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« She Wasn’t a Guy » : un manga à succès qui livre une approche naturelle de l’amour entre filles

Manga/BD Genre

Les mangas consacrés à la jeunesse, aux élans amoureux de l’adolescence et aux premiers sentiments sont loin d’être rares. Avec She Wasn’t a Guy d’Arai Sumiko, l’auteure plonge au cœur de ces thèmes en allant bien au-delà de la musique et des tourments de la jeunesse afin d’explorer l’amitié, l’amour, le genre et la manière dont ces notions peuvent se mélanger.

Le garçon du magasin de disques se révèle être une fille

L’histoire commence avec Aya, une lycéenne qui craque complètement pour un garçon travaillant dans le magasin de CD de son quartier. Mais ce garçon n’en est pas un : il s’agit en réalité de Mitsuki, la fille discrète assise à côté d’Aya en classe.

Au début, Mitsuki hésite à lui révéler la vérité. Aya est connue pour son style voyant et son caractère extraverti, et Mitsuki craint que la découverte de cette double identité ne la déçoive. Au fil du temps, leur passion commune pour la musique les rapproche, jusqu’à ce que la vérité finisse par se révéler au grand jour.

Lorsqu’elle l’apprend, Aya est davantage blessée par le fait que Mitsuki lui ait menti que parce que le « garçon » qui lui plaisait tant soit en réalité une fille. Une fois cet obstacle dépassé, les deux adolescentes développent une relation qui va au-delà de l’amitié, sans pour autant devenir tout de suite une histoire d’amour.

Ce qui rend ce récit singulier, c’est qu’il ne devient jamais une simple histoire d’ « amour entre filles ». Il est frappant de constater à quel point leur entourage accepte leur relation avec naturel. Le manga peut ainsi simplement raconter la naissance progressive d’un lien entre deux jeunes personnes.

Les obstacles qui se dressent entre elles n’ont d’ailleurs rien à voir avec leur genre. Ils sont davantage liés à leur place au sein du lycée, au contraste entre l’assurance éclatante d’Aya et la réserve presque mélancolique de Mitsuki, ainsi qu’aux difficultés de cette dernière à trouver sa place auprès des autres.

La façon dont le manga dépeint l’attachement et l’amour entre ces deux filles avec une grande simplicité, sans drame excessif ni conflit majeur, se montre particulièrement moderne. En ce sens, il s’agit d’une œuvre marquante qui reflète l’acceptation croissante des couples de même sexe dans la société actuelle.

Le quatrième tome de She Wasn’t a Guy, d’Arai Sumiko. La relation entre Aya, aux cheveux clairs (à gauche), et Mitsuki, aux cheveux foncés, prend de l’ampleur au fil de l’histoire. (© Kadokawa/Kitora)
Le quatrième tome de She Wasn’t a Guy, d’Arai Sumiko. La relation entre Aya, aux cheveux clairs (à gauche), et Mitsuki, aux cheveux foncés, prend de l’ampleur au fil de l’histoire. (© Kadokawa/Kitora)

Un lien unique et indestructible

Les thèmes liés à l’éveil de la sexualité adolescente ou à la découverte de ce que signifie « avoir des sentiments » pour quelqu’un constituent depuis longtemps des éléments fondamentaux des mangas destinés aux jeunes filles. L’idée d’un « lien absolu » capable de dépasser toutes les frontières, y compris celles du genre, est également un thème universel que l’on retrouve dans cette œuvre.

Les récits mettant en scène l’intimité ou les relations amoureuses entre filles sont généralement désignés sous le terme yuri. Selon la manière dont on définit ce genre, cette série peut ou non y être rattachée. Cependant, les œuvres de fiction abordant les relations amoureuses entre femmes existent depuis longtemps au Japon et reflètent les évolutions de la société au fil des décennies. Il est intéressant de revenir brièvement sur cette évolution pour mieux comprendre l’attrait particulier de ce manga.

Les premières traces de cette thématique apparaissent dans les œuvres destinées aux jeunes filles avant la Seconde Guerre mondiale. Les récits de la romancière Yoshiya Nobuko (1896-1973), comme Wasurenagusa (« Ne m’oublie pas ») publié en 1932, ont connu un immense succès auprès des jeunes lectrices grâce à leur représentation de la culture « Class S » (le « S » faisant référence à sister) qui désignait des relations particulières entre élèves d’écoles pour filles.

À cette époque, la majorité des femmes étaient destinées à épouser un partenaire choisi par leur famille et à devenir femmes au foyer. L’univers fermé des écoles féminines leur offrait un espace où elles pouvaient expérimenter certains sentiments, donnant naissance à cette culture de relations amoureuses fictives et temporaires de la « Class S ».

