Une balade culturelle et touristique autour de la ligne Yamanote
De Nippori à Tabata : le pouls du Tokyo brut et authentique
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Le charme rugueux du nord-ouest de la Yamanote
Commençons notre balade du jour par le pont Shimo-Goinden, au nord de la gare de Nippori, bien connu des amateurs en tant que véritable « Musée vivant des trains », qui s’étend comme un balcon avec une vue plongeante sur les artères sans repos de la ville. Restez ici quelques minutes et vous verrez à peu près tous les types de train sur plus d’une douzaine de chemins de fer différents, dont les célèbres lignes Yamanote et Keihin-Tôhoku, mais également la ligne Takasaki qui mène vers le nord et la campagne. Le rutilant Keisei Skyliner file vers Narita et, plus excitant encore, le Shinkansen s’élance sous nos pieds. On dit que c’est le seul endroit à Tokyo où l’on peut contempler ces trains à grande vitesse du dessus.
Les week-ends, le pont est bondé de photographes amateurs, de familles venus admirer les trains avec leurs enfants, ou de simples passants qui s’y arrêtent pour apprécier la vue quelques instants. Environ 2 500 trains y passent par jour, menant une danse endiablée.

Les gares s’enchaînent sur la boucle de la Yamanote. (Pixta)
En fermant les yeux, j’essaie d’oublier les chemins de fer, les gratte-ciels et le bruit afin d’imaginer à quoi pouvait bien ressembler cet endroit à l’époque d’Edo. Au-delà de Nippori et de Nishi-Nippori, le terrain s’est étendu aux marais qui constituent aujourd’hui Arakawa, un paysage mêlant roselières et rizières le long d’une plaine parcourue par la rivière qui lui donne son nom.
Il y a trois ou quatre siècles, la faune de ce secteur était foisonnante. Des grues du Japon ainsi que des grues à cou blanc y évoluaient dans les zones peu profondes. Ces oiseaux gracieux, symboles de longévité et de bon augure, étaient parfois chassés pour garnir les tables de l’élite et figuraient au menu de banquets kaiseki ou de repas cérémoniels. Si les terrains humides ont depuis longtemps disparu, gagnés par les travaux de régulation des crues et l’expansion urbaine, des traces de ce monde aquatique subsistent encore dans d’anciens toponymes, dans les récits locaux mais également dans le souvenir lointain des grues s’élevant autrefois au-dessus des champs.
« Village du soleil couchant », « village où l’on vit au jour le jour » : ces deux traductions sont possibles pour Nippori, des appellations douces qui évoquent lenteur et quiétude. Difficile pourtant d’imaginer qu’un tel village ait jamais existé lorsqu’on se tient aujourd’hui au milieu des tours et des voies ferrées. Le versant est de Nippori n’est qu’une succession de surfaces dures, dominées par les gris et les noirs des immeubles et de l’asphalte. L’ensemble dégage une impression d’austérité rigide et impersonnelle, à peine atténuée la nuit lorsque l’obscurité tombe sur Tokyo et que la ville s’illumine des enseignes publicitaires qui, par leur omniprésence, ont fini par façonner le visage de la métropole contemporaine.
Dominant le terminal de bus et les stations de taxis, la gare du Nippori-Toneri Liner, tout en verre et en béton, apporte une touche légèrement futuriste à un paysage par ailleurs très suburbain. Ce système de transport automatisé sur voie dédiée, qui utilise le même type de rames que la ligne Yurikamome aperçu à Shinbashi, a été conçu pour améliorer l’accès aux zones du nord-est de Tokyo, longtemps insuffisamment desservies par les chemins de fer.

