 84 ans qui est mort après avoir été projeté au sol par un inconnu.

l'agression contre l'homme âgé de 91 ans en California (Oakland Chinatown Chamber of Commerce/Carl Chan)
L’agression contre un homme âgé de 91 ans en Californie le 31 janvier dernier (Oakland Chinatown Chamber of Commerce/Carl Chan)

Les personnes agressées se considèrent comme des victimes de hate crimes, ou crimes de haine, dirigés contre un groupe spécifique. Selon un rapport de STOP AAPI [Asian American Pacific Islander] HATE, une organisation américaine de défense des droits de l’homme, 2 808 actes de violence ou de harcèlements envers des personnes d’origine asiatique ont été reportés entre mars 2020, début de la pandémie liée de coronavirus, et décembre de la même année. Le rapport indique que les auteurs de ces actes de violence verbale attribuent  l’origine de la crise sanitaire aux personnes à qu’ils s’en prennent, en leur criant par exemple « Ne nous apporte pas ton virus chinois » ou encore « Va en enfer, virus ! » .

L’épidémie de Covid-19 était sérieuse en Chine il y a de cela un an, et elle s’est ensuite propagée sur  les continents européen et américain. On peut se demander pourquoi de telles agressions à caractère raciste reposant sur des préjugés continuent encore aujourd’hui.

Les médias locaux ayant continué à rapporter les propos du président Trump qui parlait du « virus chinois » jusqu’à la toute fin de son mandat, il est permis de penser que cela a fait naître des divisions aux États-Unis, et peut-être encouragé le racisme.

En réaction à la multiplication de ce genre d’incidents, une manifestation a eu lieu à New York le 27 février.

Plus de trois cents personnes se sont rassemblées, dont beaucoup tenaient à la main des panonceaux sur lesquels il était écrit : « Je ne suis pas le virus ». Un homme qui avait reçu un coup de cutter au visage dans le métro faisait partie du cortège. Il nous a parlé de l’effroi qu’il avait ressenti en constatant que personne ne venait à son secours.

cet homme a reçu un coup de cutter au visage dans le métro, dont il garde la cicatrice
Cet homme d’origine asiatique a reçu un coup de cutter au visage dans le métro en février, dont il garde la cicatrice.

Une autre femme a raconté qu’elle avait failli se faire frapper dans une station de métro par un parfait inconnu, et qu’elle avait peur pour ses parents âgés. Les gens qui manifestaient partageaient sans aucun doute cette peur dans leur quotidien.

Difficile de faire reconnaître ces agressions comme des hate crime

Si petit à petit ces agressions sont perçues comme des hate crimes envers les personnes d’origine asiatique, et que la gravité du problème est davantage mis en avant, de nouvelles difficultés apparaissent toutefois.

Comment par exemple faire qualifier ces agressions en hate crime une fois leurs auteurs interpellés et inculpés, ?

Fin février dans une rue de New York, un homme d’une trentaine d’années a été grièvement blessé par un individu qui lui a soudain porté un coup de couteau dans le dos. L’agresseur a été arrêté mais le parquet a rejeté la qualification de cette agression en hate crime, arguant que l’enquête n’avait pas établi que c’était le cas. Les groupes de citoyens d’origine asiatique continuent à protester contre cette décision.

Prouver qu’un agresseur avait l’intention de commettre un hate crime n’est pas toujours simple. Faire apparaître les contours de ce phénomène qui touche l’ensemble des États-Unis constitue un obstacle majeur.

Un pianiste japonais agressé dans le métro

Des Japonais ont aussi été grièvement blessés. C’est le cas d’Unno Tadataka, un pianiste de jazz établi à New York depuis treize ans. En septembre 2020, alors qu’il se trouvait dans une station de métro, il a soudain été agressé verbalement, puis physiquement, par un groupe de huit jeunes Noirs. Ils l’ont roué de coups et ont continué à le faire même lorsqu’il était à terre. Atteint de fractures à l’épaule et d’autres blessures, il a eu très peur et a cru sa dernière heure arrivée.

le pianiste de jazz Unno Tadataka
Le pianiste de jazz Unno Tadataka

« J’avais entendu dire que des Asiatiques se faisaient agresser dans le métro, et aussi que la criminalité augmentait. J’ai donc compris que j’ai été victime de cette réalité. Quand je les ai entendu dire Asian guy et Chinese bastard, j’ai pensé qu’il s’agissait clairement d’un hate crime. »

La police est intervenue, mais elle n’a pas déclaré nettement à ce moment-là qu’elle considérerait l’agression comme un crime de ce type. Cinq mois après les faits, les coupables n’ont pas encore été arrêtés.

Tout le monde peut discriminer ou être victime de discriminations

M. Unno a été opéré, et il est actuellement en rééducation. S’il n’arrivait même pas à se servir de baguettes au début, il retrouve à présent petit à petit le piano. Jouer sur scène trois heures d’affilée ne lui posait aucun problème avant son agression, mais aujourd’hui, passer à peine dix à quinze minutes au piano le fatigue. Il a néanmoins le sentiment que grâce à ses efforts, sa situation s’améliore de jour en jour, d’autant plus qu’au départ il avait perdu toute la mobilité de ses doigts.

Voici ce qu’il nous dit du contexte dans lequel son agression s’est produite : « Je pense que le but de mes agresseurs était de se soulager de leur stress. Les préjugés et la discrimination contre les Asiatiques ont toujours existé. Mes agresseurs ont explosé sans doute à cause de la pression qu’exerçait le coronavirus sur leur vie. »

Mais lui qui joue de longue date avec des artistes noirs souligne qu’il ne veut pas que ce qui lui est arrivé fasse naître de nouvelles confrontations. Même s’il a été agressé par un groupe de Noirs,  il insiste sur le fait qu’il n’a en aucun cas l’intention de considérer de manière négative le mouvement Black Lives Matter. Et il ajoute que les Japonais ne doivent pas oublier la profondeur des discriminations.

« C’est une erreur de penser que ces agressions aux États-Unis ne vous concerne pas parce que vous êtes au Japon, car les Japonais aussi peuvent faire l’objet de discriminations. Et simultanément, je pense aussi que nous Japonais pouvons avoir des comportement discriminatoires sans même nous en rendre compte, par exemple envers des personnes d’origine étrangère qui résident sur l’Archipel. »

M. Unno pendant l'interview
Le pianiste Unno Tadataka pendant l’interview

Pendant que je couvrais le mouvement Black Lives Matter à partir de l’été 2020, chaque fois que j’étais en contact avec la détermination visible des manifestants, leurs larmes et leur colère,  je me posais toujours beaucoup de questions sur la manière dont je pouvais en parler en tant que journaliste. Comme le dit M. Unno, la réalité qui veut que les victimes de discriminations peuvent se transformer pour une raison ou une autre en auteurs de discriminations est aujourd’hui apparente. C’est lié au fait que les discriminations et les préjugés sont ancrés dans les sentiments profonds du cœur humain. Les Japonais doivent confronter cette réalité à nouveau aujourd’hui.

(Reportage de Nakagawa Mariko, bureau de New York de FNN. D’après la diffusion sur Prime Online du 5 mars 2020)

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