Les grandes figures du Japon

L’effet papillon de Mori Hanae : leçons sur le pouvoir de la féminité japonaise

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Le centenaire de la naissance de la créatrice de mode Mori Hanae a suscité un regain d’intérêt pour son rôle d’ambassadrice culturelle du Japon d’après-guerre. Voici son portrait et la présentation de quelques-unes de ses créations les plus emblématiques.

Mori Hanae (1926-2022) a été une pionnière qui a jeté un pont culturel entre l’Orient et l’Occident tout en célébrant l’esprit et l’esthétique japonais par le biais de la mode. Présence internationale dans le monde de la mode, du cinéma et du théâtre, elle était également une épouse et une mère dévouée. En tant que telle, elle reste un modèle et une source d’inspiration pour les femmes qui travaillent.

Active sans relâche jusqu’à la fin, Mori est décédée en 2022 à l’âge de 96 ans. Nous donnons ici un bref récit de sa vie et de sa carrière basé sur des entretiens effectués au fil des décennies.

Le papillon qui a traversé la mer

Mori Hanae, née en 1926, était la fille d’un médecin libéral de la ville de Yoshida dans l’ouest de la préfecture de Shimane. Elle se souvient de sa ville natale comme d’une communauté idyllique nichée au cœur des montagnes et des rizières. « Les souvenirs de mon enfance liés aux paysages naturels, au rythme des saisons et au battement d’ailes des piérides du chou ont constitué les fondements de mon travail », m’a-t-elle dit un jour. Son observation de la flore et de la faune a nourri son sens aigu des couleurs et son lyrisme caractéristique, et inspiré le motif du papillon qui est devenu emblématique de son propre voyage à travers l’océan, reliant l’Orient et l’Occident.

En 1937, la famille de Mori a déménagé à Tokyo. Elle a étudié à l’Université chrétienne féminine de Tokyo pendant les bombardements alliés qui ont dévasté la capitale vers la fin de la Seconde Guerre mondiale. Par la suite, Mori a attribué à sa lutte pour la survie pendant le conflit et à sa détermination à surmonter la défaite le mérite d’avoir été les moteurs de sa carrière.

Alors qu’elle était encore une étudiante engagée dans le travail bénévole, Hanae a rencontré Mori Ken, le futur président de Hanae Mori International. Ils se sont mariés en 1948, alors qu’elle avait 22 ans. En tant que jeune femme au foyer, elle a commencé à coudre ses vêtements, parce que, selon ses propres termes, « Je n’arrivais pas à trouver d’habits qui me plaisaient ».

Robe ornée d’un motif de papillons survolant une grande vague évoquant une estampe de Hokusai, présentée lors de la collection haute couture printemps-été 2003, en février 2003. (Reuters)
Robe ornée d’un motif de papillons survolant une grande vague évoquant une estampe de Hokusai, présentée lors de la collection haute couture printemps-été 2003, en février 2003. (Reuters)

Une ascension fulgurante

Ses talents ont vite fructifié. En 1951, elle a ouvert un atelier de couture, Hiyoshiya, à Shinjuku, qui a rapidement attiré l’attention des studios de cinéma. À l’apogée du cinéma japonais, Mori s’est imposée comme l’une des costumières les plus talentueuses de ce secteur d’activité. Portés par de prestigieuses stars de cinéma japonaises, ses costumes chics et variés — allant des robes élégantes et des superbes tailleurs bordés de fourrure aux chemises hawaïennes pour hommes aux imprimés rouges audacieux — ont contribué à inspirer une vague de mode populaire connue sous le nom de « Cinemode ». C’est à travers son travail pour le cinéma, avait-elle déclaré, qu’elle a commencé à s’interroger sur la véritable signification de la féminité et de la masculinité, et plus généralement parlant, sur ce que veut dire être un homme ou une femme.

En 1961, lors d’un voyage à New York, elle a assisté à la représentation de Madame Butterfly donnée au Metropolitan Opera et a été choquée par son portrait stéréotypé de la femme japonaise comme une créature fragile et digne de pitié. « Ne nous sous-estimez pas », a-t-elle déclaré. « Nous sommes beaucoup plus fortes que vous ne le pensez ! » La vue de piles de vêtements japonais importés vendus en solde au sous-sol d’un grand magasin a renforcé sa détermination à faire ses preuves aux yeux du reste du monde.

Mori Hanae en 1961, à l’âge de 35 ans (Kyôdô)
Mori Hanae en 1961, à l’âge de 35 ans (Kyôdô)

Quatre ans plus tard, Mori Hanae est revenue à New York pour y faire un début très réussi dans le monde de la mode internationale. Sa collection haute couture 1965 a été remarquée pour ses robes élégantes et fluides confectionnées dans des tissus japonais luxueux, notamment une superbe « robe pyjama » ornée d’un motif de chrysanthème. L’édition américaine de Vogue a salué Mori pour avoir su marier avec brio l’Orient et l’Occident. Très vite, ses créations ont été mises en avant dans les grands magasins les plus prestigieux des États-Unis et sont devenues très prisées par les Américains aisés et à la mode.

