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Devenir une femme quand on restera toujours un fils : Sari Kaede, la transgenre qui parle de la vraie diversité

Cinéma Genre

Sari Kaede partage des informations et des opinions touchant à son identité de genre. Tout en menant une carrière d’architecte, elle est l’une des leaders d’opinion dont les interventions sont les plus attendues dans la société japonaise, et le seront encore certainement dans le futur, compte tenu de l’importance grandissante de la notion de « diversité ». Le film Musuko no mama de, joshi ni naru (littéralement « Devenir une femme quand on restera toujours un fils ») est un documentaire sur Kaede qui démarre peu après son coming-out, avant de se lancer dans la vie active. On la voit accomplir son parcours vers la personne qu’elle désire être, notomment en parlant à son père de son malaise de vivre selon son sexe biologique et son apparition en public en tant que femme.

Sari Kaede Sari Kaede

Né(e) à Kyoto en 1993, elle a grandi à Fukuoka. Tout en menant une carrière de mannequin et en développant une activité de branding, elle donne des conférences sur les questions LGBTQ en tant que personne transgenre. Elle a étudié l’architecture à l’université et en école doctorale, et après plusieurs stages en cabinet d’architectes au Japon et à l’étranger, elle travaille maintenant pour un grand cabinet d’architecture, où elle s’occupe de conception architecturale, de conseil et de branding. Elle est aussi apparue dans de nombreux spots publicitaires et talk-shows dans divers médias.

Le film Musuko no mama de, joshi ni naru (avec le sous-titre en anglais You decide) est un documentaire extrêmement personnel sur Sari Kaede. Il aura fallu trois ans pour terminer le film, entre le début du tournage et la sortie en salle en juin 2021, et pendant ce temps, Sari est devenue une nouvelle icône transgenre. Elle apparaît dans de nombreux médias et publicités pour des marques de soins capillaires. Son pseudonyme, qu’elle a adopté à l’ouverture de son compte sur un réseau social, vient de « sari », le vêtement traditionnel indien.

Rechercher un emploi en tant que transgenre

En septembre 2017, alors en première année d’études doctorales en architectures, Sari Kaede s’est rendue en Inde, afin de préparer une exposition de ses œuvres pour le programme collaboratif AIAC International Architecture and Design Studio 2017 à Hyderabad, auquel elle était sélectionnée. Elle se souvient d’une visite dans un magasin de souvenirs, vers la fin de son séjour en Inde :

« J’ai vu un sari que j’ai trouvé fabuleux. Je me suis dit : “C’est tellement beau que je veux être belle moi aussi pour le porter.” »

C’était l’époque où elle prenait des hormones et avait pris la décision de vivre en tant que femme, mais ne parvenait pas encore à trouver une apparence physique qui lui plaise. Une époque de grand malaise.

« Après mon retour, je n’arrêtais pas d’admirer mon sari en me disant qu’un jour, je serai digne de le porter. Alors j’ai travaillé dur sur mon maquillage et mon régime alimentaire. Puis, quand j’ai pensé que j’étais prête, j’ai demandé à un photographe de me prendre en photo. J’étais si heureuse que j’ai décidé de m’appeler Sari. »

Sari Kaede interviewée pour le documentaire ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide
Sari Kaede interviewée pour le documentaire ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide

En définitive, son malaise disparut, tant en salle d’étude à l’université que dans l’entreprise où elle faisait son stage, et elle se sentait à l’aise en tant que femme. Quand est venu le moment de rechercher un emploi, elle a postulé auprès d’un bureau d’architecture avec l’idée de réaliser son rêve de devenir architecte. Mais alors que tout le monde aurait choisi d’y aller au plus « neutre et consensuel » possible, elle a décidé de ne pas cacher le fait qu’elle était transgenre.