Dans le nouveau Nippori, les gratte-ciel se dressent derrière la gare du Nippori-Toneri Liner.
Dans le cadre du redéveloppement des environs de la gare de Nippori, trois gratte-ciel majeurs ont été construits : la Station Garden Tower de 40 étages (complétée en 2008, en même temps que la nouvelle gare), et ses 2 tours additionnelles. Ensemble, ils forment un centre urbain unifié qui redéfinit le paysage en profondeur. Ces immeubles marquent un changement important dans le cachet architectural de Nippori, qui semble se tourner vers ces fameux bâtiments « mixtes » (à la fois résidentiels, commerçants et utilisés pour les transports) qui poussent un peu partout à Tokyo. Face à ces changements, les paysages de l’ère Shôwa (1926-1989) ont presque disparu…
Des douceurs hors du temps
Il y n’y a pas si longtemps, Nippori représentait encore la quintessence de l’atmosphère de la ville basse (shitamachi) typique de l’ère Shôwa, préservée de la modernité. Au cœur du quartier, on trouvait le district appelé Dagashiya Yokochô (« l’allée aux friandises ») un labyrinthe de ruelles étroites et animées bordées de boutiques de bonbons et de grossistes de jouets. Le marché d’origine, né juste après la guerre, s’était peu à peu développé à mesure que l’économie japonaise reprenait vie. Des maisons en bois mitoyennes se tenaient des deux côtés des allées, et en 1954, plus d’une centaine de boutiques animaient bruyamment le quartier.
L’emplacement de Nippori rendait le quartier particulièrement adapté au commerce : les biens pouvaient aisément arriver de Chiba et d’Ibaraki, et la gare elle-même constituait un croisement idéal. Durant les difficiles années d’après-guerre, les enfants de Tokyo venaient y dépenser leurs quelques pièces, attirés par les emballage colorés et les senteurs sucrés des dagashi, des sucreries bon marché qui leur offraient un peu de réconfort, et dont le goût nostalgique peut encore être apprécié aujourd’hui.

Un étalage de dagashi très variés (Pixta)
Mais à mesure que le Japon s’enrichissait, les goûts des Japonais ont évolué vers les confiseries d’inspiration occidentale. Les supérettes et les salles d’arcade ont peu à peu remplacé les allées aux bonbons dans le cœur des enfants. Le nombre de grossistes a chuté rapidement, en particulier en 2004, lorsque le quartier a été vidé en vue de sa réhabilitation. Lorsque je m’y rends aujourd’hui, il n’en reste plus qu’un seul, Ôya Shôten, désormais installé à l’intérieur de la Station Garden Tower. Qu’importe. Je quitte la boutique avec un sac rempli de Baby Star Ramen (des nouilles râmen séchées, croustillantes, au goût de poulet), de Morocco Fruit Yogul (une graisse végétale sucrée avec une pointe d’arôme de yaourt, servie dans de minuscules pots en plastique) et de Fushigi na Gumi, le bonbon gélifié « mystère » dont la saveur change lorsqu’on mélange les couleurs.
Nippori et Nishi-Nippori ne sont séparées que par 500 mètres, ce qui constitue la plus courte distance entre deux stations de la ligne Yamanote. Le trajet se fait en sept minutes à pied environ, sauf si la curiosité l’emporte et que l’on s’aventure dans les ruelles anonymes longeant le viaduc. Alors que Nippori affiche l’éclat d’un quartier récemment réaménagé, le décor se transforme progressivement à mesure que je remonte vers le nord-ouest en direction de Nishi-Nippori : snack-bars (sunakku, comme on les appelle au Japon), pubs et bâtiments anciens rongés par la rouille. À un carrefour, un pan de mur évoque même un fragment du mur de Berlin… mais ce n’est peut-être que le fruit de mon imagination un peu tordue !

Entre Nippori et Nishi-Nippori, on peut être pardonné de penser au Berlin de la Guerre froide.
À un angle de rue, je tombe sur une construction grise, légèrement défraîchie, abritant un curieux petit établissement nommé TUC Shop, dont l’enseigne jaune éclate comme une exclamation joyeuse sur le béton. Une rapide vérification en ligne suffit à lever le mystère. Je poursuis ma route et, comme je m’y attendais, je découvre un pachinko cinquante mètres plus loin. Ces salles d’arcade bruyantes, baignées de néons, remplies de machines verticales proches du flipper, sont des endroits où les joueurs projettent des billes d’acier dans l’espoir d’en gagner davantage, pour les échanger ensuite contre des lots ou des jetons. C’est à la fois un jeu, un rituel, et quelque chose de profondément hypnotique.