Après la Seconde Guerre mondiale, cette culture a progressivement disparu, alors même que la liberté de choisir son partenaire amoureux devenait la norme. Les mangas pour jeunes filles ont toutefois continué à préserver l’idée de ces instants de bonheur éphémères.

Même après la diffusion des valeurs démocratiques dans l’après-guerre, les romances entre personnes du même sexe restaient frappées d’un fort rejet social, et les relations entre femmes étaient souvent représentées sous l’angle de la tragédie.

Dans Shiroi heya no futari (« Le couple dans la chambre blanche »), publié en 1971 par Yamagishi Ryôko, deux jeunes filles solitaires vivant dans le même dortoir se rapprochent peu à peu, mais leur histoire d’amour finit par connaître une issue douloureuse en raison de leur relation de même sexe.

Par la suite, les mangas pour jeunes filles se sont davantage tournés vers le shônen-ai, plus connu sous le nom de boys’ love. Les histoires d’amour entre femmes ont été éclipsées par le nombre croissant de récits mettant en scène des couples masculins, mais elles n’ont jamais totalement disparu.

Le reflet d’une société japonaise en mutation

Pendant la période de forte prospérité économique du Japon, la fameuse « bulle » qui a atteint son apogée entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, ces mangas ont progressivement abandonné les récits centrés sur les destins tragiques afin d’adopter des histoires moins sombres.

Par exemple, dans le manga Anata to sukyandaru (« Scandale avec toi »), publié en 1993 dans le magazine Ribbon, l’héroïne tombe amoureuse au premier regard d’un garçon qui se révèle finalement être une fille. La situation rappelle celle de She Wasn’t a Guy d’Arai.

Personne dans son entourage ne la considère comme anormale ou différente. Elle se contente de suivre ses sentiments et de se rapprocher de la personne qui lui plaît. Toutefois, à la fin, elle finit par choisir un garçon, ce qui était alors considéré comme une « fin heureuse ».

Dans les années 2000, les hommes ont eux aussi commencé à lire davantage d’histoires d’amour entre femmes, notamment sous l’influence de romans légers tels que Maria-sama ga Miteru (« La Vierge Marie vous regarde ») de Konno Oyuki. Des magazines spécialisés ont également fait leur apparition. Ces œuvres ont alors commencé à être désignées sous le terme yuri, donnant naissance à un genre à part entière.

Les mangas abordant les personnages et les problématiques LGBTQ+ se sont multipliés au fil du temps et de l’évolution des mentalités japonaises. Le mariage entre personnes de même sexe n’est toujours pas reconnu au niveau national, mais en mai 2025, plus de 530 collectivités locales avaient mis en place des systèmes de partenariat pour couples de même sexe, couvrant aujourd’hui près de 92,5 % de la population. She Wasn’t a Guy reflète à sa manière les transformations du monde qui l’entoure.

Bien sûr, il serait encore exagéré d’affirmer que la société japonaise est véritablement tolérante envers la diversité sexuelle et les personnes queer. La manière sereine dont le manga présente la relation entre les deux jeunes filles est loin d’être représentative de la réalité. C’est précisément pour cette raison que cette histoire peut également être considérée comme étant l’image idéale d’une société vers laquelle nous espérons évoluer.

Mettre en lumière les préjugés

L’auteure a commencé à publier l’histoire de She Wasn’t a Guy sur X (anciennement Twitter) en 2022. En août 2026, son compte avait plus d’un million d’abonnés.

Je pense que la raison pour laquelle l’œuvre résonne auprès d’un si grand nombre de lecteurs tient au fait qu’elle nous aide à prendre conscience des stéréotypes de genre inconscients que beaucoup de Japonais entretiennent encore.

Comme l’indique son titre, l’héroïne tombe amoureuse d’une personne qu’elle pense être un garçon parce qu’ « il » est cool et séduisant, des qualités traditionnellement associées à la masculinité. Le manga agit ainsi comme un miroir tendu aux lecteurs, dont beaucoup partagent probablement l’idée préconçue selon laquelle « lorsqu’une fille a un coup de cœur, c’est forcément pour un garçon ».

Mais lorsque l’histoire et ses personnages traitent cette relation entre deux filles comme quelque chose de parfaitement naturel, et que les lecteurs voient ces deux adolescentes construire un lien profond et particulier, ils finissent eux aussi par accepter cette relation spontanément.

