L’ethno-photographie pour témoigner des anciens modes de vie des Japonais
Un mode de vie révolu : les premiers témoignages photographiques des îles Amami
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Ces îles éloignées où le temps s’était arrêté
Les îles Amami, dont huit sont habitées par environ 100 000 personnes, s’étendent entre 370 et 560 kilomètres au sud de la ville de Kagoshima. Une culture très particulière croisant celle du Japon à celle d’Okinawa s’y est développée au fil des siècles.
Les îles Amami restent sous le contrôle de l’armée américaine jusqu’en 1953, mais même lorsque le Japon démarre sa période de croissance vers la fin années 1950, leur mode de vie évolue à peine. Les fardeaux sont portés sur la tête, le riz est stocké dans des greniers sur pilotis, et les textiles sont teints avec de la boue. On remarque aussi un lien avec les cultures du Pacifique Sud dans des coutumes telles que l’inhumation céleste, le lavage des ossements après l’incinération, ou les invocations par les chamans.

Pêche au harpon sur l’île d’Okinoerabu (© Haga Hideo)

Des femmes et enfants portant des fardeaux sur la tête. (© Haga Hideo)
Peu de temps après leur retour sous le giron japonais, un groupement de neuf facultés d’arts et de lettres se penchant sur le folklore, la religion, et la langue du Japon organise entre 1955 et 1957 quatre séjours d’études sur les îles Amami. C’est Haga Hideo, futur célèbre photographe du folklore, qui est chargé de la documentation photographique. Il accumule plus de 500 pellicules de film sur trois ans, pour un total de presque 20 000 clichés.

Des greniers à riz le long de la route sur l’île d’Amami Ôshima, préservés en tant que biens culturels. (Image du haut : © Haga Hideo/Image du bas : © Haga Hinata)
Des photos vieilles de 70 ans de retour à Amami
Haga se dévoue à son travail de répertorier les coutumes folkloriques jusqu’à son décès en 2022. Il crée la Bibliothèque Haga, une collection de photos aujourd’hui gérée par son fils Haga Hinata, lui aussi ethno-photographe. Les images capturées lors de l’étude à Amami il y a environ 70 ans sont les plus anciennes références de la vie sur ces îles, et les demandes pour ces photos sont fréquentes.
La qualité des négatifs se détériore avec le temps qui passe et donc, pour préserver la collection, Haga Hinata et ses collaborateurs prennent la décision de tout numériser dans l’espoir que la collection puisse être utilisée dans l’enseignement de l’histoire locale. Nippon.com a pris part à ces efforts et a accompagné Haga Hinata en juillet 2025 lors d’une visite à Amami pour faire un don des versions numériques.
La collection a été léguée au Musée d’Amami, dans la ville d’Amami, qui est le seul musée de ce petit archipel. En outre, des versions numériques de photos prises à Uken, dans la partie ouest d’Amami Ôshima, ainsi que dans les bourgs de China et de Wadomari, sur l’île d’Okinoerabu où Haga avait fait la grande partie de ses clichés, ont été offertes à ces municipalités.

Haga Hinata (en haut à gauche) qui a légué les photos de son père au musée d’Amami. Cérémonies de présentation à Uken, ainsi qu’à Wadomari et China. (Nippon.com)
Une habitante d’Uken de plus de 90 ans se remémore : « Haga-san venait souvent chez nous boire un verre avec mon mari. » À cette époque, chaque famille brassait son propre alcool mais « pour éviter le regard de l’inspecteur des impôts, les alambics étaient positionnés en amont, là où ils étaient le moins visibles », nous dit-elle.

Une famille rentre après la moisson de riz. (© Haga Hideo)
La famille se souvient bien de cette image de leur petit bateau sur la rivière. Les appareils photo étant rares à l’époque, la maman était un peu inquiète, pensant que Haga était peut-être un employé des services fonciers envoyé recueillir des preuves de fabrication illégale de spiritueux. Aujourd’hui, ce cliché leur est précieux. Haga avait été ému de voir ces parents obligés d’emmener leurs enfants pour effectuer les travaux agricoles, mais il disait aussi : « Le bonheur était malgré tout présent car toute la famille était réunie ».

