« Soudain » : comment Hamaguchi Ryûsuke met en scène le monde cher à une philosophe disparue prématurément
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Les films dépeignent souvent des rencontres. notamment celle de deux personnages qui, jusqu’alors, ignoraient totalement l’existence l’une de l’autre. Ce qui devient le moteur qui fait avancer l’histoire. Hamaguchi Ryûsuke est un cinéaste qui a toujours accordé une importance particulière à ce motif des rencontres fortuites.
Et justement, dans son dernier film, Soudain, la rencontre fortuite de deux femmes et le développement d’une relation d’une qualité très particulière entre elles culmine dans la première partie du récit. Pour que l’histoire soit captivante, une rencontre banale ne suffit pas. Il faut une expérience intense, comme ici celle de tomber sur son « âme sœur ».

Marie-Lou (Virginie Efira, à droite) et Mari (Okamoto Tao) se sont tout de suite bien entendues dès leur première rencontre.
C’est dans l’ouvrage du même titre, crédité comme « œuvre originale », Soudain (Kyû ni guai ga waruku naru, littéralement « Je peux me sentir mal à tout moment »), que Hamaguchi a puisé dans son inspiration pour donner naissance à un premier scénario. Écrit conjointement par Miyano Makiko, philosophe et Isono Maho, anthropologue, le livre avait été publié en septembre 2019 comme un roman épistolaire. Il s’agit d’une correspondance de vingt lettres échangées entre deux femmes de la même génération. Leur échange avait débuté fin avril de la même année. Moins de trois mois plus tard, c’était terminé. Miyano, qui suivait un traitement contre le cancer depuis huit ans, est décédée le 22 juillet 2019 à l’âge de 42 ans.
Dialogue sur la vie et philosophie de la contingence
La phrase qui donne son titre à l’œuvre originale apparaît dès le début de leur correspondance. Tout commence lorsque Isono demande à Miyano d’animer un atelier et que celle-ci l’informe que son état de santé peut changer brusquement, expliquant que son médecin lui avait dit « qu’elle peut se sentir mal à tout moment ».
Isono savait que Miyano était atteinte d’un cancer au stade 4, mais ces mots la bouleversèrent tout en lui paraissant incongrus. Faut-il, au nom d’un risque « aux probabilités floues » envisagé d’un point de vue médical, restreindre ses actions et modifier son mode de vie ? À qui s’adressent ces slogans de « gestion des risques » et de « sécurité et tranquillité d’esprit » que l’on entend désormais sans cesse ? S’appuyant sur ce qu’elle a vu et entendu en travaillant dans le milieu médical, Isono pose à Miyano une série de questions sur la vie, la société, la maladie et la mort.
Face à cela, Miyano examine ses propres expériences et perceptions à la lumière de la réflexion philosophique, son domaine de spécialité. Au cœur de la réflexion de Miyano se trouve l’ouvrage du philosophe Kuki Shûzo (1888-1941) intitulé Le Problème de la contingence. Or, ce thème recoupe justement celui sur lequel Hamaguchi s’est longuement penché à travers sa propre pratique cinématographique.

Marie-Lou aborde Tomoki (Kurosaki Kôdai), qui s’est perdu.
La correspondance entre les deux universitaires prend peu à peu les traits d’une « quête spirituelle ». Bien sûr, même si le sujet est profond, leurs échanges ne sont pas pour autant guindés. Tout en conservant une attitude empreinte de respect et de bienveillance l’une envers l’autre, elles partagent en toute sincérité leurs faiblesses et leurs sentiments, et en tirent des idées-clés simples et claires.
On y trouve des échanges sérieux, caractéristiques des universitaires qu’elles sont, qui savent décrypter avec précision le raisonnement de leur interlocuteur et y répondre de manière logique et structurée. Comment cela se traduirait-il en langage parlé ? Il n’est pas étonnant que cette question ait traversé l’esprit de Hamaguchi. Ces conversations, d’abord timides, touchent soudainement au cœur du sujet et se transforment d’un seul coup en débats animés : c’est une scène que l’on retrouve souvent dans ses films. De plus, le thème récurrent de leur échange est le « hasard » ou la « contingence ».

Marie-Lou rencontre Gorô (Nagatsuka Kyôzô, deuxième à partir de la gauche) et Mari, qui étaient à la recherche de Tomoki. Mari est dramaturge et Gorô s’avère être l’acteur principal de la pièce qu’elle met en scène.
La rencontre entre une Française et une Japonaise
Peu de temps après que Hamaguchi a commencé à réfléchir à la possibilité d’une adaptation cinématographique de ce livre, un « hasard » s’est produit : une société de production française lui a proposé de réaliser un nouveau film. Profitant de cette occasion, il réécrit entièrement son scénario et transforme cette fois audacieusement la structure de l’œuvre originale qui devient l’histoire d’une Française et d’une Japonaise. L’action se déroulerait en France et au Japon. Le profil des personnages est immédiatement développé dans les moindres détails.
Le personnage dérivé d’Isono est Marie-Lou (Virginie Efira), une Française qui a étudié l’anthropologie culturelle dans une université japonaise. Elle dirige un établissement pour personnes âgées qui promeut des concepts novateurs en matière de soins. Quant au rôle de Miyano, il est incarné par Mari (Okamoto Tao), une metteuse en scène qui a étudié la philosophie lors de ses études en France. Les deux personnages sont censés pouvoir communiquer aussi bien en japonais qu’en français.

