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Aoki Yûki, 15 ans à faire danser des SDF japonais : une expérience racontée dans « The Dancing Homeless »

Culture Cinéma

The Dancing Homeless (Les sans-abris dansant), un documentaire sur un groupe de SDF japonais qui apprennent la danse est sorti en salles ce printemps dans l’Archipel. Nous avons demandé au danseur professionnel Aoki Yûki, qui s’est occupé de diriger ces sans-abris, de nous éclairer sur la naissance de cette nouvelle compagnie de danse et sur la forme d’expression à laquelle elle aspire.

Des corps à l'état brut

The Dancing Homeless (Les sans-abris dansant), un documentaire qui est sorti en salles en mars 2020, montre des gens qui vivent ou ont vécu dans la rue en train de pratiquer la danse, participer à des spectacles publics, vaquer à leurs occupations quotidiennes et parler sincèrement de leur situation personnelle.

Ce sont des personnes qui ont subi à maintes reprises de cuisants échecs. Il y a cet ancien soldat des Forces d’autodéfense qui a jadis rêvé de devenir danseur, pour finalement se retrouver à vivre dans la gare routière de Shinjuku, après avoir échoué dans ses relations et sombré dans l’endettement ; il y a cet ancien livreur de journaux qui, atteint de la maladie de Ménière, a perdu son emploi et son domicile ; il y a ce septuagénaire qui a passé sa vie à fuir et la dernière décennie dans la rue ; il y a cet ancien employé de pachinko qui s’est sauvé de chez lui à 15 ans pour échapper à la violence paternelle... On leur trouve tout d’abord un air embarrassé et hésitant ; et pourtant, devant la caméra, ils débordent d’humour et d’humanité.

Aoki prend ces gens comme ils sont, captivé par l’idée que des personnes qui se sont dépouillées de tout et ne possèdent plus que leur corps à l'état brut puissent trouver une forme d’expression artistique. C’est en 2005 qu’Aoki a mis sur pieds la compagnie de danse « Shinjin H Sokerissa » et il y a maintenant quinze ans qu’il conduit ce groupe de sans-abris dans leur voyage d’exploration. Mais avant de parler de cette compagnie, tournons notre attention vers Aoki lui-même et son voyage personnel.

Une attaque terroriste et un éveil

La vocation de danseur d’Aoki est née la première fois qu’il a vu Michael Jackson se produire dans « Billie Jean ». Trois jours après l’obtention de son diplôme du secondaire, il a quitté Kobe, sa ville natale, pour aller vivre à Tokyo. Quelques jours après son arrivée, il a vu une offre d’emploi de la compagnie théâtrale Gekidan Himawari, qu’il a décidé de rejoindre. C’est là qu’Aoki s’est initié à la danse et a fait son entrée dans le monde du spectacle en se produisant dans des lieux populaires tels que le parc d’attractions de Hello Kitty à Sanrio Puroland ou en jouant des seconds rôles dans des spectacles de danse. Malgré la stabilité professionnelle qu’il avait acquise, Aoki, qui avait bien conscience du côté clinquant du monde dans lequel il était entré et était animé par un fort désir de reprendre sa formation auprès de « vrais pros », laissa tout derrière lui en 2000 et pris le chemin de New York. Un an plus tard, il était témoin des attentats terroristes du 11 septembre.

« Le chaos était général », se souvient Aoki. « Des gens couraient en tous sens à la recherche de leurs proches disparus, d’autres criaient et pleuraient. Le choc a été violent pour moi, car j’ai réalisé à quel point mon approche de la danse était en fait superficielle. Je dansais sans jamais faire appel à l’énergie et à la puissance de la souffrance et de la colère profondément enfouies au cœur des hommes. Cette expérience m’a forcé à me reposer la question de ma vraie nature, de qui j’étais. Je voulais trouver une façon de danser qui résonne profondément dans l’âme des gens. Et je suis donc rentré au Japon. »

C’est après ce retour – alors qu’il continuait d’explorer de nouvelles façons de s’exprimer à travers la danse – qu’Aoki a connu une autre expérience bouleversante. S'étant un jour arrêté pour écouter des musiciens de rue qui jouaient en face de la gare de Shinjuku, il s’aperçut soudain qu’un sans-abri dormait juste à côté, à même le sol, les fesses à l’air, exposées à la vue de tous. Pour un homme comme Aoki, qui avait cherché avec un tel acharnement à épurer l’expression physique à travers la danse, cette vision était une dénégation flagrante de tout ce à quoi il avait jusque-là attaché de la valeur.

« J’étais tout simplement stupéfait. Je m’étais lancé dans une quête éperdue de mouvements qui aient une allure décontractée et raffinée. Je regardais cet homme et me demandais comment ce corps s’exprimerait, comment les gens réagiraient. Une pensée menant à l’autre, je me mis à imaginer quel effet cela ferait si je me produisais devant un public avec cet homme à mes côtés. Quelle attitude devrais-je adopter dans une telle situation ? Je me rendis soudain compte que j’étais sur le point de trouver une réponse à toutes les questions qui me hantaient depuis les attentats terroristes de New York. »

Recruter les sans-abris

Au cours des six mois suivants, Aoki a arpenté la ville à la recherche de sans-abris qui accepteraient de danser avec lui. Il n’en trouva aucun, et c’est ce fiasco qui l’incita à demander de l’aide à la Big Issue Japan. Cette organisation, née en Grande-Bretagne, se consacre à apporter un soutien aux SDF et à les aider à devenir autonomes en vendant dans les rues la revue Big Issue qu’elle publie. L’organisation a invité Aoki à présenter son projet devant un groupe de sans-abris à l’occasion d’une rencontre des vendeurs de la revue. Mais alors même qu’il leur parlait, Aoki s’est rendu compte qu’il n’arrivait pas à faire passer son message. « Il fallait pourtant qu’ils voient où je voulais en venir. » Il décida alors de les inviter à lui rendre visite un autre jour à son studio de danse et à le regarder danser de tout son cœur.

