Le manga et l'anime deviennent des marques
D’Astro Boy à Demon Slayer : le rôle de Tezuka Osamu et de la Tôei dans le succès des animes
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Le marché de l’anime est au sommet
En novembre 2025, le film d’animation Demon Slayer : Kimetsu no Yaiba — La forteresse infinie (sorti en juillet) est devenu le premier film japonais à dépasser les 100 milliards de yens de recettes mondiales (534 millions d’euros). Il a été distribué dans 150 marchés à travers le monde.
Le manga original Demon Slayer de Gotôge Koyoharu a été publié en feuilleton dans le magazine Weekly Shônen Jump. Sur les 60 à 70 épisodes de l’anime diffusés au Japon à ce jour, environ la moitié reprennent directement des arcs narratifs du manga.

Dans un cinéma du quartier d’Ikebukuro, en septembre 2025, qui diffusait Demon Slayer : Kimetsu no Yaiba — La forteresse infinie. (© AFP/Jiji)
Le marché de l’anime au Japon a atteint un niveau record de 3 800 milliards de yens en 2024 (20,3 milliards d’euros), et il devrait avoir dépassé ce chiffre en 2025.
Lorsqu’une série animée télévisée rencontre le succès, ses épisodes sont ensuite diffusés sur supports physiques ou plateformes de streaming, avant une sortie de film en salles. Le long-métrage est ensuite diffusé à la télévision puis à nouveau exploité en formats physique ou numérique, et le cycle se poursuit.
L’anime est une industrie majeure au Japon, mais la plupart des œuvres restent basées sur des mangas. Il s’agit d’histoires écrites par des mangaka, et non de simples produits issus de stratégies marketing. Comment le lien entre anime et manga s’est-il établi ?
Des animes fondateurs tirés de manga
En 1958, Le Serpent blanc sort dans les salles : c’est le premier long-métrage d’animation japonais en couleur produit par Tôei Dôga (aujourd’hui Tôei Animation). Cette société, fondée en 1956, construit un nouveau studio dans l’arrondissement tokyoïte de Nerima, en décembre de la même année, lançant ainsi pleinement ses activités.
Si Le Serpent blanc s’inspire d’une ancienne légende chinoise, le deuxième film du studio, Sarutobi Sasuke, le jeune ninja (1959), adapte pour sa part un roman de Dan Kazuo sur la vie du ninja Sarutobi Sasuke. Aucun des deux n’était tiré d’un manga.
C’est avec le troisième film du studio, Saiyûki (1960, sorti aux États-Unis sous le titre Alakazam le Grand), basé sur une œuvre de Tezuka Osamu, que le système d’adaptation du manga vers l’anime s’est véritablement établi.
À la fin de 1958, un représentant de Tôei Dôga rend visite à Tezuka, déjà très demandé comme mangaka, pour lui proposer d’adapter son La Légende de Songoku, publié dans le magazine Mangaô, en long-métrage d’animation. Le manga lui-même était inspiré du classique chinois La Pérégrination vers l’Ouest.
Tezuka, désireux de s’impliquer dans la production cinématographique, devient employé contractuel de Tôei Dôga, prenant en charge le scénario, la composition et la production (il est crédité comme réalisateur). Compte tenu de son emploi du temps chargé, il esquisse des idées d’histoire, que le personnel utilise pour rédiger les scripts et produire des storyboards plus détaillés.

Saiyûki (1960) (© Tôei)
S’appuyant sur cette expérience, Tezuka fonde une société de production indépendante afin de faire de l’animation selon sa propre vision. En août 1960, il construit un petit studio sur le terrain de sa maison à Nerima et commence à produire des anime expérimentaux avec sept jeunes collaborateurs.
Au départ, Tezuka prévoit de couvrir les dépenses grâce aux revenus de ses mangas, mais un animateur lui conseille de faire survivre la société de manière autonome. Il décide alors de se concentrer sur les feuilletons télévisés, qui assurent des revenus réguliers. Son premier projet est Astro Boy, puisque de nombreux chapitres avaient déjà été publiés et que le personnage jouissait d’une forte notoriété.
En 1962, il fonde Mushi Production, et la société commence à travailler sur un épisode pilote pour proposer l’adaptation animée de Astro Boy aux chaînes de télévision. Lors d’une présentation la même année, elle dévoile un anime expérimental récemment achevé, Histoires du coin de la rue, ainsi que le premier épisode de Astro Boy.

