À la découverte du nôgaku

Les masques de nô : les visages subtils et changeants d’un art pluriséculaire

Culture Art Personnages

Le théâtre nô est un art traditionnel connu pour ses masques. À première vue, ces masques aux expressions figées peuvent sembler inexpressifs, mais sur scène, ils prennent vie et révèlent la psychologie des personnages bien mieux que ne le feraient de simples visages. Kitazawa Hideta est sculpteur, cet artisan reconnu nous dévoile les secrets de son art séculaire.

Kitazawa Hideta KITAZAWA Hideta

Sculpteur de masques de nô, il réalise et restaure également les statues de temples et de sanctuaires. Né à Tokyo en 1968. Il donne des expositions, des démonstrations, des conférences et ses travaux de recherches l’amènent dans le monde entier, notamment en Grande-Bretagne au Pitt Rivers Museum ou au Victoria and Albert Museum, mais aussi en Australie à l’Art Gallery of New South Wales. Il est l’auteur de « Masques de nô et de kyôgen ».

Les visages d’un art ancien

Le nô est la forme théâtrale ayant la plus longue tradition ininterrompue au monde. Il a pris forme au Japon à l’époque Muromachi (1336–1573), Kan’ami et son fils Zeami se sont inspirés de traditions scéniques déjà existantes (japonaises et étrangères) pour créer un art de la scène raffiné mêlant théâtre, musique et danse. L’accent est mis sur la retenue, l’élégance et l’esthétique du yûgen, où le beau est empreint de profondeur et où l’invisible affleure. Le nô a été adopté autant par les élites de la cour impériale que par la classe des samouraïs. Les acteurs principaux (appelés shite) portent des masques. Leur gestuelle très codée, repose sur des mouvements aussi subtils qu’une légère inclinaison de la tête ou un changement d’angle du corps. Les interprètes sont les vecteurs des émotions profondes traversant le récit qu’ils donnent à voir.

Masque de jeune femme (ko-omote) sculpté par Kitazawa Hideta. (© Kuratani Kiyofumi)
Masque de jeune femme (ko-omote) sculpté par Kitazawa Hideta. (© Kuratani Kiyofumi)

De la tragédie grecque antique aux drames masqués d’Asie, les masques sont utilisés dans plusieurs genres théâtraux à travers le monde. Alors que dans de nombreuses traditions, les masques ont pour fonction d’exprimer soit des passions spécifiques comme la colère ou la joie, soit les traits d’un personnage particulier, en nô, la physionomie est souvent neutre. En japonais on parle d’ailleurs de « visage comme un masque de nô », pour parler de personnes qui ne montrent pas leurs sentiments.

Les masques de nô sont-ils vraiment inexpressifs ? « Il est troublant de voir à quel point le masque semble se transformer quand il est porté par des shite au sommet de leur art », note un acteur spécialisé dans les rôles de waki (les partenaires des shite). « Cela est parfois tellement fascinant que j’en oublie presque que je suis sur scène. » Comment un objet inerte pourrait-il se transfigurer ? Avant d’approfondir cette question, regardons étape par étape comment se fabrique un masque de nô.

L’importance du détail

Kitazawa Hideta sculpte des masques. Dans son atelier à Tokyo, se trouve un important stock de bloc de cyprès de Kiso, le bois traditionnellement utilisé pour les masques de nô mais aussi dans les temples ou en statuaire bouddhique. Il choisit des arbres ayant de 200 à 300 ans aux cernes les plus fines et régulières possibles.

Transférer le croquis d’Okina sur un bloc de cyprès. (© Kuratani Kiyofumi)
Transférer le croquis d’Okina sur un bloc de cyprès. (© Kuratani Kiyofumi)

L’artisan commence par reporter sur le bois le croquis de la face et du profil dessinés à l’échelle. Kitazawa explique qu’il ne saurait commencer à sculpter sans avoir visualisé au préalable et en trois dimensions le masque à fabriquer. Il ne se saisit de ses outils que si l’image a pris forme à ses yeux.

Différentes étapes de la sculpture du masque d’Okina. (© Kuratani Kiyofumi)
Différentes étapes de la sculpture du masque d’Okina. (© Kuratani Kiyofumi)

Les finitions s'effectuent au ciseau à bois. (© Kuratani Kiyofumi)
Les finitions s’effectuent au ciseau à bois. (© Kuratani Kiyofumi)

Il faut environ trois semaines pour achever un masque sachant que certains jours, Kitazawa y travaille plus de six heures d’affilée. Une fois la base sculptée, il s’attache aux détails qui décideront de la physionomie du masque : aux yeux, au nez et à la bouche. Chaque coup de ciseau à bois nécessite une concentration intense.