Le « pyjama-robe aux chrysanthèmes », l’une des créations emblématiques de Mori Hanae (1966). Photo prise en 2006 à Tokyo (AFP-Jiji)
Le « pyjama-robe aux chrysanthèmes », l’une des créations emblématiques de Mori Hanae (1966). Photo prise en 2006 à Tokyo (AFP-Jiji)

En 1977, Mori Hanae est devenue le premier membre né en Asie de la Chambre Syndicale de la Haute Couture de Paris, une association regroupant les plus grands couturiers et connue pour la rigueur de ses critères de sélection et son attachement à la tradition. Pendant plus d’un quart de siècle — jusqu’à sa retraite en 2004 — elle a continué d’exposer ses collections à Paris deux fois par an. Bien qu’il soit possible qu’elle doive avant tout sa célébrité à ses longues robes fluides en soie aux teintes magnifiques et riches, elle s’est également fait un nom grâce à ses tailleurs à la fois élégants, pratiques et confortables.

Les collections de prêt-à-porter de Mori Hanae ont-elles aussi été bien accueillies, en particulier ses tenues légères et faciles à porter, inspirées du kimono, pour hommes et femmes. Dans le domaine de la mode féminine, ses robes à imprimés au look féminin, confectionnées dans des tissus synthétiques imitant la soie, ont connu un remarquable succès. Elle a toujours cherché à affiner son sens de la féminité, en s’efforçant de créer des tenues qui permettaient aux femmes de paraître et de se sentir à la fois gracieuses et dignes.

Rétrospective en octobre 2025 au Shimane Art Museum of Iwami (Kyôdô). Une grande rétrospective aura lieu au Centre des Arts nationaux, à Tokyo, du 15 avril au 6 juillet 2026.
Rétrospective en octobre 2025 au Shimane Art Museum of Iwami (Kyôdô). Une grande rétrospective aura lieu au Centre des Arts nationaux, à Tokyo, du 15 avril au 6 juillet 2026.

Mori a également utilisé son sens de la mode et de la fonctionnalité pour concevoir des uniformes scolaires, lesquels ont été adoptés dans des établissements situés sur tout le territoire du Japon. En tant que femme d’affaires, elle a contribué à la promotion du recours aux licences dans le domaine de la mode, en faisant bénéficier du prestige de sa marque des produits tels que des mouchoirs, des serviettes de bain et de la vaisselle. En peu de temps, ses papillons emblématiques ont envahi les intérieurs des consommateurs à travers tout le pays.

La styliste des stars

Au fil des années, Mori Hanae a compté parmi ses clients de nombreuses personnalités de premier plan. Parmi elles figuraient Grace Kelly, Sophia Loren et Nancy Reagan, pour n’en nommer que quelques-unes. En 1969, quand le premier ministre japonais Satô Eisaku s’est rendu aux États-Unis, son épouse Hiroko est sortie de l’avion vêtue d’un tailleur court très tendance créé pour elle par Mori. L’uniforme composé d’une minijupe, une pièce conçue par Mori en 1970 pour les hôtesses de l’air de Japan Airlines, a occupé une place de choix dans un manga populaire publié en feuilleton.

Uniforme des hôtesses de l’air de Japan Airlines porté de 1970 à 1977. (Jiji)
Uniforme des hôtesses de l’air de Japan Airlines porté de 1970 à 1977. (Jiji)

Au Japon, nombreux sont ceux qui gardent encore un souvenir ému de créations emblématiques de Mori, comme la robe de mariée au décolleté plongeant portée en 1993 par la princesse héritière Masako, aujourd’hui impératrice, ou la robe éblouissante inspirée du phénix, créée en 1988 pour le concert de retour de la mégastar Misora Hibari. Mori Hanae avait un véritable don pour créer des tenues adaptées à une époque, un lieu et une occasion précis, mais aussi à la personnalité de celle qui les portait, ainsi qu’à l’ambiance et à la mode du moment.

