Ôtake Hidehiro, le photographe du monde sauvage

À la poursuite du loup de ses rêves : la première aventure du photographe Ôtake Hidehiro

Images

Ôtake Hidehiro revient sur son fabuleux parcours de photographe dans une série de cinq articles. Dans le premier, il raconte sa première expérience d’aventurier dans les Northwoods, une vaste région de forêts et de lacs qui s’étend le long du centre-nord de l’Amérique du Nord, et l’histoire du loup blanc qui l’a guidé jusqu’ici en rêve à la recherche de son idole.

« Les Northwoods : La terre qui donne la vie » (Northwoods : Seimei wo ataeru daichi, 2020, éditions Crevis)
« Les Northwoods : la terre qui donne la vie » (Northwoods : Seimei o ataeru daichi, 2020, éditions Crevis)

Les Northwoods s’étendent à travers la région nordique du centre et de l’est de l’Amérique du Nord, et le photographe naturaliste Ôtake Hidehiro y a passé plusieurs années à capturer les paysages et la vie sauvage avec son appareil. Il a récemment remporté le 40e prix Domon Ken pour son livre « Les Northwoods : la terre qui donne la vie » (Northwoods : Seimei o ataeru daichi), qui recueille ses meilleurs travaux des 20 dernières années. Le musée photographique Ken Domon de la ville de Sakata, dans la préfecture de Yamagata, expose son travail depuis le 6 octobre 2021.

Tout a commencé par un rêve

C’était durant l’automne de ma dernière année à l’université. J’étais en train de dormir dans mon petit appartement, lorsque je me suis soudain retrouvé dans une petite cabine sombre. Je me suis alors aventuré vers une fenêtre d’où me parvenait une lumière blanche, et j’ai contemplé le paysage : de la neige tombant sur une forêt verdoyante. Une ombre grise est alors entrée dans mon champ de vision avant de s’arrêter près d’un arbre. La silhouette s’est tournée vers moi : il s’agissait d’un loup blanc ! L’animal m’a fixé d’un regard pénétrant, avant de s’enfuir dans les broussailles de la forêt. Je me suis ensuite réveillé dans ma chambre, et en fixant mon plafond sombre, l’image rémanente de l’animal continuait à apparaître…

J’avais alors déjà décidé de devenir photographe naturaliste, mais je cherchais encore un sujet de spécialisation pour mon travail. Nombre de régions du monde m’attiraient : les terres sauvages de l’Alaska, la savane africaine, la forêt tropicale amazonienne, l’Himalaya, les tropiques du sud-est de l’Asie, les pôles… J’avais de trop nombreuses possibilités en tête, et je luttais sans fin pour prendre ma décision. Je savais que si je souhaitais collecter mes plus belles photos pour former un recueil, il me faudrait choisir un sujet que moi seul pouvait poursuivre.

Un caribou forestier dominant l’îlot d’un lac (2010).
Un caribou forestier dominant l’îlot d’un lac (2010)

Rencontrer le frère loup

Avant ce rêve, je n’avais jamais considéré les loups comme un sujet potentiel. Les loups sauvages avaient disparu du Japon depuis près de 100 ans. Je me suis rendu à la bibliothèque afin d’en apprendre plus sur ces animaux. C’est ainsi que j’ai découvert le livre de photographies et de documents de Jim Brandenburg « Mon frère le loup : une promesse oubliée » (Brother Wolf : A forgotten promise).

Brandenburg, contractuel du magazine National Geographic depuis plus de 30 ans, est l’un des photographes naturalistes les plus renommés au monde. Son ouvrage collecte ses photos de loups sauvages prisent au nord du Minnesota. En parcourant le livre, j’ai découvert des images qui semblaient prêtes à se mettre en mouvement, comme le loup de mes rêves. C’était hypnotisant. Je me suis mis à penser qu’une vie dans laquelle je pourrais ressentir, entendre, voir et sentir cette même nature autour de moi serait tout à fait merveilleuse. Je souhaitais ardemment voir un loup sauvage de mes propres yeux. J’avais enfin trouvé ma spécialité.

