La réalité du refus scolaire au Japon : témoignages et parcours alternatifs

Éducation Société

Le refus scolaire est un problème qui prend de plus en plus d’ampleur au Japon. Le phénomène ne touche pas seulement les écoles publiques mais également les établissements privés, où de nombreux étudiants doivent passer d’exigeants examens d’entrée pour avoir une chance d’y être admis. Et ce sont les parents qui ont tendance à en porter seuls le fardeau. Si certaines initiatives ont vu le jour pour soutenir les collégiens en décrochage scolaire, leur portée reste limitée.

Des élèves acculés au bord de la crise

Takahashi Nanako (nom d’emprunt) habite dans la préfecture d’Osaka et revient sur la situation de son fils. « Shôta, notre aîné, ne supportait plus les cadences de travail infernales, et rien n’allait plus pour lui, » explique-t-elle.

Son fils Shôta (nom d’emprunt) a été admis dans une école prestigieuse regroupant les six années de collège et de lycée. Mais pour sa famille, c’est la grande surprise lors de la réunion d’orientation avant la rentrée. Avant même le début des cours, Shôta s’était vu assigner une quantité considérable de devoirs, en mathématiques, en anglais, en sciences ou encore en sciences sociales. Le lendemain de la cérémonie d’admission, il y a eu un examen de vérification des connaissances. « L’école attendait des élèves qu’ils étudient chaque jour chez eux trois ou quatre heures après la classe, » explique Takahashi Nanako. « Mais notre fils avait principalement étudié dans des cours du soir pendant la période précédant les examens d’entrée au collège. Il n’avait donc pas l’habitude d’étudier à la maison. Nous avons commencé à nous faire beaucoup de souci. »

Au début, Shôta se plaisait dans son école. Mais le rythme des devoirs était difficile pour lui, il y avait toujours une interrogation écrite pour laquelle il devait se préparer, et les trains bondés jusqu’à son école l’épuisaient jour après jour. Peu à peu, il a été de plus en plus stressé. Pendant les vacances d’été, les tensions à la maison ont été de plus en plus vives, et au second semestre de sa première année, il a fini par ne plus aller à l’école. Il est tombé dans la dépression et même sortir de la maison lui était devenu impossible, l’empêchant de s’inscrire dans une « école libre » ou de participer à des programmes de soutien pour les élèves en décrochage scolaire. Maintenant, il passe ses journées à la maison, à jouer aux jeux vidéo. « Il n’est plus motivé pour étudier, » explique sa mère. « Il joue la nuit et il dort la journée. C’est son rythme de vie tout entier qui s’en trouve sens dessus dessous. »

Hausse du taux de refus scolaire dans les collèges privés

Selon des estimations réalisées par Onetes, une société d’examens blancs, 52 050 étudiants ont passé les examens d’entrée, espérant intégrer des collèges privés et publics dans la région métropolitaine de Tokyo. Si le nombre d’élèves inscrits est en baisse pour la troisième année consécutive, le taux de participation, lui, reste élevé. 18,1 % des élèves de classe de sixième ont passé ces examens.

De futurs collégiens se rendant à leur centre d’examen à Tokyo, février 2026. (© Tanaka Ruiko)
De futurs collégiens se rendant à leur centre d’examen à Tokyo, février 2026. (© Tanaka Ruiko)

Par ailleurs, selon une étude menée par le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie (MEXT), dans tout le pays, 7 803 élèves de collèges privés n’étaient inscrits dans aucun établissement au cours de l’année scolaire 2024 (d’avril 2024 à mars 2025). Ce chiffre est certes légèrement inférieur au pic enregistré en 2023, mais il est à noter que cela représente tout de même une hausse de près de 60 %, soit 2 909 élèves, par rapport à cinq ans auparavant. Le taux de refus scolaire dans les collèges privés était de 3,1 %, inférieur aux 6,8 % enregistrés à l’échelle nationale. Le rythme de cette augmentation cependant, lui, est remarquable.