« Quand vous entrez dans la vie active, que vous prenez un emploi, c’est tout votre relationnel qui change. Si je me lançais dans cette nouvelle vie en tant qu’homme, j’aurais raté l’opportunité de changer, et je l’aurais regretté après. Dans l’entreprise dans laquelle j’ai postulé, le genre n’était pas un point de débat et je m’y suis sentie à l’aise. »

Sari Kaede a participé à la supervision d’une brochure pour JobRainbow, le plus important média de recherche d’emplois pour les LGBTQ du Japon. ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide
Sari Kaede a participé à la supervision d’une brochure pour JobRainbow, le plus important média de recherche d’emplois pour les LGBTQ du Japon. ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide

L’important bureau d’études Nikken Sekkei lui a ouvert ses portes. Or, la vie quotidienne de Sari Kaede avait déjà commencé à changer peu de temps auparavant, quand, en 2018, une interview sur un site LGBT avait débouché sur une série d’apparitions dans les médias. À partir de ce moment, les demandes d’interventions publiques, les opportunités de partager son expérience et ses opinions se sont succédées.

« J’ai cherché des informations sur des personnes qui auraient déniché un emploi après avoir révélé qu’elles étaient LGBT, mais je n’ai rien trouvé. Moi, je suis allée à la fac, j’ai fait mon coming-out, j’ai cherché un emploi… j’ai tout inventé par moi-même. C’était assez compliqué, alors j’ai voulu en garder une trace pour que la prochaine génération n’ait pas à passer par la même angoisse. »

Sari Kaede en conférence sur le transgenre dans une université ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide
Sari Kaede en conférence sur le transgenre dans une université ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide

Elle a également décidé de concourir pour le prix de beauté Miss International Queen Japon, l’un des plus importants du monde pour les personnes transgenres. C’est à ce moment que l’idée d’un film documentaire a été évoquée. L’idée est venue de Steven Haynes, l’une des figures charismatiques du monde de la beauté, directeur artistique de plusieurs concours, qui est devenu le coach de Kaede à cette occasion.

Miss International Queen 2017 au Japon ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide
Miss International Queen 2017 au Japon ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide

En parler pour la première fois à ses parents devant la caméra

C’est ainsi qu’en septembre 2018, le tournage de Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide, réalisé par Sugioka Taiki, a commencé.

Le producteur exécutif Steven Haynes et le réalisateur Sugioka Taiki (à droite, © Shinichiro Oroku)
Le producteur exécutif Steven Haynes et le réalisateur Sugioka Taiki (à droite, © Shinichiro Oroku)

« Le réalisateur m’a posé énormément de questions, mais tout le matériel n’a pas été utilisé. C’est sûr que, dès que je sens la caméra braquée sur moi, j’ai tendance à surjouer mon personnage. Au final, il a surtout utilisé les scènes dans lesquelles j’étais prise au dépourvu, spontanée, j’ai l’impression que le documentaire est construit à partir de ce matériau sans apprêt. Quand je l’ai vu complet pour la première fois, j’ai été assez étonnée de voir jusqu’où il avait filmé (rires). »

La scène où elle annonce à ses parents, devant eux, qu’elle a changé de sexe, est particulièrement déroutante. Kaede était partie de la maison à la fin de ses études secondaires pour faire des études supérieures dans une université du Kansai, et n’avaient plus beaucoup vu ses parents depuis lors. Elle ne leur avait jamais parlé de son intention de changer de sexe et ce n’est que lorsque ses parents l’ont découverte sur les réseaux sociaux qu’elle a fait son coming-out.

Près de trois ans se sont écoulés depuis le tournage du film, Kaede a maintenant 27 ans.
Près de trois ans se sont écoulés depuis le tournage du film, Kaede a maintenant 27 ans.

« J’étais restée floue, mais mes parents commençaient à s’en douter. Je le leur ai expliqué dans un long courriel, mais nous évitions encore d’en parler directement. Ce n’est que quand j’en ai parlé au réalisateur que celui-ci m’a dit : “Eh bien, filmons-le !” C’est ainsi que nous avons fini par avoir cette conversation pour la première fois devant la caméra. »

Le tourment du père en plan rapproché sur l’écran est presque douloureux à regarder. Et le visage de Kaede qui lui fait face est assailli de pensées non moins complexes. Dire que l’atmosphère est embarrassée est un euphémisme, disons plutôt que l’on atteint un niveau de gêne que l’on rencontre rarement en vrai dans une vie. Rarement le cinéma documentaire aura aussi clairement démontré sa cruauté.