La rivière était le mode de transport principal à Uken après la guerre. Les enfants prêtaient aussi main forte pour la moisson. (Images du haut et à gauche : © Haga Hideo/Image en bas à droite : Nippon.com)
À la rencontre des anciens des îles
Il subsiste à Okinoerabu de nombreuses personnes nées avant la guerre. L’historien local Sakida Mitsunobu est ravi de ce don de photos numériques : « Nous allons tous les chérir. Personne ne prenait de photos à l’époque, ce qui rend cette collection encore plus précieuse. Je voudrais organiser des expositions pour permettre aux anciens de la voir et se remémorer le bon vieux temps. »

Sakida prend le rapport sur Amami produit par le groupement de neuf facultés d’arts et de lettres comme repère pour les photos. (Nippon.com)

Des membres d’une même famille fêtant le Nouvel An autrefois et aujourd’hui. (Image du haut : © Haga Hideo/Image du bas : Nippon.com)
Lors d’une visite récente de Haga Hinata, Sakida l’a présenté à plusieurs anciens qui lui ont raconté leurs souvenirs.

Le « cavalier » (deuxième à partir de la gauche) sourit : « Je n’ai pas beaucoup changé, n’est-ce pas ? » (Image du haut : © Haga Hideo/Image du bas : Nippon.com)

Le petit garçon qui jouait au byâbôru, un jouet qui rappelle le yoyo, il y a 70 ans n’a pas perdu la main. (Image de gauche : © Haga Hideo /Image de droite : © Haga Hinata)
Les photos de jeux d’enfants ont été prises dans la cour de l’école primaire. Haga Hinata a offert un tirage à celui qui jouait au yoyo, ce qui lui a fait énormément plaisir.

Les enfants de l’école de Kunigami portant un orgue vers leur nouveau bâtiment. Que de souvenirs pour ces dames ! (Image du haut : © Haga Hideo/ Image du bas : © Haga Hinata)

Le bâtiment de l’école primaire est neuf mais le banian, le plus beau du Japon paraît-il, est toujours dans la cour. (Image du haut : © Haga Hideo/Image du bas : Nippon.com)
L’une des photos représente un yâmin, la première rencontre, chez le garçon, entre deux familles pour un mariage éventuel entre leurs enfants. La fille, au premier rang et portant un bandeau sur la tête, explique : « Comme il n’y avait ni télévision ni d’autre distractions à l’époque, tout le voisinage venait voir. Je ne savais plus où me mettre. »
Non seulement un mariage était important pour les deux familles concernées, mais c’était aussi une occasion importante pour tout le village.

Le grand jour venu, la mariée n’a pas levé les yeux pendant toute la cérémonie, intimidée par tous les spectateurs. « Imaginez-vous, quelqu’un a même amené sa chèvre ! » dit-elle en riant. (Image du haut : © Haga Hideo/Image du bas : Nippon.com)
L’une des photos les plus connues de Haga Hideo est celle d’un homme âgé racontant des contes populaires à un groupe d’enfants, assis sous des papayers et des arbres du fruit de la passion. Taira Maenobu était le meilleur conteur d’Amami et connaissait 70 contes de l’île par cœur. Durant l’étude des années 1950, il est interviewé par un expert en littérature orale.
Matsumura Yukie, qui est apparentée à Taira, travaille à préserver le parler local, appelé shimamuni, par le biais de livres illustrés de contes traditionnels. Shimamuni figure parmi les langues recensées dans la liste de l’Unesco de langues en danger dans le monde. Depuis 2019, l’Institut national de la langue et de la linguistique japonaises met en place des initiatives, telles que la rédaction d’un dictionnaire, des conférences, ainsi que des performances de chants et de pièces locales. Matsumura explique que le témoignage photographique de Haga l’a encouragée à poursuivre son travail de préservation de la langue et continuera à lui servir à l’avenir.