Tezuka Osamu pose devant Mushi Production le 13 mai 1963. (Kyôdô)
Une singularité assumée
Astro Boy commence sa diffusion en tant que premier feuilleton animé japonais sur Fuji TV le 1er janvier 1963.
Cette histoire de science-fiction se déroule au XXIe siècle et met en scène le personnage éponyme, un robot doté d’émotions humaines. Les enfants des années 60 sont alors fascinés de voir un personnage issu des magazines de manga qu’ils dévorent bouger, parler et chanter à la télévision. En prévision des Jeux olympiques de Tokyo prévus l’année suivante, le nombre de foyers équipés de téléviseurs augmente rapidement.
C’est le véritable point de départ de la croissance de l’industrie japonaise des contenus.
Cependant, produire une série hebdomadaire à 24 images par seconde (comme c’est la norme pour les films d’animation) s’avère bien difficile. Astro Boy adopte donc une « animation limitée » avec un nombre réduit d’images, des dessins réutilisés et des combines techniques (par exemple, de ne faire bouger que la bouche des personnages lors des dialogues). Il n’était en effet pas réaliste d’atteindre la fluidité de Disney…
À l’époque de la fondation de Mushi Production, Tezuka déclare : « Même pour ses œuvres les plus modestes, Disney dépense 700 à 800 millions de yens, là où Tôei n’utilise que 30 à 40 millions. Environ 300 personnes participent aux grands projets de films d’animation. C’est totalement impossible pour moi… En revanche, même sans équipements coûteux tels que les caméras multiplans, je suis convaincu qu’avec une dizaine d’assistants, je peux créer des œuvres uniques. »
Une série révolutionnaire et un marché en expansion
Astro Boy est diffusé en épisodes hebdomadaires d’une demi-heure, à une époque où de nombreux feuilletons animés étrangers ne durent qu’une dizaine de minutes. Il innove également en proposant une diffusion régulière à jour et heure fixes, ce qui était encore rare à l’époque. L’adaptation du manga permet d’introduire des intrigues complexes et des personnages développés, ce qui devient par la suite une méthode standard pour les animes télévisés.
L’éditeur pour jeunes lecteurs Kôbunsha publie des versions rééditées mensuelles d’anciennes histoires d’Astro Boy dans sa collection Kappa Comics. Mushi Production se lance également dans le commerce de produits dérivés, en commençant par les jouets et autres articles sous licence officielle.
De nombreux autres anime basés sur des mangas suivent Astro Boy. En octobre 1963, Tetsujin 28 (également connu sous le titre de Gigantor) commence sa diffusion sur Fuji TV. Le manga original de robot géant de Yokoyama Mitsuteru, publié dans Shônen, connaît une popularité comparable à celle d’Astro Boy. En novembre 1963, 8 Eight Man débute sur TBS, tandis que Super Jetter apparaît plus tard sur la même chaîne. Ces deux séries sont sponsorisées par l’entreprise agro-alimentaire Marumiya Foods.

Des mangas pour enfants des années 1960 et 1970 adaptés en série animée. (Jiji)
Tôei Dôga se lance dans l’anime en 1963 avec l’œuvre originale Ken, l’enfant-loup sur NET (aujourd’hui TV Asahi). Leur deuxième série, diffusée en 1964, est toutefois une adaptation du manga Fujimaru of the Wind de Shirato Sanpei.
Les premiers sponsors de ces anime sont principalement des fabricants de confiseries ou de produits alimentaires. Tout en contribuant aux coûts de production, ils développent des produits dérivés, qui deviennent eux aussi une caractéristique distinctive de la culture anime japonaise.
Tôei Animation (nom adopté en 1998) continue aujourd’hui encore de produire des animes pour le cinéma et la télévision, notamment Dragon Ball, One Piece ou encore Pretty Cure, dont certains sont exportés à l’étranger.
La popularité explosive du genre conduit à la création de nombreux petits studios d’animation. Studio Zero est l’un d’entre eux : cinq jeunes mangaka de renom, dont Ishinomori Shôtarô, Fujiko Fujio et Tsunoda Jirô, figurent parmi ses fondateurs en mai 1963.

Une exposition au Suginami Animation Museum montre l’impressionnant nombre de mangas adaptés en anime dans les années 1960. (Nippon.com)
Une base riche dans l’art du récit
Pourquoi les enfants étaient-ils si attachés aux animes télévisés à leurs débuts ? À cette époque, les budgets limités et le manque de personnel entraînent une qualité d’animation imparfaite. Et pourtant, ces œuvres séduisent par leurs richesses héritées des mangas : des histoires passionnantes et des personnages charismatiques. Cela reste encore vrai aujourd’hui, malgré les avancées technologiques.
Dans la bande-annonce du Serpent blanc, Ôkawa Hiroshi, président de Tôei Dôga, déclare : «Les films d’animation traversent bien mieux les frontières que les films ordinaires. Je souhaite créer de magnifiques animes, et les partager dans le monde entier ! » Dès le départ, les créateurs d’animes visaient le marché mondial, et grâce aux récits riches des mangas, ces œuvres ont fini par connaître un succès international.
Les éditeurs de magazines ont eux aussi fortement contribué à la promotion des adaptations animées. En 1963, les ventes cumulées de téléviseurs noir et blanc au Japon atteignent 16 millions, et le premier épisode d’Astro Boy obtient un taux d’audience de 27,4 % : de 10 millions de Japonais l’auraient regardé.
Les sociétés de production et les chaînes de télévision en quête de contenus à adapter développent par la suite des liens très étroits avec les magazines de mangas, eux-mêmes désireux d’élargir leur audience grâce à la télévision. Ce type de relation perdure encore aujourd’hui, soutenant la culture otaku contemporaine.

Une fresque représentant des personnages de Tezuka près de la gare de Takadanobaba. (Nippon.com)
(Photo de titre : une exposition Astro Boy à Changsha, en Chine, en septembre 2019. © Xinhua News Agency/Kyôdô)

