« Darkness », de Kirino Natsuo : la reine japonaise du thriller retrouve l’héroïne de ses débuts
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Kirino Natsuo perce à l’international en 2004, quand son roman Out est nommé au Edgar Award, c’est la première fois qu’un auteur japonais est en lice pour le prestigieux prix des Mystery Writers of America. Son roman ne remportera pas le prix, mais Out va connaître un grand succès auprès d’un large public.
La carrière de Kirino avait débuté avec « La pluie qui tombe sur mon visage » (Kao-ni furikakaru ame, non traduit en français), qui est couronné du prix Edogawa Ranpô en 1993. Salué pour son univers trépidant et sa protagoniste unique en son genre, ce roman est aussi le premier d’une série à succès. Cinq tomes seront publiés, mais le cycle s’est clôt en 2002 avec Dark (non traduit en français).
Deux décennies plus tard, Miro est de retour
Après le succès de Out (traduit du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccatty), Kirino remporte le prix Naoki en 1999 avec Disparitions (traduit du japonais par Silvain Chupain). C’est l’une des auteures japonaises les plus connues, ses romans accessibles et populaires l’emportent par leur style littéraire.
Les premiers romans comptent toujours beaucoup pour leurs auteurs. Toute leur œuvre ultérieure y est souvent déjà en germe. Vu la fin de Dark, on aurait pu penser que l’histoire était finie et que le rideau était tombé sur Miro, la détective solitaire, mais vingt ans plus tard Kirino revient sur la série de ses débuts.
Miro est donc de retour après un très long silence. Que lui est-il arrivé ? Elle a maintenant 60 ans.
L’ancienne détective a vécu cachée à Okinawa, elle attendait le jour où Jinho, son mari bien-aimé, sortirait de prison. Dans le volet précédent, à la mort de son beau-père (Murano Zenzô), Miro avait dû prendre la fuite. Hisae, la concubine, l’a poursuivie avec Jeong, un yakuza complice de longue date. Mais avec l’aide de Jinho, coréen de son état, elle a réussi à s’enfuir à Séoul. Elle tombe profondément amoureuse de l’homme qui vient de lui sauver la vie. Paralysé des jambes après avoir protégé Miro de ses poursuivants, Jinho parvient finalement à la ramener au Japon. Mais comme il tue deux des hommes qui les traquaient, il est condamné à vingt ans de prison.
Mais ce n’est pas tout. Au cours de sa fuite, Miro est violée par Yamagishi, un homme étroitement lié à Jeong. Dans un accès de rage, elle le tue. Le frère de son agresseur, une autre figure louche issue du milieu criminel, se lance à ses trousses. Elle est enceinte de son violeur, mais décide de garder l’enfant malgré de douloureuses hésitations, Elle part finalement se cacher à Okinawa avec son fils en bas âge.
Telle était la trame de Dark, le dernier volet en date.
Saluée pour ses descriptions sans concession des bas-fonds de la société, de la violence du milieu criminel et de la colère des femmes contraintes de vivre dans un monde qui les réprime et les rabaisse, la série a séduit par son approche féminine du roman noir et son engagement social. Le livre qui abonde en scènes extrêmes et en rebondissements est allé loin dans la mise à nu des mécanismes terrifiants de la colère, un sentiment tenace aux racines profondes. On sentait que l’auteure voulait mettre à jour les ténébreuses abîmes du cœur humain. Certains lecteurs ont senti que Miro se transformait de roman en roman.
Au début de Darkness, on découvre Miro attendant la libération imminente de Jinho. Pour échapper à ses poursuivants, elle a vécu en marge de la société et n’a rien révélé de son passé à son fils, Haruo, qui a maintenant 20 ans et étudie la médecine. Mais Haruo a rendu visite à Jinho peu avant sa sortie de prison. La boîte de Pandore s’est ouverte, les ténèbres (darkness) s’ouvrent à nouveau sous ses pieds.
Haruo, sous le choc d’avoir découvert le secret de sa naissance, s’éloigne de sa mère. Pendant ce temps, Jinho annonce qu’il préfère retourner auprès de la famille qu’il a laissée derrière lui plutôt que de passer le reste de sa vie avec Miro. Serait-elle en train de perdre tout ce qui lui est cher ? C’est alors que Hisae et le frère de Yamagishi, mus d’une haine brûlante, ressurgissent. Kirino nous raconte ces aventures avec vigueur et gravité.
Ayant perdu tout espoir, Haruo cherche refuge chez son oncle (le frère de Yamagishi). Dupé, il se retrouve à devoir se battre pour sa vie. Quand Miro apprend ce qui s’est passé, elle décide de se venger une fois pour toutes du mal qui a baigné sa vie. Elle s’enfonce en territoire ennemi pour l’affrontement final…
C’est là que le lecteur comprend : quelle que soit la force du lien qui peut unir deux personnes, le temps pèse et finit par séparer ceux qui s’aiment. Le processus est inéluctable. Miro est seule, une fois de plus.
L’œuvre de Kirino est sous le signe de l’oppression, elle dénonce les discriminations que les femmes doivent endurer dans la société japonaise moderne, ses romans nous parlent de colère et de résistance face à l’injustice. Cette rage pousse ses personnages à des extrêmes. Kirino a écrit de nombreux romans policiers, ses histoires sont dures, l’auteure aime mettre l’accent sur les aspects les plus sombres de l’âme humaine. En ce sens, la série Miro est très emblématique de l’esprit et de l’œuvre de Kirino.
Kirino Natsuo porte un regard acéré sur ses contemporains et sur la société, ses livres sont des miroirs de notre monde, mais le prisme de sa fiction sait aussi tordre la réalité. Dans son roman dystopique intitulé « Sunset » par exemple, elle imaginait un régime autoritaire où les écrivains devaient rejoindre des camps de rééducation et produire en série de la propagande gouvernementale. Ce livre a fait sensation à sa sortie au Japon en 2020.
Une nouvelle génération d’écrivaines s’impose sur la scène internationale et Kirino reste une auteure incontournable du paysage littéraire japonais.
(Photo de titre : © Shinchôsha)