Kaede appelle ses parents qu’elle n’a pas vus depuis longtemps et leur demande de se laisser filmer. ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide
Kaede appelle ses parents qu’elle n’a pas vus depuis longtemps et leur demande de se laisser filmer. © 2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide

« J’étais très réticente. Je ne voulais pas que mes parents apparaissent dans le documentaire. Mais le réalisateur m’a expliqué : “Si on ne filme pas la relation des parents avec leur enfant, ce que tu veux dire avec ce film n’a aucune chance de passer”. Alors je leur ai demandé s’ils étaient d’accord. Je pensais qu’ils allaient refuser, mais ils ont dit : “Vraiment ? Un film ?” Et puisqu’ils faisaient ce pas, j’ai commencé à avoir un peu d’espoir qu’ils acceptent mon coming-out… »

En réponse à la confession de Kaede, son père ne refuse ni n’accepte rien. « Que tu sois un homme ou une femme, peu importe. Cela ne change rien au fait que tu sois mon fils », dit-il. C’était la première fois que les parents et l’enfant parlaient ouvertement de la question du genre, Kaede ne s’attendait pas à de grands résultats, mais elle s’est tout de même sentie frustrée et agacée de voir qu’ils ne pouvaient pas se comprendre.

« Je n’ai pas pu cacher mon désarroi de ne pas parvenir à une conclusion. Ça s’est terminé sur une demi-compréhension, pas plus. Mais j’ai trouvé émouvant que mon père ait réussi à dire ce qu’il pensait avec ses propres mots. S’il s’était forcé à faire bon visage devant la caméra en disant “Je te soutiens”, ça aurait été pire que tout… »

Apprendre à accepter les personnes qui ne comprennent pas

La scène du coming-out est le moment fort de la première partie du film. Puis la caméra suit Kaede dans sa vie quotidienne, la décrivant sous divers angles : répétant pour un défilé, sur scène lors d’un concours de beauté, en conférence sur le thème des LGBT, travaillant en tant que conseillère… Dans sa vie professionnelle, Kaede est pleine d’énergie et d’assurance, bien différente de sa maladresse devant son père. Parallèlement, Sugioka Taiki, le réalisateur, est retourné seul voir le père de Kaede pour approfondir la question de la relation du père et du fils. Il essaie de l’interviewer en lui montrant des images de Kaede en train de parler.

Haruna Ai (à gauche) a été la gagnante de Miss International Queen en 2009. Elle a donné à Kaede quelques conseils sur la façon de vivre dans l’avenir. Nishimura Kôdô (au centre) est maquilleur LGBT. Il a présente Steven Haynes à Kaede. Nishihara Satsuki (à droite) dirige Otome Juku, une organisation qui soutient les hommes qui veulent devenir des femmes. Elle a enseigné à Kaede le maquillage et d'autres compétences. ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide
Haruna Ai (à gauche) a été la gagnante de Miss International Queen en 2009. Elle a donné à Kaede quelques conseils sur la façon de vivre dans l’avenir. Nishimura Kôdô (au centre) est maquilleur LGBT. Il a présente Steven Haynes à Kaede. Nishihara Satsuki (à droite) dirige Otome Juku, une organisation qui soutient les hommes qui veulent devenir des femmes. Elle a enseigné à Kaede le maquillage et d’autres compétences. ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide

Le sens littéral du titre original du film « Devenir une femme quand on restera toujours un fils », reflète ce sentiment du père. Kaede a eu des réticences.