Le refus scolaire chez les élèves de collèges privés

Le décrochage de ces élèves s’expliquait principalement par « le bouleversement du rythme quotidien » (28,2 %), « l’anxiété et la dépression » (23,2 %), « le manque de motivation » (21,9 %) et « les mauvais résultats scolaires ou l’incapacité fréquente à rendre les devoirs dans le temps imparti » (18,2 %). Par rapport aux écoles publiques, la perturbation du rythme quotidien et des études est plus fréquente, laquelle pourrait être liée aux longs trajets et aux cadences infernales imposées aux élèves.

Si les écoles privées accueillant les élèves de la cinquième à la terminale, qui améliorent les chances d’admission à l’université, sont renommées pour proposer un soutien solide et rendre la prise de cours particuliers inutiles, certains élèves ont de grandes difficultés avec les lourdes charges de travail et la forte concurrence. Un étudiant, qui a été en refus scolaire alors qu’il fréquentait un collège privé, revient sur sa propre expérience : « Je pensais qu’après avoir été admis je pourrais me concentrer sur le sport. Mais l’environnement dans lequel j’évoluais a fini par avoir des effets néfastes sur moi. J’étais obsédé par mes notes, au point qu’il m’était tout simplement devenu impossible de continuer à aller à l’école. » L’une des causes du déséquilibre et de la dépression serait l’effondrement des espoirs et des attentes positives des élèves concernant l’établissement scolaire qu’ils fréquentent.

Un accompagnement limité dans les établissements publics

Le soutien des élèves en refus scolaire s’est développé dans les collèges publics. Le Conseil d’éducation a notamment mis en place des classes adaptées ou offre un soutien scolaire et psychologique. Pour les établissements privés, la situation varie. Il peut être difficile de mettre en place des aménagements tels qu’une salle séparée (comme une salle d’infirmerie par exemple). En cas d’absentéisme prolongé, certaines écoles n’hésitent pas à recommander aux élèves concernés de s’inscrire dans un établissement public.

Actuellement, Shôta est en contact avec un conseiller externe, qui rend des visites à domicile, et Takahashi Nanako, de son côté, avec un conseiller à l’école. « Lorsque j’entends les voix pleines d’entrain des élèves dans les salles de classe, cela me laisse un sentiment complexe. » Elle explique également qu’elle évitait de parler d’école avec son fils. « Mais je commence à me dire qu’il est temps d’avoir une conversation sérieuse avec lui à propos de son avenir. »

Des réticences lors du transfert d’établissement

En cas d’absentéisme prolongé, transférer l’élève concerné est une option. Mais même cela n’est pas facile. Certains d’élèves en refus scolaire confient que leurs enfants ne souhaitent pas changer d’environnement. D’autres pensent que la situation serait tout simplement trop embarrassante avec avoir remué ciel et terre pour être admis dans une école privée.

Autre problème : dans les établissements publics, les classes ne vont que jusqu’à la troisième, ce qui signifie que, pour être admis dans une école privée, les élèves doivent se soumettre à un autre examen, ce qui ne fait qu’ajouter à leur état de stress. Par ailleurs, pour de nombreux collèges, les démarches d’admission accordent une grande importance aux notes de l’élève, aux activités en club et à leur assiduité en cours. Les élèves en situation d’absentéisme prolongé se trouvent donc désavantagés pour se préparer aux examens.

Les écoles privées de Kanagawa cherchent à apporter leur aide

Le problème du refus scolaire dans les collèges privés étant devenu plus visible, les efforts d’accompagnement des élèves se sont eux aussi peu à peu développés. En 2020, dans la préfecture de Kanagawa, l’Association des collèges et lycées privés a créé le Centre de soutien scolaire des écoles privées. Cette structure donne aux élèves des collèges et lycées privés en situation de refus scolaire une chance de continuer leurs études tout en restant inscrits dans leur école. Le centre est géré par dix anciens professeurs d’écoles privées. Lors de la première année, il a accueilli 24 élèves. En 2025, ce chiffre est passé à 76.

