Le manga et l'anime deviennent des marques
Le renouveau des histoires d’amours de jeunesse : le manga « Kimi no yokogao o miteita »
Manga/BD- English
- 日本語
- 简体字
- 繁體字
- Français
- Español
- العربية
- Русский
Des amours adolescentes au goût doux-amer
Le manga Kimi no yokogao o miteita (littéralement « Je regardais ton profil », publié en anglais sous le titre I See Your Face, Turned Away, mais pas encore édité en français) présente une jeune héroïne qui se trouve être le moteur de l’histoire, sans être pour autant dénuée de fragilités. Comment parviendra-t-elle à les dépasser ? La réponse varie selon les époques et les styles propres à chaque œuvre de shôjo (manga destiné à un public féminin), mais une constante demeure : trouver l’amour auprès de quelqu’un qui vous accepte tel que vous êtes.
L’un des personnages centraux est Mori Hikari, une lycéenne complexée par ses paupières sans pli (hito-e mabuta), présente sur la couverture du premier tome. Elle incarne à la perfection l’héroïne traditionnelle du shôjo. Amoureuse d’Ôtani Shintarô, le clown de la classe, également membre de l’équipe de baseball, elle constate pourtant que celui-ci n’a d’yeux que pour son amie Takahashi Mari, mise à l’honneur sur la couverture du troisième tome. Mori refoule donc ses sentiments afin d’encourager Ôtani dans cette relation, mais elle se retrouve peu à peu elle-même au bord de l’aveu. Sous couvert d’une question hypothétique, elle lui confie que le garçon qu’elle aime préfère les filles aux paupières doubles (futa-e mabuta). Lorsqu’elle lui demande si elle devrait utiliser de la colle pour en simuler, Ôtani lui répond : « Mais enfin, tu es déjà très bien… reste comme tu es. »

Extrait du tome 1 (© Ichinohe Rumi/Kôdansha)
Ôtani l’accepte telle qu’elle est. Dans n’importe quel autre shôjo, ces mots marqueraient le début d’une histoire d’amour, d’autant plus lorsqu’ils sont prononcés par l’être aimé. C’est précisément ce qui rend cette scène si poignante.
Depuis les années 1960, le manga pour jeunes filles a largement adopté un contexte romantique, notamment dans des cadres scolaires où des héroïnes ordinaires trouvent l’amour à force de persévérance. En miroir, le garçon idéal est celui qui accepte la jeune fille avec ses défauts. C’est en ce sens que Mori apparaît comme une héroïne « classique ».
Dans les années 1970, un sous-genre appelé otomechikku (« à la manière d’une jeune fille »), porté notamment par Mutsu Ako, redéfinit les codes et impose un nouveau modèle d’héroïne romantique, appelé à évoluer avec la société. Plus tard, des œuvres comme Hana yori dango, de Yôko Kamio (édité chez Glénat), mettent en scène des héroïnes fortes affrontant les obstacles, tandis que Sawako, de Karuho Shiina (édité chez Kana), propose une protagoniste affirmée malgré une apparence que le monde extérieur semble considérer comme source de complexes.
Des héroïnes modernes face à la société
La modernité de Kimi no yokogao o miteita s’incarne surtout dans le personnage de Takahashi Mari, amie de Mori et objet de l’affection d’Ôtani.
Malgré sa beauté, Takahashi est d’une timidité douloureuse. Victime de harcèlement par le passé, elle a de la peine avec les relations sociales. Son professeur de japonais, Matsudaira, l’encourage à affronter ses difficultés. Absorbée par ce travail sur elle-même, elle en vient à négliger les sentiments de Mori et d’Ôtani.
Peu à peu, son attachement pour son professeur se transforme en quelque chose qui s’apparente davantage à une forme de « fandom » qu’à un amour romantique. Rien ne laisse présager ici une intrigue dépassée de type « relation élève-professeur ». Pour Takahashi, l’amour devient un levier de transformation personnelle, un chemin vers la maturité. Cette approche, très contemporaine au Japon, la distingue nettement de Mori.