« Franchement, au début, je détestais ce titre (rires). Je le trouvais trompeur. Comme si je me considérais moi-même comme un fils, tout en essayant de devenir une femme, bref, pas du tout comme en réalité. Puis, peu à peu, j’ai fini par comprendre que ce titre pouvait aider les personnes qui avaient vu le film à comprendre la réalité de la situation. Maintenant, je le déteste moins. Mon père et moi ne regardons pas dans la même direction, cela ne veut pas dire que l’un de nous a tort. Chacun de nous pense avoir raison, et nos opinions sont en désaccord. Je pense que c’est très représentatif de la réalité du monde, en fait. »

Pendant la Rainbow Pride ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide
Pendant la Rainbow Pride ©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide

Depuis qu’elle communique en tant que personne transgenre, Sari Kaede se demande souvent si les gens qui lui disent « Je vous comprends » ne le disent pas seulement pour faire une phrase, sans la comprendre vraiment. Et inversement, on sent une réelle fierté pour son père qui fait face à la caméra sans manières, et reste sur ses positions, fidèle à lui-même et à son identité d’authentique « gars de Kyûshû » : Quand il ne comprend pas, il ne comprend pas, et il ne dit.

« J’ai l’impression que nous sommes en train d’évoluer vers une société où il devient inacceptable de ne pas comprendre les personnes LGBT, et je ne me sens pas très à l’aise avec ça. La notion de diversité doit inclure les personnes qui ne comprennent pas. On considère que ceux qui ne comprennent pas les LGBT sont des intolérants qui s’excluent de la société de la diversité, mais au contraire, ces gens-là, comme mon père, en sont une des composantes ! »

©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide
©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide

La vie commence après le coming-out

Kaede répond aux questions du réalisateur et livre sans fard ses réflexions sur l’apparence, le genre, les normes de l’état-civil, la prise d’hormones et la décision de se faire faire des injections. Elle révèle qu’elle porte sur elle un certificat médical mentionnant un trouble de l’identité sexuel, au cas où on lui demanderait par exemple de prouver sa légitimité à utiliser les toilettes publiques pour femmes. En revanche, quand on l’interroge sur son passé, sa vie amoureuse ou sa sexualité, elle a tendance à esquiver le sujet.

« Je ne veux pas parler de l’époque où j’étais un garçon, je veux effacer mes souvenirs, c’est instinctif. Ma vie n’a commencé qu’à compter de mon coming-out, dans une certaine mesure. Je ne veux pas parler des brimades parce que j’étais efféminé, ni de mon enfance difficile. Le fait que je m’en suis sortie peut être une source d’inspiration pour certaines personnes, mais mon but n’est pas d’inspirer les gens. Mon orientation sexuelle est certainement accrocheuse et je sais que cela intéresse certains, mais je ne vois aucune raison d’en parler. »

L’objectif visé dans sa décision de parler d’elle en public est très clair dans sa tête, et la réaction la plus positive qu’elle a reçu des spectateurs du film est celle de ceux qui ont le même souci qu’elle et pour qui le film a été source de courage pour faire quelque chose, de se dire qu’elles n’étaient pas seules.

« Quand j’ai fait mon coming-out, mes parents se sont surtout inquiétés de savoir si après avoir changé de sexe je pourrais correceement terminer mes études universitaires, si je pourrais trouver du travail. Et les personnes qui feront leur coming-out dans l’avenir se trouveront confrontées aux mêmes réactions. Mais en ayant connaissance d’un précédent, l’avenir est plus facile à imaginer. Pas seulement celles qui vont faire leur coming-out, celles qui vont l’écouter et le recevoir, ce coming-out, elles aussi sont concernées. Parents, enseignants, cadres d’entreprise, je pense que ce film est une source d’information importantes pour eux aussi. »

(Photos d’interview : Hanai Tomoko. Kaede a été coiffée et maquillée par TAYA)

©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide
©2021 Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide

Le film

  • Réalisation : Sugioka Taiki
  • Producteur exécutif : Steven Haynes
  • Année : 2021
  • Durée : 106 minutes
  • Site officiel : www.youdecide.jp/

Bande-annonce

architecture cinéma genre minorité LGBT diversité