« Kaho », le nouveau Murakami Haruki : les relations mère-fille sur fond de tamanoirs

Livre

On l’attendait depuis trois ans. Kaho, le dernier livre de Murakami Haruki, est sorti au Japon le 3 juillet 2026. Dans ce roman de 650 pages, initialement publié en feuilleton dans une revue littéraire, on suit l’héroïne éponyme dans des péripéties très « murakamiesques ».

Comme un tamanoir vide une termitière

Franchement, quelqu’un d’aussi laid que toi, c’est la première fois.

La protagoniste s’appelle Kaho. Cette femme de 26 ans écrit et illustre des livres pour enfants et son interlocuteur est un homme d’un certain âge. C’est un ami éditeur qui les a présentés, c’est leur premier rendez-vous et ils attendaient le dessert quand il lui a lâché cette phrase. Décontenancée, Kaho n’arrive pas à voir ce qu’il veut dire.

Une idée fuse :

Et si cet homme lisait instantanément toutes les pensées de Kaho. …comme un tamanoir dont la longue langue fine lèche méticuleusement tous les recoins de la termitière. » (chapitre 1)

Qui est-il ?

Écoute, il faut que tu déménages à Musashi-Sakai. Et tout de suite. C’est là que tu dois être.

Encore et encore, le « tamanoir tout noir à belle queue touffue » fait irruption devant Kaho et lui fait cette même déclaration. Musashi-sakai est dans la commune de Musashi, complètement à l’ouest de Tokyo. Kaho quitte donc Adachi, son quartier populaire aux portes de Saitama et déménage. Mais pourquoi Musashi-Sakai ? » (chap. 2)

L’histoire s’ouvre sur un mystère. Les aventures de Kaho peuvent commencer. Les lecteurs qui connaissent bien l’univers de Murakami retrouveront leurs marques. Comme dans ses précédents romans, l’auteur déroule une galerie de personnages étranges aux noms farfelus : un couple de tamanoirs, un jaguar féroce, un rémouleur de couteaux aux oreilles pointues, la reine de la termitière, un ange gardien à moto et un chat nommé Scarlett Johansson… Pour le plus grand plaisir des fans, le titre de chaque chapitre donne le ton : « Kaho et l’homme à moto », « Le tamanoir de Musashi-Sakai ». On se délecte à l’avance de découvrir le rôle qu’ils vont jouer dans le récit.

Un passage secret entre l’Amazonie à la banlieue de Tokyo

Tout au long de l’histoire, le monde irréel des tamanoirs et des reines de termitières croise le quotidien de Kaho. Certains lecteurs auront peut-être une impression de déjà-vu, mais le romancier innove également : c’est la premiere fois que la protagoniste est une femme (dans 1Q84, Aomame partageait le haut de l’affiche avec le personnage de Tengo) et qu’il aborde le thème de la relation mère-fille.

Kaho et sa mère n’ont jamais été ouvertement en désaccord, mais une certaine tension a toujours plané entre les deux femmes. Murakami dépeint avec finesse l’atmosphère subtile qui les baigne.

Revenons à l’intrigue. Après que leurs enfants ont été dévorés par un jaguar féroce, le couple de tamanoirs quitte leur jungle amazonienne. Ils s’enfuient grâce à un passage secret qui les mène à Tokyo, ils s’installent sous le plancher de la maison de Kaho et la protègent.

Ils se nourrissent de termites, mais à leur grande déception, les termites japonaises ont un goût et une texture bien différents de ce à quoi ils sont habitués. À leur demande, Kaho se rend dans une boutique discrète de la galerie marchande du coin, d’apparence c’est une échoppe où on peut faire affûter ses couteaux mais à l’intérieur, un homme mystérieux aux yeux brillants et aux oreilles pointues propose des articles de contrebande et notamment des termites en bouteille. Prise à un tourbillon d’événements étranges, Kaho se déconnecte peu à peu de la réalité.

Résumée ainsi, l’intrigue ressemble à un conte pour enfants. Mais ce n’est pas une fable ordinaire : elle distille son venin et dérange aussi. Du pur Murakami. « Tuer », Kaho comprend tourmentée que pour retourner au réel il faudrait en passer par là.

Les gentils et les méchants

Kaho écrit des livres pour enfants, elle veut s’inspirer de ses aventures pour son nouvel album et raconte les aventures d’une petite fillette de dix ans qui part en pique-nique avec sa famille. Mais elle se perd dans les bois et se retrouve coincée dans un autre monde. Elle erre seule à la recherche d’un passage secret qui lui permettrait de rentrer chez elle. Cette histoire « dans l’histoire » finit par se superposer et se synchroniser étrangement avec la situation dans laquelle Kaho est plongée, et l’intrigue gagne en profondeur.

Kaho n’arrive plus à s’en sortir. Pour elle, les livres d’images sont « des histoires que les parents lisent à leurs jeunes enfants. Il faut au maximum éviter les sujets négatifs ». « Dans les livres pour enfants, il y a les gentils et les méchants, chacun son camp. (...) Mais en vrai dans nos sociétés, la frontière entre le bien et le mal n’est pas si claire… Réel et irréel, rêve et réveil. Où en suis-je, à quel monde j’appartiens désormais ? » se demande-t-elle.

Donner à lire le paysage mental de Kaho

Dans une interview accordée au journal Asahi Shimbun à l’occasion de la sortie du roman, Murakami admettait : « C’est vrai que l’irréel est souvent là, mais mon idée n’est pas de faire de la fantasy. Ce qui m’intéresse c’est ce qui se passe dans l’intervalle, dans l’entre-deux du réel et de l’irréel. » (Asahi, 3 juillet)

C’est peut-être dans la seconde moitié du roman que l’histoire est la plus captivante, avec les pages sur la relation mère-fille. De retour chez ses parents après une longue absence, Kaho remarque que sa mère a changé. Elle est sous l’emprise de la « reine de la termitière », un des personnages maléfiques de l’histoire. Si rien n’est fait, sa mère finira par être mentalement détruite. Comment Kaho va-t-elle réagir ?

Malgré la violence et le côté surréaliste, on referme le livre le cœur léger, apaisé. Dans cette même interview, Murakami explique avoir voulu donner à lire « la chronique du paysage mental de Kaho ». L’enfant devient adulte et tout change autour d’elle.

Une fois que tout est réglé, sa mère lui dit dans un souffle « Tout disparaît un jour comme ça. », « Puis elle pousse un doux soupir ». Au fur et à mesure qu’on grandit, on perd certaines choses mais on en gagne d’autres. Ce roman qui aime à tisser les mondes parallèles nous parle sans doute de l’impermanence, de la perte, de la réconciliation et de la renaissance.

(Photo de titre : Shinchôsha)

Murakami Haruki littérature écrivain livre