Depuis les années 2010, de nombreux shôjo mettent en scène des adolescentes confrontées au harcèlement ou à des difficultés sociales. À mesure que la culture otaku, la mode ou la musique s’intègrent au courant dominant, l’attention se porte davantage sur ceux qui peinent à trouver leur place. Dans un monde façonné par les réseaux sociaux et le regard constant des autres, il est plus facile pour les lecteurs de s’identifier à des personnages en quête de repères.
Pour les générations nourries aux anciens shôjo, Mori semble de prime abord incarner l’héroïne classique. Pourtant, dans le récit, c’est elle qui perçoit Takahashi comme la véritable héroïne : en réalité, elle partage la sensibilité du lectorat moderne.
Cette évolution se retrouve aussi dans leur amitié. Là où, autrefois, deux amies auraient tout partagé sans retenue, leur relation se construit ici avec une certaine distance. Elles se comprennent et s’acceptent sans tout se dire. Même lorsque les sentiments d’Ôtani compliquent la situation, leur lien personnel échappe à toute jalousie exacerbée. Il n’y a pas de passion dévorante, mais une retenue subtile qui leur permet de rester amies quoi qu’il arrive.
Un équilibre délicat
Deux figures masculines accompagnent ces héroïnes. Ôtani, d’abord : garçon sympathique et boute-en-train, il est loin du stéréotype du prince parfait. Il apparaît comme un lycéen crédible, avec ses pensées obsédantes pour Takahashi, ses fantasmes nocturnes, ou encore ses tentatives maladroites de masquer ses odeurs de transpiration à coups de déodorant. Ses sentiments fluctuent rapidement, comme ceux de n’importe quel adolescent.
À ses côtés, Asagiri Hikaru, ami d’Ôtani : beau, mystérieux, teinté d’une certaine mélancolie philosophique. Figure emblématique du shôjo, il révèle progressivement les raisons profondes de son comportement, notamment dans le quatrième tome. Son propre amour vient bouleverser l’équilibre entre les quatre protagonistes.

Couvertures des tomes 2 et 4 (© Ichinohe Rumi/Kôdansha)
Ôtani comme Asagiri possèdent cette forme d’héroïsme doux particulièrement séduisant, mais dès qu’ils dévoilent leurs sentiments, leur façade idéalisée s’efface pour laisser place à des personnages profondément humains. Le manga trouve ainsi un équilibre subtil entre idéal et réalisme.
Aujourd’hui, les personnages masculins des shôjo montrent rarement leurs facettes les plus sombres. Où se trouvent donc les héros un peu durs d’autrefois ? Aujourd’hui, beaucoup seraient perçus comme problématiques. À moins d’être clairement présentés comme des personnages toxiques ou extrêmes, certains traits ne trouvent plus leur place dans les mangas d’amour, au risque sinon de paraître insuffisamment assumés.
L’élan de la jeunesse
Kimi no yokogao o miteita a remporté en 2024 le Prix du manga Kôdansha dans la catégorie shôjo. La mangaka Natsumi Andô, membre du jury, saluait « la finesse de l’écriture et la précision avec laquelle chaque personnage est construit », ajoutant qu’elle souhaitait voir chacun d’eux trouver le bonheur en amour. Lors de la remise du prix, Ichinohe Rumi déclarait : « Ces personnages vivent réellement dans l’histoire. J’espère qu’ils donneront à chacun la force d’être soi-même, quoi qu’il arrive. »
Malgré ses évolutions, le shôjo a toujours été un espace privilégié d’exploration de la complexité des émotions adolescentes (leur fragilité, mais également leur persistance), de la douceur, et de la douleur des amours non partagées. Kimi no yokogao o miteita s’inscrit pleinement dans cet héritage, tout en capturant l’énergie vibrante de la jeunesse contemporaine. Tous les personnages y occupent une place centrale, chacun affrontant à sa manière les difficultés de l’amour à mesure de son évolution. Beaucoup de lecteurs s’y reconnaîtront, et auront à cœur de les voir avancer.
La série est en pause depuis novembre 2024, mais son retour est attendu avec impatience.
(Photo de titre : les couvertures des tomes 1 et 3 de Kimi no yokogao o miteita. © Ichinohe Rumi/Kôdansha)