La végétation tropicale reste tout aussi florissante sur l’île. À gauche, Taira Maenobu racontant ses contes aux enfants (© Haga Hideo). Le garçon perché sur un arbre, maintenant adulte, est à gauche sur la photo de droite, avec Matsumura Yukie au centre. (Nippon.com)
Le lien entre le passé et l’avenir

Le sol calcaire de l’île rend le travail des rizières particulièrement laborieux. (© Haga Hideo)

Un homme grimpe l’échelle vers l’entrepôt surélevé de riz, un sac de 60 kilos sur le dos. Cette échelle, avec ses marches taillées dans un tronc d’arbre ressemble de près à des spécimens découverts lors de fouilles à Toro, un site archéologique de la préfecture de Shizuoka datant de la période Yayoi (environ 300 avant J.-C jusqu’en 300 après J.-C). (© Haga Hideo)
De nos jours, l’agriculture à Okinoerabu tourne autour des cultures de rente telles la canne à sucre et le lys mais, dans le passé, on y voyait des rizières un peu partout. On travaillait les rizières avec des bêches en bois, et le riz était stocké dans des greniers surélevés.
L’un de ces greniers a été transféré et reconstruit sur le site d’un musée folklorique dans le bourg de Wadomari. À l’intérieur sont exposés des outils anciens et autres objets, ainsi que des photos de Haga Hideo qui immortalisent des pratiques agricoles révolues. L’échelle pour monter vers l’entrepôt de riz rappelle celles de la période Yayoi (environ 300 avant notre ère jusqu’en 300 de notre ère) où la pratique de la culture de riz s’est ancrée au Japon. La photographie de rites associés avec tanokami, ou les divinités des rizières, était une des œuvres principales de la vie de Haga Hideo qui avait sans doute une pensée pour ces pratiques millénaires tout en prenant ses clichés.

Des objets anciens du quotidien sont exposés au musée, ainsi qu’un entrepôt de riz et l’échelle pour y accéder. (Nippon.com)
Une autre photo célèbre de Haga montre des femmes portant des seaux sur la tête montant les marches à la sortie de la grotte calcaire de Sumiyoshi Kuragô. Malgré la beauté artistique de l’image, elle nous rappelle à quel point la vie était dure sans eau courante.
L’île d’Okinoerabu est composée de calcaire, et les rivières sont souvent souterraines. On trouve des sources un peu partout et les bassins autour étaient une ressource communautaire. C’était le rôle des femmes et des enfants d’y puiser de l’eau et d’y faire leur lessive. Les enfants apprenaient tôt à porter les seaux sur la tête. L’eau étant précieuse, il ne fallait surtout pas en renverser et les enfants apprenaient la technique avec beaucoup d’attention.
Aujourd’hui, les écoles locales organisent encore des concours de port sur la tête lors des journées sportives, et les élèves découvrent le mode de vie de leurs ancêtres lors de visites de la grotte de Sumiyoshi Kuragô. Des photos de Haga sont exposées à l’entrée de la grotte.

Puiser de l’eau était un dur labeur. La grotte de Sumiyoshi Kuragô est devenue un lieu où les enfants découvrent l’histoire locale. (Image de gauche et en haut à droite : © Haga Hideo/Image en bas à droite : Nippon.com)

L’un des bassins d’eau de source, Wanjo, est devenu un parc. Les habitants buvaient l’eau en amont. L’eau en aval servait aux bains, à la lessive, et pour abreuver les bêtes. C’était aussi des lieux où les gens se rencontraient pour bavarder. (Image du haut : © Haga Hideo/Image du bas : © Haga Hinata)
Après les études du groupement de neuf facultés d’arts et de lettres, la croissance économique arrive enfin jusqu’au îles Amami. La vie devient plus facile, mais les coutumes et le langage se perdent dans la foulée.
En revenant sur son voyage à Amami, Haga Hinata note : « Cette occasion de voir les paysages des photos de mon père et de rencontrer les personnes qui y figurent m’a donné la sensation de me trouver dans un monde magique. C’était un voyage extraordinaire. Je suis convaincu que cet ancien mode de vie dans des conditions difficiles a fondé le caractère toujours aussi résilient des habitants d’Amami. »
Dans un siècle, ces photos garderont toujours toute leur fraîcheur et témoigneront de façon tout aussi immédiate de ce mode de vie des années 1950.

Haga Hinata (centre) aide à pousser une charrette bien remplie sur l’île d’Okinoerabu. (© Haga Hideo)
(Reportage et texte de Nippon.com. Photo de titre : les enfants de l’école primaire de l’île d’Okinoerabu dans les années 1950 [© Haga Hideo] et aujourd’hui [Nippon.com].)