« Mon frère le loup : une promesse oubliée » (Brother Wolf : A forgotten promise) regroupe des photographies et des documents de Jim Brandenburg. (Version japonaise avec l’aimable autorisation des éditions Kôdansha)
« Mon frère le loup : une promesse oubliée » (Brother Wolf : A forgotten promise) regroupe des photographies et des documents de Jim Brandenburg. (Version japonaise avec l’aimable autorisation des éditions Kôdansha)

Une vie résolument urbaine

Enfant, je n’aimais pas trop sortir de chez moi, et je n’étais pas non plus un grand amateur de photographie. Je suis né à Maizuru, dans la préfecture de Kyoto, mais nous avons déménagé dans l’arrondissement de Setagaya, une zone urbaine de Tokyo, alors que j’étais encore à l’école maternelle. Ma famille n’allait pas beaucoup camper. Nous n’étions pas vraiment plus portés sur l’alpinisme. Ma seule expérience avec la nature était la chasse aux libellules et aux papillons virevoltants autour de notre immeuble. J’étais également assez timide en public, en particulier lors des cours de musique ou d’art, même pendant mes années de collège. À partir du lycée, j’observais chaque matin et chaque soir par la fenêtre du train le fameux Shibuya scramble, le carrefour le plus bondé du Japon. En somme, j’étais un vrai gars de la ville.

J’ai décidé d’étudier la sociologie à l’université dans l’objectif de devenir journaliste. J’ai toutefois eu des difficultés à passer mes examens d’entrée, probablement à cause de mes faibles capacités en anglais. Je ne m’étais pas vraiment penché sur cette matière à l’école puisque je n’avais alors pas le moindre désir de voyager en dehors de mon pays. Après deux années d’essais, j’ai finalement réussi à passer le concours de l’université qui m’intéressait le plus. Dans cet établissement, j’ai pu découvrir le club Wandervogel, qui a changé ma vie.

La forêt recouverte de givre (2013)
La forêt recouverte de givre (2013)

Quand la passion devient un métier

Wandervogel signifie « oiseau de passage » en allemand. Ce nom fut adopté par un mouvement tourné vers la nature et le monde extérieur en Allemagne, qui s’est ensuite diffusé dans les clubs étudiants des universités japonaises à partir de la moitié du XXIe siècle. Parmi la variété d’activités proposées, celle qui m’a le plus intrigué est le sawanobori, l’escalade de ruisseau. C’est un style d’alpinisme exclusivement japonais dans lequel les grimpeurs remontent le courant d’une montagne jusqu’à sa source.

Après avoir installé nos tentes le long des ruisseaux cristallins, nous nous sommes réchauffés près des feux de camp, et avons dormi sous les étoiles. Alors que je commençais à m’habituer à cette vie de campeur, sans électricité ni eau courante, la soi-disante commodité de la vie urbaine me semblait de plus en plus étrangère, et je me posais de nombreuses questions sur le sens de la vie. Qu’est-ce que signifiait être « humain » ? Vers où nous dirigions-nous tous ?

J’ai fini par réaliser que je voulais voyager encore plus loin dans la nature sauvage après l’obtention de mon diplôme. Je souhaitais explorer les liens entre les gens et la nature plus profondément, et partager avec les autres ce que je voyais et ressentais en ces lieux. L’outil que j’ai choisi pour transmettre ces émotions est mon appareil photo. J’ai donc décidé de faire de ma passion un métier.

