« Silent Singer », le nouveau roman d’Ogawa Yôko : quand le silence apaise l’âme

Livre

Le dernier roman d’Ogawa Yôko, intitulé Silent Singer (non encore traduit), est une fable située au sein d’une communauté de personnes timides et introverties, fuyant tout contact social. L'œuvre s’inspire des expériences que l’auteure a vécues par le passé dans une secte religieuse.

Le Clos des Acacias, une communauté d’introvertis

Chaque jour à 17 heures, les haut-parleurs municipaux diffusent dans le village la version japonaise de la chanson américaine Going Home, inspirée de la mélodie composée par Antonin Dvorak, et qui est ici chantée par Lyrica. Elle a réalisé cet enregistrement quand elle n’était pas encore adulte, mais plus personne ne sait que c’est sa voix qu’on entend.

Le Clos des Acacias est une communauté isolée au fond de la montagne, installée dans ce qui était autrefois un village de vacances. Ses habitants, tous de caractère introverti, évitent les contacts avec les autres et exploitent leur vaste terrain entouré d’une barrière métallique, où ils font de l’élevage et vivent paisiblement à l’écart du monde en autarcie.

Ils ont un principe qui ressemble à une règle : pour eux, le silence est ce qui console l’âme. Ils ne s’habillent qu’en noir, parce que c’est selon eux la couleur la plus appropriée au silence, et ils communiquent entre eux grâce à « la langue des doigts » qu’ils ont inventée, et qui ne comporte que les mots indispensables à la vie quotidienne.

Une voix semblable au vent dans la forêt

Lyrica, l’héroïne du roman, vit à proximité de la communauté avec sa grand-mère, qui y travaille à la maison des gardiens du Clos. C’est elle qui vend aux gens de l’extérieur la production de la communauté, légumes et fruits, gâteaux faits maison, ou encore la laine d’excellente qualité des moutons du Clos des Acacias.

Lyrica y a grandi, choyée par les membres de la communauté. Pendant que sa grand-mère travaillait, un soignant âgé s’occupait d’elle, et lui chantait Going Home en guise de berceuse. En grandissant, elle s’est rendu compte de l’étrange pouvoir qu’a sa voix semblable au son de la brise dans la forêt quand elle chante, celui d’apaiser animaux et humains.

Pour consoler un petit garçon qui a un jour disparu dans la forêt, Lyrica et sa grand-mère construisent de grandes poupées à partir des déchets de bois qu’elles ont ramassés, et les disposent autour de l’étang d’une source. Elles en fabriquent plusieurs, puis la grand-mère meurt, et Lyrica lui succède dans son travail. Celle-ci accepte parfois des engagements pour chanter en dehors de la communauté. Il s’agit toujours d’enregistrements pour des publicités ou pour des poupées parlantes, mais jamais de chanter devant un public. Sa voix a pour caractéristique de résonner paisiblement dans le cœur de ceux qui l’entendent. Dans la forêt, elle chante pour les moutons morts ou pour l’enfant qui s’est perdu.

Une attirance pour les communautés qui ne sont pas basées sur les liens du sang

Lyrica vit comme les membres de la communauté du Clos des Acacias, avec pour seule différence le fait qu’elle le quitte parfois pour son travail. Dans ces cas-là, elle part en voiture. Cela l’amène à rencontrer un jeune homme qui travaille au péage routier le plus proche. Ils sympathisent et elle lui ouvre son cœur.

Le lecteur est curieux de savoir comment la vie de Lyrica va se poursuivre dans ce monde si calme, et comment elle va évoluer au contact de l’extérieur. Plus qu’aucune des œuvres précédentes d’Ogawa Yôko, ce nouveau roman fait écho à la manière dont l’auteure a grandi et à sa vision du monde. J’aimerais citer quelques propos formulés par Ogawa dans un dialogue qu’elle a eu avec l’écrivaine Kakuta Mitsuyo, publié dans le numéro de novembre du mensuel Shinchô. Ils fournissent en effet des indices pour comprendre Silent Singer. Ogawa raconte qu’enfant, elle vivait dans une dépendance d’une « église », un centre du mouvement spirituel Konkô-kyô.

Mon vécu de la religion n’est pas ma relation personnelle avec Dieu, mais le fait que j’ai été élevée dans cette « église ». S’y rassemblaient des gens — jeunes et vieux, hommes et femmes — qui oubliaient leur statut social, leurs opinions personnelles et leurs valeurs individuelles, et c’est avec eux que j’ai grandi. Par exemple, lorsque mes parents n’étaient pas là, je prenais mon goûter avec une « grand-mère » avec qui je n’avais aucun lien de parenté. Le souvenir d’avoir été protégée par une communauté de personnes avec qui je n’étais pas lié par le sang est très fort en moi. C’est là que j’ai appris à faire confiance aux autres.

Comme ce vécu est la base sur laquelle je me suis construite, mes romans sont souvent bâtis autour des liens qui deviennent plus fort entre des personnages qui ne se connaissent pas bien mais se retrouvent ensemble temporairement. (…) Dans Silent Singer, des gens qui ont renoncé aux mots vivent ensemble dans un endroit appelé « le Clos des Acacias ». Je ressens une attirance pour le rôle de ce genre de communautés de personnes qui n’ont pas de liens de sang.

Ce vécu a un lien avec « le Clos des acacias ».

Ces deux femmes sont trop sensibles, et ne réussissent pas à vivre dans le monde. Le Clos où se déroule le roman est un lieu où sont arrivés des gens comme elles qui ont gravi des montagnes pour vivre loin du monde.

Pour Ogawa Yôko, les êtres humains et la société sont toujours cruels, et nous tâtonnons tous pour trouver une façon de supporter cette cruauté. Le roman est écrit dans une langue délicate et poétique, mais par endroits on se fait piquer par des épines qui n’appartiennent pas à ce monde rêvé. Les gens du monde à l’extérieur du Clos n’ont que des mots méprisants pour ses habitants. Quel avenir aura la relation entre le jeune homme et Lyrica ? Peut-on dire qu’elle aura connu le bonheur ?

Ce monde du « silence » est-il agréable ? Une question qui ne peut qu’interroger en profondeur les lecteurs qui regardent notre monde où règne le vacarme des mots vides de sens des réseaux sociaux.

littérature livre