Le verso laqué d’un masque de nô (© Kuratani Kiyofumi)
Le verso laqué d’un masque de nô (© Kuratani Kiyofumi)

Le verso du masque est recouvert de plusieurs couches de laque qui protègent le bois de l’humidité, de la respiration ou du contact avec la sueur de l’acteur. Le bois ne se fendillera pas même si le masque est porté serré sur le visage.

Accentuer les ombres et les lumières

Une fois le masque sculpté, le recto est recouvert d’un pigment blanc fait de poudre de coquillages appelée gofun qui est ensuite poli. Kitazawa peint ensuite au pinceau la ligne des cheveux et les lèvres. Dessiner les yeux et la bouche est le plus délicat, il utilise de l’encre noire pour les yeux. Puis il accroche le masque au mur et vérifie l’effet produit.

En touche finale, Kitazawa dilue ses pigments à l’eau et les mélange à du gofun pour peindre le masque. (© Kuratani Kiyofumi)
En touche finale, Kitazawa dilue ses pigments à l’eau et les mélange à du gofun pour peindre le masque. (© Kuratani Kiyofumi)

Le verso est tout aussi important que le recto. Comme le champ de vision de l’acteur de nô est particulièrement réduit par son masque, Kitazawa accorde une grande attention à l’angle et à la profondeur de l’ouverture pour les yeux. S’il trouve qu’elle est insuffisante, il la retravaille et la regrave.

Pour créer de la profondeur, il superpose pour les lèvres plusieurs nuances de vermillon et d’ocre. Enfin, il applique une sorte de patine qui suggère le passage du temps et rehausse le jeu d’ombres et de lumières pour que la lumière rayonne sur tout le visage.

Peindre la bouche d’un masque de jeune femme (waka-onna) est une tâche particulièrement délicate. (© Kuratani Kiyofumi)
Peindre la bouche d’un masque de jeune femme (waka-onna) est une tâche particulièrement délicate. (© Kuratani Kiyofumi)

Savoir s’arrêter est peut-être le plus ardu, car le moindre coup de pinceau peut renforcer… ou gâcher la physionomie générale du masque.

À regarder de près… et de loin

De près, force est de constater combien un masque de nô est raffiné, les couleurs sont toutes en nuance et la texture subtile. Mais le public est assis à plusieurs mètres de la scène. À cette distance, c’est le relief du masque qui fait la différence.

En statuaire bouddhique par exemple, la sculpture et la peinture sont assurées par des artisans différents. Et l’un ou l’autre des arts a souvent la préséance. Les masques de nô sont particuliers en ce sens que la sculpture et la peinture sont d’importance égale et que les deux sont à la charge du même artisan.

Les spectateurs éloignés profitent du relief quand la peinture retient l’attention des acteurs sur la scène. Le masque de nô doit relever les deux défis.

Un visage neutre et pourtant si expressif

Alors, comment un masque peut-il rendre tant d’expressions, comme nous l’écrivons plus haut ? Il existe de nombreux types de masques, certains sont très expressifs. Le masque de Hannya par exemple représente le visage d’une femme défigurée par la jalousie et la rage. D’autres, comme le ko-omote, incarnent la beauté innocente d’une jeune femme et le masque d’Okina met en valeur le caractère sacré d’un vénérable vieil homme.

Hannya donne à voir la jalousie et la rage féminine, masque sculpté par Kitazawa Hideta. (© Kitazawa Sôta)
Hannya donne à voir la jalousie et la rage féminine, masque sculpté par Kitazawa Hideta. (© Kitazawa Sôta)

Les masques de démons ou celui de Hannya cristallisent une émotion intense lors de scènes qui ne durent généralement que 10 ou 15 minutes. Les masques neutres comme le ko-omote qui ne donnent pas à voir une émotion particulière, sont portés par l’acteur pendant parfois plus d’une heure.

Masque du vénérable vieil homme porté dans la seconde moitié de la pièce Okina, sculpté par Kitazawa Hideta. (© Kuratani Kiyofumi)
Masque du vénérable vieil homme porté dans la seconde moitié de la pièce Okina, sculpté par Kitazawa Hideta. (© Kuratani Kiyofumi)

En nô, deux verbes servent à décrire l’inclinaison d’un masque, on dit kumoru qui signifie « couvrir de nuages » et teru qui veut dire « faire briller ». Quand l’acteur baisse la tête, des ombres s’accumulent comme des nuages autour des yeux et du front et le masque semble s’empreindre de tristesse. À l’inverse, lorsque l’acteur redresse la tête, les traits du masque s’illuminent. Ces subtils changements de lumière et d’ombre offrent à l’interprète un large éventail d’expressions qui lui permettront de saisir le public.