Sawanobori sur la péninsule de Shiretoko, à Hokkaidô, durant une randonnée d’été lors de ma première année d’université (1995).
Sawanobori sur la péninsule de Shiretoko, à Hokkaidô, durant une randonnée d’été lors de ma première année d’université (1995)

Se préparer à l’échec

Dès que je me suis décidé à travailler sur les loups pour mon premier projet important, j’ai écrit une lettre à Jim Brandenburg. Je me suis porté volontaire pour devenir son assistant afin d’apprendre la photographie et les ficelles du métier en travaillant pour lui. Je savais bien qu’il était tout à fait improbable que ma candidature soit retenue, mais j’étais malgré tout déterminé à tenter ma chance. Alors que mes camarades cherchaient déjà des investissements avant même d’obtenir leur diplôme, je ne cherchais même pas d’emploi.

J’ai obtenu mon diplôme sans recevoir la moindre réponse de sa part. Il n’était toutefois absolument pas question pour moi d’abandonner. Je décidais d’aller à sa rencontre, et de venir toquer à sa porte en personne. Je savais que mes chances de rencontrer un photographe de classe mondiale sans contacts ni introductions étaient presque nulles, mais j’étais préparé à l’échec : je n’avais donc rien à perdre ! Le loup du rêve me conduisait vers un beau voyage, et tout ce que je pouvais faire, c’était de voir où celui-ci me guiderait. C’est avec cette idée grisante en tête que je m’envolais vers l’Amérique.

Vue aérienne des Northwoods d’Amérique du Nord (2016)
Vue aérienne des Northwoods d’Amérique du Nord (2016)

Vers un monde de lacs et de forêts

Je ne savais pas exactement où Jim Brandenburg vivait, mais il avait précisé dans son livre que la ville la plus proche de chez lui était Ely, au nord du Minnesota. J’ai mis mon lourd paquetage de campement sur mes épaules avant de partir, faisant ma première arrivée aux États-Unis à l’aéroport international de Minneapolis en mai 1991. J’avais acheté un billet aller-retour à tarif réduit qui ne me permettait aucun changement de date. Ainsi, peu importe ce qu’il adviendrait, je resterai dans le pays pendant 90 jours. J’étais prêt pour tout ce qui pourrait arriver.

J’ai pris un autobus Greyhound jusqu’au nord de Duluth, mais il n’y avait plus aucun moyen de transport public à partir de cet endroit… Je n’avais aucune idée de ce que je pouvais bien faire. J’ai donc expliqué ma situation au propriétaire de l’auberge de jeunesse dans laquelle je séjournais, et il a gentiment proposé de me conduire à Ely. Sur la carte, j’ai pu voir que la région était parsemée de nombreux lacs. C’était un endroit appelé « Zone de canotage de la région sauvage des eaux limitrophes », l’un des meilleurs endroits des États-Unis pour explorer la nature en canoë. J’ai alors appris que le studio que je cherchais était sur les rives du lac Moose. Il y avait de nombreuses routes qui menaient à cet endroit, mais je ne voulais pas m’y rendre directement en voiture. Si Brandenburg finissait par me rejeter, je me serais précipité dans cette région pour rien.

Je me suis servi de la carte pour planifier une route fluviale, puis j’ai acheté un kayak adapté aux débutants plutôt qu’un canoë plus grand et difficile à manœuvrer. Je me dirigeais ensuite vers le lac Moose. Quand il n’y avait plus de voie d’eau empruntable, j’étais obligé de porter mon kayak et mon matériel au sol. Je me déplaçais autant que possible sur les sentiers des régions sauvages, mais il n’y en avait que trois, et ils étaient courts. Le voyage n’aurait dû prendre que trois jours. Il s’est beaucoup rallongé...

Les cartes, le compas et le kayak que j’ai utilisés lors de mon voyage pour rencontrer Jim Brandenburg (1999).
Les cartes, le compas et le kayak que j’ai utilisés lors de mon voyage pour rencontrer Jim Brandenburg (1999)

Sans expérience... et alors ?

J’avais confiance en mes capacités de campeur, mais j’étais en terre inconnue, et je voyageais sur l’eau pour la première fois. Ce serait mentir que d’affirmer que je n’étais pas inquiet. Je questionnais le guide du magasin de matériel et de vêtements pour les activités en plein air avant de partir. J’étais rassuré, sentant en effet qu’il n’y aurait pas de trop grand danger.