Au Centre d’accompagnement pédagogique des écoles privées se trouve la Salle des écoles privées de Kanagawa. (© Tanaka Ruiko)
Au Centre d’accompagnement pédagogique des écoles privées se trouve la Salle des écoles privées de Kanagawa. (© Tanaka Ruiko)

Ataka Katsumi, directeur du Centre d’accompagnement pédagogique (© Tanaka Ruiko)
Ataka Katsumi, directeur du Centre d’accompagnement pédagogique (© Tanaka Ruiko)

« Il est difficile pour des écoles privées individuelles de fournir seules un accompagnement. Leurs capacités ont des limites. Cette initiative est soutenue par l’association. Nous accordons également une grande importance aux rapports que nos étudiants entretiennent avec leurs écoles, » explique Ataka Katsumi, qui dirige le centre.

Le soutien académique est coordonné avec l’école de chaque élève, utilisant notamment le même matériel pédagogique, facilitant la prise de repères. Sur les 76 élèves inscrits en 2025, près d’un quart ont regagné leur école, près de la moitié ont continué à se rendre au centre, et un autre quart ont intégré de nouvelles écoles à leur passage au lycée. Le centre ne met pas la pression sur les étudiants pour qu’ils retournent dans leur école, mais respectent au contraire la décision de leurs élèves.

Dans l’arrondissement de Suginami, à Tokyo, se trouve une école qui donne des cours de soutien. Nishiogi Gakuin est devenu un lieu de refuge pour de nombreux collégiens et lycéens en situation d’absentéisme scolaire.

Tanaka Seiki, le directeur de Nishiogi, enseignait dans une école privée qui accueillait des élèves de collège et de lycée. Il nous a confié qu’il avait vu des étudiants pour qui ces cadences infernales étaient tout simplement impossibles. Pour certains, il suffisait de manquer une semaine de classe : « J’en suis venu à m’interroger sur la philosophie de certaines écoles qui donnent sans arrêt des devoirs et n’hésitent pas à encourager la compétition entre les élèves pour améliorer leur taux d’amission à l’université. C’est pourquoi, je consacre maintenant mon temps à venir en aide à ces élèves, » explique-t-il.

Une élève de l’école Nishiogi Gakuin. Elle a cessé d’aller dans le collège privé où elle était inscrite. Elle a plus tard été transférée dans un établissement public et souhaite maintenant intégrer un lycée public à Tokyo. (© Tanaka Ruiko)
Une élève de l’école Nishiogi Gakuin. Elle a cessé d’aller dans le collège privé où elle était inscrite. Elle a plus tard été transférée dans un établissement public et souhaite maintenant intégrer un lycée public à Tokyo. (© Tanaka Ruiko)

À l’école Nishiogi Gakuin, les professeurs travaillent individuellement avec les élèves et cherchent à les comprendre. Contrairement à des approches « gérées » qui mettent l’accent sur la mémorisation et les exercices à répétition, les élèves apprennent à leur rythme dans une ambiance détendue. L’objectif est que ces élèves soient admis dans des écoles qui fonctionnent sur la base de crédits, des écoles à temps partiel ou encore des « écoles de défi » qui, elles, accordent moins d’importance aux notes. Certains élèves dans cette situation ont fini par intégrer des universités nationales d’élite et d’autres universités publiques.

Le directeur de l’école Nishiogi Gakuin, Tanaka Seiki, donne un cours en tête-à-tête à un élève. (© Tanaka Ruiko)
Le directeur de l’école Nishiogi Gakuin, Tanaka Seiki, donne un cours en tête-à-tête à un élève. (© Tanaka Ruiko)

Une autre option : aménager son propre emploi du temps

Nakanishi Mio (nom d’emprunt) habite à Tokyo. Elle était inscrite dans l’un des « trois grands » lycées mixtes d’élite pour filles de la capitale nippone. Elle a plus tard été transférée, en seconde, au lycée métropolitain de Shinjuku Yamabuki, un établissement à temps partiel qui fonctionne par correspondance.

Tout a commencé pendant les vacances d’été de sa première année de collège. Mio se sentait mal, se lever le matin lui était devenu impossible. Mais la cause de tous ses maux restait inconnue.

