Derrière les noms des gares de la ligne Yamanote

« Meguro » et « Mejiro » : deux gares de Tokyo liées aux couleurs et aux chevaux ?

Histoire Tourisme

Ce sont deux célèbres gares de Tokyo, ouvertes en 1885, qui signifient « œil noir » et « œil blanc ». Mais les noms de Meguro et Mejiro seraient plutôt liés…aux chevaux ? Un article passionnant qui fourmille d’infos peu connues.

Cinq temples de couleur pour protéger Edo

Les gares de Meguro et de Mejiro ont toutes deux ouvert le 16 mars 1885. Le 1er mars de la même année, les gares de Shibuya et de Shinjuku avaient déjà été mises en service, et l’on considère qu’il était indispensable, pour prolonger la ligne, de placer Meguro au sud de Shibuya et Mejiro au nord de Shinjuku. C’est pourquoi ces deux gares comptent parmi les premiers arrêts de la ligne Yamanote.

Sur cette ligne, seules les gares de Meguro et de Mejiro portent un nom associé à une « couleur » (respectivement, elles signifient littéralement « œil noir » et « œil blanc »). Mais elles partagent un autre point commun : le temple Ryûsen-ji à Meguro et le temple Konjô-in à Mejiro vénèrent tous deux Fudô Myôô, l’un des cinq Rois de Science dans le panthéon bouddhique, et sont respectivement connus sous les noms de Meguro Fudôson et de Mejiro Fudôson. À l’époque de Meiji, la visite des temples faisait partie des loisirs, si bien que l’ouverture des gares contribua à leur développement en tant que lieux d’excursion. À noter qu’au moment de l’ouverture de la gare de Mejiro, la statue de Mejiro Fudô se trouvait au temple Shinchôkoku-ji ; celui-ci ayant été détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, la divinité fut transférée au temple Konjô-in, où elle se trouve encore aujourd’hui.

Le quai de la gare de Mejiro à l’époque Taishô (1912-1926). (Collection du Musée du chemin de fer)
Le quai de la gare de Mejiro à l’époque Taishô (1912-1926). (Collection du Musée du chemin de fer)

Le temple Ryûsen-ji (Meguro Fudôson). Comme l’indique le caractère « 泉 » (« source », deuxième idéogramme en partant du bas), il représenterait l’élément « eau » dans la pensée yin-yang et des Cinq Éléments. (Pixta)
Le temple Ryûsen-ji (Meguro Fudôson). Comme l’indique le caractère « 泉 » (« source », deuxième idéogramme en partant du bas), il représenterait l’élément « eau » dans la pensée yin-yang et des Cinq Éléments. (Pixta)

En réalité, Tokyo possède cinq Fudôson : « noir », « blanc », auxquels s’ajoutent « rouge », « bleu » et « jaune » que l’on appelle les Goshiki Fudô, les « Cinq Fudô de couleur de l’époque d’Edo ». Ils sont disséminés en périphérie des 23 arrondissements de la capitale, au point de sembler former une sorte de frontière spirituelle.

Les Goshiki Fudô

Les Goshiki Fudô s’inspirent de la pensée chinoise du yin-yang et des Cinq Éléments, selon laquelle tout dans la nature se constitue par la circulation du bois, du feu, de la terre, du métal et de l’eau. Ces cinq éléments furent transposés en cinq Fudôson : blanc, noir, rouge, bleu et jaune. Ainsi, Meguro correspond à l’eau, Mejiro au métal, Meaka au feu, Meao au bois et Meki à la terre ; chacun fut installé pour prier à la paix du pays.