Plutôt que de chercher l’effet de surprise ou la provocation, le manga présente cette relation comme quelque chose qui arrive tout simplement. Avec le recul, nombreux sont probablement ceux qui vont constater une différence dans le regard qu’ils portent sur la question après leur lecture. Cette œuvre pourrait ainsi être qualifiée de révolutionnaire par la manière dont elle évoque un sentiment humain et universel, sans se limiter aux étiquettes de genre comme le yuri ou « l’amour entre filles ».

Pour célébrer la sortie du quatrième tome en février 2025, les magasins Kinokuniya de toute la région Asie-Pacifique ont installé des présentoirs spéciaux. (© Kadokawa/PR Times)
Pour célébrer la sortie du quatrième tome en février 2025, les magasins Kinokuniya de toute la région Asie-Pacifique ont installé des présentoirs spéciaux. (© Kadokawa/PR Times)

Au Japon, la série a reçu de nombreuses distinctions : elle a remporté la première place dans la catégorie manga web des Next Manga Awards 2023, s’est classée deuxième dans la catégorie « femmes » du classement Kono Manga ga Sugoi ! 2024 publié par Takarajimasha, et deuxième dans le classement des bandes dessinées de l’année 2023 du magazine Da Vinci. Elle sera également adaptée en série d’animation prochainement.

À l’international, la traduction anglaise a remporté le prix du meilleur nouveau manga aux American Manga Awards 2025. En Europe, la version française a reçu le prix du meilleur manga romantique au Japan Expo Daruma, tandis que la traduction espagnole a remporté le prix du meilleur yuri au Manga Barcelona, tous deux en 2025. L’œuvre a également été sélectionnée pour la Texas Maverick Graphic Novel Reading List 2026, une sélection destinée aux jeunes adultes établie par des bibliothèques publiques et scolaires.

Un manga musical qui fait tomber les frontières

L’une des autres particularités de ce manga réside dans la manière dont l’histoire avance au rythme de la musique. Aya et Mitsuki sont passionnées par le rock occidental. Cela contraste fortement avec l’image traditionnelle des lycéennes japonaises attirées par les idoles de la pop ou les influenceurs des réseaux sociaux.

Plutôt que de suivre les tendances et d’aimer ce que tout le monde aime, le fait d’affirmer à travers la musique : « Je veux aimer ce que j’aime et être moi-même » donne au récit une représentation plus élégante et plus personnelle de la jeunesse. Les illustrations utilisent également des touches de vert-jaune afin d’accompagner les dessins en noir et blanc, renforçant ainsi l’esthétique raffinée du manga.

Les conversations des deux filles sur le rock regorgent de références à de véritables groupes et à des morceaux recommandés. Lorsqu’elles assistent ensemble au Fuji Rock Festival, les scènes sauront faire battre plus vite le cœur des lecteurs qui ont déjà vécu une expérience similaire.

Une part importante du lectorat est composée de personnes à la fin de la trentaine ou au début de la quarantaine, qui étaient elles-mêmes fans de rock durant leur jeunesse. Aujourd’hui, cependant, les amateurs de ce genre musical parmi la génération d’Aya et Mitsuki sont beaucoup plus rares, ce qui souligne davantage leur singularité.

Le troisième tome de She Wasn’t a Guy (Arai Sumiko). Le motif de la guitare rappelle le thème musical de l’œuvre. À la toute fin du deuxième tome, l'auteure écrit : « Ce que j’aime dans le fait d’écouter de la musique, c’est lorsqu’il y a quelqu’un qui la comprend vraiment. C’est ce que je voulais pour ce manga. » (© Kadokawa/Kitora)
Le troisième tome de She Wasn’t a Guy (Arai Sumiko). Le motif de la guitare rappelle le thème musical de l’œuvre. À la toute fin du deuxième tome, l’auteure écrit : « Ce que j’aime dans le fait d’écouter de la musique, c’est lorsqu’il y a quelqu’un qui la comprend vraiment. C’est ce que je voulais pour ce manga. » (© Kadokawa/Kitora)

La musique relie les individus au-delà des barrières et efface les catégories sociales : l’âge, le genre, ou encore la différence entre les personnalités extraverties et introverties. C’est précisément l’un des grands charmes de ce manga, qui exploite pleinement cette force de la musique.

L’auteure a également créé une playlist du point de vue des deux adolescentes, composée des morceaux mentionnés dans le manga, et l’a rendue disponible sur des plateformes de streaming comme Spotify ou Amazon Music. À écouter pendant la lecture, ou même bien après avoir terminé l’œuvre, en se remémorant cette belle histoire.

(Photo de titre : les tomes 1 et 2 de She Wasn’t a Guy d’Arai Sumiko. © Kadokawa/Kitora)

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