Nakanishi Mio lit un livre au lycée Shinjuku Yamabuki. Elle souhaite faire des études de droit. (© Tanaka Ruiko)
Nakanishi Mio lit un livre au lycée Shinjuku Yamabuki. Elle souhaite faire des études de droit. (© Tanaka Ruiko)

Elle a cessé d’aller à l’école à partir du troisième trimestre de son année de cinquième, et ce pendant un an. Mais à son retour au collège, elle avait accumulé beaucoup de retard. « Quand je suis entrée au lycée, j’ai soudainement eu de plus en plus de difficultés en mathématiques. J’ai senti que je devais revenir en arrière, reprendre tout depuis le début et reconstruire les bases que j’avais acquises au début du collège. C’est ça qui m’a poussée à m’inscrire à Yamabuki, où j’ai pu combler mes lacunes. »

Au lycée Shinjuku Yamabuki, les élèves aménagent eux-mêmes leur emploi du temps. Ils choisissent eux-mêmes leurs cours, parmi un programme couvrant toute la journée. N’étant pas vraiment du matin, Mio a préféré prendre des cours compris dans une plage horaire comprise entre 10 h et 17 h. Elle fait partie du club de recherche scientifique et du groupe de recherche sur la coexistence multiculturelle.

Nagahama Hiroyuki, le proviseur du lycée Shinjuku Yamabuki (© Tanaka Ruiko)
Nagahama Hiroyuki, le proviseur du lycée Shinjuku Yamabuki (© Tanaka Ruiko)

« Un nombre non négligeable d’élèves de Shinjuku Yamabuki ont cessé d’aller au collège ou au lycée, et je parle d’établissements privés », fait remarquer le proviseur Nagahama Hiroyuki. De nombreux élèves aménagent leur emploi du temps pour pouvoir se concentrer sur leurs centres d’intérêt. L’école envoie également chaque année des élèves dans des universités très compétitives.

Mio ne regrette absolument pas tout le mal qu’elle s’est donné pour passer ses examens, alors qu’elle était au collège. « J’étais encore jeune et flexible, et je pouvais absorber des connaissances qui m’ont aidée par la suite lorsque j’ai passé mes examens d’entrée à l’université. Et ce que j’ai appris en mathématiques et en histoire a continué à me servir. Même si vous n’assistez plus au cours après avoir l’inscription, il reste de nombreuses options. Tout comme je suis passée d’une école pour filles à une école mixte à temps partiel et ai pu en apprécier les différences, on peut apprendre de nouvelles choses n’importe où. »

De plus en plus d’options possibles

Les écoles privées peuvent rendre le retour à l’école après une situation de refus scolaire plus difficile, le rythme de travail y étant plutôt soutenu et les structures d’accompagnement limitées. Les élèves s’étant donné tellement de mal pour être admis dans ces écoles, le prix psychologique à payer peut s’avérer très cher, les empêchant d’envisager calmement d’autres alternatives.

Mais, comme le souligne le directeur de Nishiogi Gakuin, Tanaka Seiki, « il existe de nombreuses façons de se remettre à étudier », notamment des initiatives qui ne se réduisent pas aux établissements scolaires individuels, telles que des programmes pédagogiques extrascolaires spécialisés et des centres d’accompagnement. Les lycées mettent également en place des environnements plus adaptés par le biais de systèmes de crédits sans attribution de notes, avec des horaires flexibles, en journée comme en soirée. Certains de ces établissements ne nécessitent pas de bulletins scolaires ou de notes d’évaluation interne lors des démarches d’admission. Il y a également des lycées privés par correspondance qui mettent l’accent sur l’apprentissage en ligne, comme le lycée N. Même des élèves pour qui le modèle des établissements combinant collège et lycée ne convient pas ont de plus en plus de possibilités de poursuivre leurs études et passer à l’étape suivante de leur vie.

Tanaka Seiki nous livre ce message : « Lorsque des élèves cessent d’aller à l’école, ils peuvent se faire du souci pour leur avenir, se posant des questions sur leur admission à l’université et plus encore. Mais je veux qu’ils sachent que de nombreuses options s’offrent à eux même s’ils sont en situation d’absentéisme scolaire. Il n’y a jamais eu autant d’endroits en mesure de venir en aide aux élèves au quotidien tant dans le domaine académique que personnel, donc j’espère qu’ils viendront saisir la main que nous leur tendons. »

(Photo de titre : de plus en plus d’élèves ont du mal à s’adapter à la culture des établissements combinant collège et lycée. Pixta)

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