Un grand acteur de nô a un jour déclaré à Kitazawa : « Un masque est un véritable chef-d’œuvre quand il permet à l’interprète de jouer avec des centaines d’expressions. »

Masque utilisé dans la pièce de kyôgen intitulée Fuku no kami (Divinité de la Fortune) sculpté par Kitazawa Hideta. (© Kuratani Kiyofumi)
Masque utilisé dans la pièce de kyôgen intitulée Fuku no kami (Divinité de la Fortune) sculpté par Kitazawa Hideta. (© Kuratani Kiyofumi)

Les outils, ses compagnons de route

Kitazawa possède environ 300 ciseaux à bois. Il en a hérité beaucoup de son père, lui-même sculpteur sur bois. Chaque étape nécessite un outil différent. Les ciseaux plus grands doivent être frappés au maillet pour le premier façonnage. Les plus petits servent à affiner les détails.

À chaque étape, son ciseau à bois (© Kuratani Kiyofumi)
À chaque étape, son ciseau à bois (© Kuratani Kiyofumi)

Après des décennies, les outils sont comme le prolongement de ses mains. Quand il est tout à son art, Kitazawa n’a pas besoin de vérifier du regard, sa main se tend naturellement vers le ciseau suivant.

Un ciseau à bois émoussé par de longues années d’usage. (© Kuratani Kiyofumi)
Un ciseau à bois émoussé par de longues années d’usage. (© Kuratani Kiyofumi)

Certains outils de Kitazawa datent d’avant la Seconde Guerre mondiale. Les lames ont rapetissé au gré des années d’affûtage. Et quand une lame finit par être usée jusqu’au manche, Kitazawa en replie la pointe et elle sert au creusage de précision.

La sincérité de l’artisan

Créer un masque de nô est un travail solitaire, exigeant et intense. L’artisan dialogue avec le bois et lutte pour en tirer le meilleur. Kitazawa se demande souvent si le masque saura répondre aux attentes de l’acteur ou s’il finira sur la touche. Il dit n’être jamais pleinement satisfait de son travail. À chaque fois, il pense pouvoir faire mieux, et chaque nouveau masque est un nouveau défi dans son chemin vers l’excellence.

Kitazawa examine sous différents angles le masque d’Okina qu’il est en train de sculpter. (© Kuratani Kiyofumi)
Kitazawa examine sous différents angles le masque d’Okina qu’il est en train de sculpter. (© Kuratani Kiyofumi)

La regrettée Maya Angelou était écrivaine, cette militante américaine luttait pour les droits civiques. Quand elle a découvert les masques de Kitazawa, elle lui a dit que son travail était le reflet de sa personnalité. Il a compris que pour continuer à créer des masques de qualité, il devait nourrir et travailler sa sincérité d’homme et d’artisan.

Pour Kitazawa, cela signifie être d’une honnêteté totale vis-à-vis de son art. « Mon ko-omote ne saurait rivaliser avec le célèbre Yuki no ko-omote, autrefois chéri par le seigneur de guerre Toyotomi Hideyoshi (aujourd’hui conservé par l’école Kongô)». Il se souvient combien l’extraordinaire présence d’un masque de waka-otoko (jeune homme) datant de l’époque d’Edo (1603–1868) l’avait tout d’un coup saisi, alors qu’au premier abord il avait pu lui sembler banal.

Kitazawa, tout sourire, travaille un masque de waka-onna (jeune femme). Il s’est promis de se perfectionner sans relâche. (© Kuratani Kiyofumi)
Kitazawa, tout sourire, travaille un masque de waka-onna (jeune femme). Il s’est promis de se perfectionner sans relâche. (© Kuratani Kiyofumi)

« C’est un art pluriséculaire et je dois rivaliser avec des maîtres qui ont vécu il y a des siècles. » Kitazawa est déterminé à se perfectionner encore et toujours, afin d’atteindre des sommets toujours plus élevés.

(Photo de titre : un masque de waka-onna [jeune femme] sous le pinceau du sculpteur de masques, Kitazawa Hideta. © Kuratani Kiyofumi)

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