Quand vous voyez l’un de ces établissements, vous pouvez être sûr qu’un pachinko se trouve au coin de la rue.
Les TUC Shops (« Tokyo Union Circulation ») sont des comptoirs discrets d’échange de lots, installés à proximité des pachinko. En vertu de la législation japonaise sur les jeux d’argent, ces établissements ne peuvent pas verser directement de l’argent liquide. Les joueurs reçoivent donc de petits lots, qu’ils peuvent ensuite convertir en espèces dans un TUC Shop voisin. Ce mécanisme, connu sous le nom de « système des trois boutiques », maintient une séparation juridique entre le jeu et le paiement en espèces en impliquant trois acteurs : le TUC Shop rachète les lots au joueur, qui sont ensuite achetés par un grossiste qui les revend au salon de pachinko, bouclant ainsi la boucle. Ces points de vente en apparence anodins jouent donc un rôle central pour maintenir l’industrie du pachinko dans un cadre légal.
Loin du Tokyo étincelant
Après avoir traversé le passage à niveau de la ligne Jôban, je longe le viaduc, mais mon attention est attirée par une rue adjacente, où love hotels, salons de massage, pubs et clubs à hôtesses s’y succèdent. Un même immeuble abrite par exemple un karaoké avec salles privées, un izakaya de teppan (cuisine grillée), ainsi qu’une série de « terrains de jeu nocturnes » : New Diamond, Ambitious, Picasso, Dears, entre autres noms aperçus en passant, ces clubs étant réputés pour changer rapidement de propriétaires et d’enseignes. Il y en a pour satisfaire tous les appétits.
Devant la gare de Nishi-Nippori, le paysage se résume à un enchevêtrement de voies ferrées aériennes, de passerelles piétonnes et d’un carrefour à quatre axes où convergent sans relâche bus, taxis et camions de livraison, formant une sorte de vortex d’infrastructures, implacable et visuellement chaotique. C’est la vie urbaine dans ce qu’elle a de plus assourdissant et asphyxiant. Et pourtant, il s’en dégage une étrange beauté. L’ensemble ressemble à un schéma vivant du métabolisme dense, inflexible et brutalement efficace de Tokyo.
Au nord de Nishi-Nippori, la ville se dépouille encore davantage de son vernis. Les maisons vieillissent, avec leurs balcons affaissés et leurs paraboles accrochées à des garde-corps rouillés. Des entrepôts et de petites usines se coincent entre les parcelles résidentielles, leurs façades marquées par des noms d’entreprises effacés et des escaliers extérieurs qui zigzaguent. Des dépôts de camions débordent sur des rues étroites, des bacs bleus s’empilent derrière des grillages, et des conduites serpentent sur les murs comme des veines apparentes. Les voies ferrées se multiplient, disparaissant dans une brume industrielle en direction des lointaines banlieues. C’est un territoire de labeur et de lente décrépitude, ponctué de détails parfois fantaisistes, comme cette vitrine de figurines posée tel un petit autel devant une maison, au milieu de la poussière. Le quartier paraît moins apprêté, plus habité, avec un charme né du hasard.

Le paysage urbain rugueux est parfois interrompu par des coins inattendus, comme cette vitrine de figurines devant une maison.
Les cinq cents derniers mètres de ma marche prennent la forme d’une montée lente et progressive vers la gare de Tabata. Celle-ci se trouve à la lisière du plateau de Hongô, là où les quartiers en hauteur de Komagome et Sugamo s’effilent vers les basses terres de Nippori. Ici, la ville change d’altitude presque imperceptiblement, mais je sens le relief se modifier. La pente régulière tire sur mes jambes et, sur la gauche, les voies ferrées rapetissent peu à peu. Je ressens aussi cette excitation familière liée au voyage vers l’inconnu : le tronçon nord de la ligne Yamanote traverse des secteurs de Tokyo qui me sont encore étrangers.
(Photo de titre : le sanctuaire Suwa offre une splendide vue sur les trains de la région. Toutes les photos : © Gianni Simone, sauf mentions contraires)