La princesse héritière Masako et le prince héritier Naruhito saluant la foule lors de leur parade de mariage à Tokyo en juin 1993. (Kyôdô)
La princesse héritière Masako et le prince héritier Naruhito saluant la foule lors de leur parade de mariage à Tokyo en juin 1993. (Kyôdô)

Misora Hibari chantant avec ferveur dans un costume évoquant un phénix, conçu par Mori Hanae. En avril 1988, au Tokyo Dome (Kyôdô)
Misora Hibari chantant avec ferveur dans un costume évoquant un phénix, conçu par Mori Hanae. En avril 1988, au Tokyo Dome (Kyôdô)

Mori a également conçu de nombreux costumes pour la scène, en collaboration étroite avec de prestigieux metteurs en scène en vue de créer l’univers théâtral unique qu’ils avaient imaginé. En 1985, on lui demanda de concevoir les costumes destinés à la représentation de Madame Butterfly donnée au célèbre théâtre la Scala de Milan. Mori s’est concentrée sur la création de kimonos, utilisant son motif de papillon emblématique et une palette riche et nuancée pour évoquer l’esprit d’une jeune Japonaise à la fois pure et volontaire. L’année suivante, Mori fut contactée par Rudolf Nureyev, alors directeur du Ballet de l’Opéra de Paris, qui lui demandait de concevoir les costumes de sa mise en scène novatrice de Cendrillon (Cinderella) par Sergei Prokofiev, qui se déroulait à Hollywood dans les années 1930.

L'œuvre de Mori Hanae a laissé une empreinte profonde et durable au Japon et dans le monde entier, et elle a reçu de nombreuses récompenses tout au long de sa vie. Elle a été la première créatrice de mode à recevoir l’Ordre de la Culture du Japon. Elle a également été décorée de la Légion d’honneur française.

Mori avait un côté étonnamment facétieux. Un jour, elle s’est fait confectionner un tailleur Chanel à Paris par Gabrielle « Coco » Chanel en personne. Les tailleurs emblématiques de Coco descendaient presque toujours sous le genou, parce qu’elle pensait que les genoux étaient hideux et devaient être cachés. Mais Mori a coupé l’ourlet sans hésiter et l’a porté au-dessus du genou conformément au style de l’époque. Des années plus tard, un musée américain a demandé à emprunter le tailleur en vue d’une exposition Chanel. « C’était quelque chose que je n’arrivais tout simplement pas à faire », raconta-t-elle en riant de bon cœur.

Mori ne parlait pas beaucoup du mal qu’elle avait à concilier sa vie familiale et sa vie professionnelle, mais elle m’a dit qu’elle faisait de son mieux pour préparer des repas faits maison pour son mari et ses enfants, aussi occupée qu’elle puisse être. Ces moments-là faisaient partie des plus heureux de sa vie.

Un porte-drapeau de la culture japonaise

En 2002, sous la pression de la concurrence et de la diversification, Hanae Mori International s’est placée sous la protection de la loi japonaise sur les faillites. Deux ans plus tard, à l’âge de 78 ans, Mori Hanae s’est retirée du monde de la haute couture parisienne pour se consacrer à la conception de costumes de théâtre. Elle a en outre créé la Fondation Hanae Mori à but non lucratif afin de soutenir et de promouvoir le travail des jeunes créateurs de mode au Japon. « Dans un pays pauvre en ressources comme l’Archipel, nous devons tirer le meilleur parti des compétences manuelles et intellectuelles de nos collaborateurs », disait-elle fréquemment

Mori Hanae (au centre) présente l’uniforme officiel de la délégation japonaise pour les Jeux olympiques de 1992. Les modèles sont le volleyeur Nakagaichi Yûichi (à gauche) et la nageuse de natation synchronisée Kotani Mikako, en 1992, au Kishi Memorial Gymnasium, à Tokyo. (Jiji)
Mori Hanae (au centre) présente l’uniforme officiel de la délégation japonaise pour les Jeux olympiques de 1992. Les modèles sont le volleyeur Nakagaichi Yûichi (à gauche) et la nageuse de natation synchronisée Kotani Mikako, en 1992, au Kishi Memorial Gymnasium, à Tokyo. (Jiji)

Active dans l’arène mondiale, Mori a dit : « J’ai toujours eu l’impression d’avoir le drapeau japonais épinglé au milieu du dos ». Chargée de concevoir l’uniforme officiel japonais pour les Jeux olympiques de Barcelone en 1992, elle a décidé de mettre en avant le thème du drapeau japonais (hinomaru) via un costume blanc orné de bordures rouge vif et d’un grand disque rouge derrière l’épaule droite de la veste, ce qui le rendait parfaitement visible depuis les tribunes.

À cette époque, avant l’avènement d’Internet et la mondialisation des échanges, les obstacles au commerce international et interrégional étaient bien plus importants qu’aujourd’hui. En tant qu’icône de la mode et l’une des rares Japonaises connues dans le monde entier, Mori devait être parfaitement consciente de ses responsabilités en tant qu’ambassadrice culturelle du Japon. C’est, me semble-t-il, ce qui l’a incitée à consacrer ses propres « compétences manuelles et intellectuelles » à exprimer le raffinement, la grâce et la profondeur de l’esprit japonais dans tous les aspects de la vie.

(Photo de titre : Mori Hanae [à gauche] apparaît aux côtés de sa petite-fille Mori Izumi lors du final de sa dernière collection de haute couture présentée à Paris en juillet 2004. Reuters)

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