Un prospectus pour une pièce de théâtre que Marie-Lou a remis à Mari lors de leur première rencontre permet aux deux personnages de se retrouver.
Elle se rencontrent une première fois par hasard dans un parc parisien. Quelques jours plus tard, Marie-Lou, qui se sent mal à l’aise avec ses collègues au travail, décide sur un coup de tête d’aller voir la pièce mise en scène par Mari, et les deux femmes se retrouvent. Ayant immédiatement trouvé un terrain d’entente, après la représentation elles passent la nuit à discuter, et leur relation s’intensifie. Peu à peu, Marie-Lou doit faire face à la réalité de Mari, qui lui avoue qu’elle « peut se sentir mal à tout moment ».
Se sentir soudain mal, rencontrer soudain l’âme sœur. La vie regorge d’une infinité de possibilités de ce genre. Une possibilité s’ouvre sur une autre, toute nouvelle. Pour Marie-Lou, l’apparition de Mari ressemble à un pur hasard, mais elle la ressent comme le destin. Pour Mari également, Marie-Lou va devenir celle qui lui ouvrira un nouveau destin. À peine ont-elles fait connaissance, les deux femmes vont, grâce à la présence de l’autre, mettre un terme aux problèmes qui les accablaient jusque-là.

Marie-Lou était préoccupée par le fait que la gestion de la maison de retraite ne se déroulait pas comme elle l’aurait souhaité.
Réflexions sur les frontières
Le film, d’une durée de 3 heures et 16 minutes, intègre divers éléments. Sans se limiter à l'œuvre originale, Hamaguchi a exploré divers thèmes au fil de ses propres centres d’intérêt, ajoutant ainsi de la profondeur au récit.
L’un des thèmes sur lesquels il s’est déjà plongé dans ses œuvres précédentes est celui des frontières. Dans Soudain, la question des frontières est également très présente.
La communication dans deux langues différentes, en japonais et en français, n’est qu’une des manifestations de ce thème parmi d’autres. Dans l’établissement pour personnes âgées dirigé par Marie-Lou, il existe un « dedans » et un « dehors », comme un fossé qui sépare ceux qui soignent et ceux qui sont soignés. Médecins et patients, infirmières et aides-soignants, personnes en bonne santé et malades, personnes âgées et jeunes, personnes valides et personnes en situation de handicap, soi et autrui, vie et mort… Partout, des frictions se produisent autour de ces frontières.
Évidemment, le film ne cherche pas à mettre en avant une opposition binaire. La réflexion sur les frontières n’est pas si simple. Par exemple, « je » est aussi un « autre ». Son propre corps malade ou la mort sont des « autres ». Ce point est abordé avec une grande délicatesse, tant dans l’œuvre originale que dans le film. Les personnages se heurtent à ces frontières, tentant tantôt de les renforcer pour se protéger, tantôt de les franchir. La mise en scène de Mari comportait également une tentative de remettre en question la frontière entre les comédiens et le public.

Mari met en scène une pièce expérimentale sur le thème de la désinstitutionnalisation des soins de santé mentale.
À travers divers événements, Hamaguchi questionne les frontières omniprésentes et a construit son film de manière à nous permettre d’observer attentivement les moments où celles-ci vacillent. Ainsi, pendant 3 heures et 16 minutes, nous découvrons à l’écran des personnes qui se regardent, se tiennent la main, se touchent et partagent leurs battements de cœur, et nous prenons conscience que le simple fait de vivre aux côtés d’autrui est en soi un véritable miracle.
Dans une lettre tirée de l’œuvre originale, Miyano, le 9 juin 2019, environ un mois et demi avant sa mort, sachant qu’elle pouvait mourir le lendemain, parle de son « irresponsabilité » d’accepter un travail qu’elle risque d’abandonner en cours de route, et écrit ceci : « Parce que je serais heureuse que quelqu’un prenne le relais de ma vie inachevée. » Elle n’aurait certainement jamais imaginé qu’un réalisateur de cinéma ferait partie de la chaîne. Mais c’est précisément parce qu’elle écrivait ces mots alors qu’elle s’apprêtait à quitter cette vie qu’elle a pu attirer ce hasard miraculeux.
« Face à ce nouveau “début”, je ressens une profonde tendresse et je me dis : “Que le monde est beau !” J’aime ce monde qui regorge de début avec les autres, à travers le hasard et le destin. Telle est la conclusion à laquelle je suis parvenue aujourd’hui. » (1er juillet 2019, Miyano Makiko) = Extrait de Kyûni guai ga warukunaru (ed. Shôbunsha)
Le film
- Réalisation : Hamaguchi Ryûsuke
- Casting : Okamoto Tao, Virginie Efira, Nagatsuka Kyôzô, Kurosaki Kôdai
- Année : 2026
- Pays : coproduction entre le Japon, la France, l’Allemagne et la Belgique
- Site officiel : bitters.co.jp/soudain/
Bande-annonce
(Toutes les photos : © 2026 Cinéfrance Studios – Arte France Cinéma – Office Shirous – Bitters End – Heimatfilm – Tarantula – Gapbusters – Same Player – Soudain JPN Partners)