J’ai pris une leçon de cinq minutes seulement pour apprendre à pagayer sur le lac, au niveau de mon point de départ. Le kayak était bien plus stable que je ne l’imaginais. L’eau était suffisamment proche pour que je puisse y plonger mes mains pendant mon parcours, et mon embarcation glissait sur la surface à chaque coup de rame. Le mouvement était si fluide que j’avais l’impression de ne pas vraiment faire d’effort pour traverser le paysage, et que c’était le sublime panorama lui-même qui venait vers moi. C’était une expérience merveilleuse et rafraîchissante.

Je faisais de petit progrès dans mes plans de voyage chaque jour. C’était une pure joie que de traverser ces paysages que je n’avais vus qu’en photo. L’impression de me rapprocher de mon rêve à chaque coup de pagaie était authentique.

Un arc-en-ciel enfermé dans une toile d’araignée (2011).
Un arc-en-ciel enfermé dans une toile d’araignée (2011)

Comme de descendre une cascade

Le voyage ne s’est évidemment pas fait sans soucis... La météo se faisait de moins en moins clémente, et bien qu’abrité par la tente que j’avais monté, il n’était guère plaisant de tenter le destin au milieu d’un orage électrique. J’étais également décontenancé par les castors qui battaient l’eau avec leurs queues pour tenter de me faire dériver. J’avais honnêtement peur qu’ils puissent dévorer mes pagaies en bois pendant la nuit. Après huit jours passés dans la nature sauvage, j’ai finalement atteint le lac Moose. Je me reposais dans un chalet de pêche tout en cherchant des renseignements sur le studio de Jim Brandenburg. Je ne trouvais sur les routes que des panneaux d’interdiction : « Propriété privée. Défense d’entrée. » Une fois de plus, j’étais perdu.

Sous l’aurore boréale (2016)
Sous l’aurore boréale (2016)

En cas de doute, il faut toujours demander de l’aide. Quand j’ai expliqué mes difficultés au propriétaire, il s’est pris de pitié vis-à-vis de cet étranger venu du lointain Japon et qui avait fait tout ce chemin en kayak pour voir son idole. Il a donc décidé d’arranger un premier rendez-vous avec Brandenburg grâce à un contact en commun. Quelques jours plus tard, il m’a conduit au studio du célèbre photographe en personne. Si la vie est semblable à une rivière, passer cette porte était pour moi comme de descendre une cascade.

Un huard termine le lissage de ses plumes (2018).
Un huard termine le lissage de ses plumes. (2018)

Prendre exprès le chemin le plus long finit par payer

La première chose qu’a fait Jim Brandenburg quand il m’a vu derrière sa porte d’entrée, c’est de me saluer dans ma langue natale : « Konnichiwa ! » J’avais grandement appréhendé cette rencontre, mais une fois la glace brisée entre nous, j’ai pu lui détailler toutes les rencontres marquantes de mon voyage, tels que les nids de huards et de pygargues à tête blanche. Au final, j’étais bien content d’avoir pris le chemin le plus long avec mon kayak.

J’ai dû cependant interrompre cette conversation amicale afin de lui déclarer la vraie raison de ma venue. J’avais besoin d’une réponse à la requête mentionnée dans ma lettre. Pouvais-je oui ou non devenir son assistant ?

(À suivre...)

Pose avec Jim Brandenburg (à droite) au lac Discovery (1999).
Pose avec Jim Brandenburg (à droite) au lac Discovery (1999)

(Photo de titre : un loup enveloppé de sa fourrure d’hiver traverse la neige de l’hiver glaçant, à -40° C, du Manitoba nordique, au Canada, en janvier 2015. Toutes les photographies sont de Ôtake Hidehiro, sauf mention contraire)

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