« J’ai exécuté une danse improvisée devant un groupe de cinq ou six hommes. Je me disais que c’était ma dernière chance d’éveiller leur intérêt, et je me suis donc donné sans réserve. Jamais auparavant je n’avais éprouvé un tel trac, même lors de mon spectacle au Tokyo Dome. Ils ont regardé... et puis ils ont tous dit qu’ils allaient danser ! »

Aoki avait enfin sa compagnie de danse. La pratique a commencé sur le champ. Mais il ne se passa pas longtemps avant que le propriétaire du studio ne se plaigne : « L’endroit empeste. Faites quelque chose ! » Aoki se souvient qu’il n’a pas eu d’autre choix que de faire d’abondantes pulvérisations de déodorants et de lotions rafraîchissantes. Mais cette obligation elle même lui est apparue comme une nouveauté revigorante. « Lorsque les gens ne prennent pas de bain pendant un certain temps, c’est l’odeur qu’ils dégagent. » Tout était pour lui l’occasion d’une nouvelle découverte.

« J’étais fasciné de constater à quel point la vie en marge peut aiguiser les cinq sens et le corps physique s’adapter pour survivre. Si vous allez vivre longtemps à la rue, vous ne pouvez pas vous permettre d’être trop sensible. Dans le même temps, si vous dormez dehors, vous vous réveillez en état d’alerte au moindre bruissement. En tant que danseur qui expose son corps devant un public, j’avais le sentiment qu’il me fallait acquérir une sensibilité physique du même genre que celle de ces hommes. »

Pas besoin de règles pour les motiver

Aoki commença par tenter d’enseigner à ces hommes comment bouger leurs bras et leurs jambes, mais il se rendit vite compte qu’il ne réussissait qu'à étouffer leur expression personnelle. Plutôt que de chercher à les faire entrer dans son propre cadre, Aoki opta pour une nouvelle approche et choisit de mettre en valeur les mouvements et les techniques susceptibles d’exprimer le mieux la façon dont chacun d’entre eux avait vécu et survécu.

« Au début, j’avais une règle : si vous ne pouviez pas venir à une séance de pratique, vous deviez m’en informer à l’avance. Mais désormais, s’ils veulent faire une pause, libre à eux. C’est leur choix. Après tout, mon intention originelle était d’amener à la danse ces laissés-pour-compte de la société. Leur imposer des règles ne ferait qu’étouffer ce qui leur restait de vie intérieure. S’ils avaient le sentiment que cela les tuait, qui étais-je pour les forcer à venir ? Je devais changer complètement ma façon d’envisager la question. »

Cela suffirait-il à nourrir leur motivation à venir pratiquer ?

« Qui n’aime pas les applaudissements ? Si vous ne venez pas à la pratique, vos opportunités de vous produire en public se réduisent. Seuls parviennent à monter sur scène ceux qui pratiquent régulièrement. En règle générale, cela constitue une motivation suffisante. On n’a pas vraiment besoin de règles pour inciter les gens à marcher dans les clous. »

Aoki remarque qu’il n’en conserve pas moins un rôle de guide à jouer. « Les laisser simplement danser comme ils en ont envie ne suffit pas à créer un spectacle. Je suis leur entraîneur et leur directeur et, à ce titre, il m’appartient de me demander comment tirer le meilleur parti de leurs corps et de leurs sensibilités, tout en veillant à la qualité du spectacle. »

À mesure que le groupe devient plus connu et que les médias parlent davantage de lui, ses membres commencent à faire l’objet de critiques. Des voix s'élèvent pour dire : « Si vous êtes capables de danser, pourquoi ne travaillez-vous pas ? » Aoki reste imperturbable. C’est exactement le genre de personnes, dit-il, qui devrait assister aux spectacles donnés par sa compagnie.

« Les gens comme cela, qui trouvent toujours quelque chose à critiquer, sont probablement en train de se battre contre leurs propres démons. Je veux leur demander de venir et de nous dire les choses en face. Je ne me suis pas lancé dans cette aventure pour aider une bande de sans-abris à se remettre sur pieds. Bien sûr, c’est une bonne nouvelle s’ils trouvent que la danse les aide à tourner le regard vers eux-mêmes et leurs vies, mais si vous démarrez avec ce genre d’objectif, le pouvoir de la danse va vous échapper. Ce qui m’intéresse c’est ce qu’ils font sur scène, et je m’attache à n’avoir de relations avec eux qu'à travers la danse. Je ne m’immisce pas dans leurs affaires personnelles. En fait, j’ai appris beaucoup de choses sur eux pour la première fois après avoir vu ce documentaire ! », dit-il en rigolant.

(Interview et texte de Watanabe Reiko. Photos : Hanai Tomoko)

Le film 

  • Casting : Aoki Yûki, Yokouchi Masato, Itô Haruo, Koiso Matsuyoshi, Hirakawa Shûichirô, Watanabe Yoshiharu, Nishi Tokuchiko, Yamashita Kôji
  • Réalisateur : Miura Wataru
  • Année de production : 2019
  • Site officiel (en japonais)

Bande-annonce

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