On dit que ce dispositif, conçu pour assurer la paix et la tranquillité d’Edo, aurait été imaginé par le grand maître Tenkai, conseiller de Tokugawa Ieyasu. Selon une théorie, Tenkai aurait d’abord sélectionné quatre temples : noir, blanc, rouge et bleu, en les associant aux quatre directions protectrices du principe shijin sôô, puis le troisième shôgun, Tokugawa Iemitsu, aurait ajouté le jaune. Les versions divergent toutefois. Selon une autre interprétation, l’expression « Goshiki Fudô » ne se serait réellement imposée qu’à partir de l’ère Meiji, et son origine exacte demeure floue. Le fait que seule la couleur jaune existe en plusieurs lieux reste également mystérieux ; le spécialiste de toponymie Tanikawa Akihide suggère qu’il pourrait s’agir de traces laissées par plusieurs déplacements successifs des temples concernés.

Quoi qu’il en soit, les noms des gares de Meguro et de Mejiro sur la ligne Yamanote proviennent bien de ces Fudôson, et les deux temples restent aujourd’hui encore très appréciés des habitants de Tokyo.

Un toponyme lié à un cheval ?

Bien que les noms des gares aient été attribués à l’époque de Meiji, d’où viennent au juste les toponymes Meguro et Mejiro ? Par exemple, on entend souvent dire que le nom Meguro dériverait du Meguro Fudôson, mais à en juger par divers documents, cette idée semble douteuse. Appuyons-nous sur le « Dictionnaire des toponymes de Tokyo »(Tôkyô no chimei yurai jiten) pour y voir plus clair. La « Nouvelle chronique géographique de Musashi » (Shinpen Musashi Fûdokikô), rédigée entre 1804 et 1830, indique au sujet de Meguro que « l’origine du nom du village n’est pas clairement établie », puis cite plusieurs hypothèses.

Les hypothèses avancées étaient les suivantes :

  • Le nom du village reprendrait le titre honorifique du Meguro Fudôson.
  • La couleur des yeux ou de la robe des chevaux présents en ces lieux était noire.
  • Autrefois, le toponyme s’écrivait « 免畔 » (meguro).

Le texte souligne déjà, à la fin de l’époque d’Edo, que l’hypothèse fondant le nom sur le Fudôson n’est qu’une version parmi d’autres. Le caractère 畔, dans « 免畔 », signifie « bord de champ », « diguette » : il évoque donc un chemin d’arpent le long des rizières.

D’autres sources mentionnent d’ailleurs l’écriture « 馬畔 », lue également meguro.

Les caractères « 馬 » (cheval) et « 畔 » (diguette) rappellent un paysage rural où l’on utilisait des chevaux de labour pour travailler les rizières.

Dans le « Récit de fondation du Meguro Fudô » (Meguro Fudô engi) conservé au temple Ryûsen-ji, on trouve même la forme ancienne « 妻驪 » (meguro).

Si l’étymologie de « 妻 » est incertaine, « 驪 » désigne un cheval noir.

Mejiro possède lui aussi plusieurs explications possibles :

  • Un cheval blanc serait né en ce lieu, d’où le nom « 馬白 » (mejiro) selon l’essai Nankô chawa.
  • Lors d’une partie de chasse au faucon, le shôgun Tokugawa Iemitsu aurait ordonné d’appeler le lieu « Mejiro » en opposition à « Meguro » selon l’atlas Edo zusetsu.
  • Le nom dériverait du Mejiro Fudôson selon l’étude toponymique Edo Meishoki.

Là encore, les chevaux ne sont jamais loin…

Le temple Konjô-in également connu sous le nom de Mejiro Fudôson. Après la Seconde Guerre mondiale, le Mejiro Fudô y a été transféré et s’y trouve encore aujourd’hui. (Pixta)
Le temple Konjô-in également connu sous le nom de Mejiro Fudôson. Après la Seconde Guerre mondiale, le Mejiro Fudô y a été transféré et s’y trouve encore aujourd’hui. (Pixta)

Il semble donc que ces toponymes soient liés, d’une manière ou d’une autre, au cheval. Ce lien apparaît plus particulièrement marqué dans le cas de Meguro. Autrefois, la région du Kantô comptait de nombreux élevages de chevaux, et les environs de Meguro conservent encore aujourd’hui plusieurs noms de lieux qui y font référence, tels que Komaba, Komazawa, Kamiuma ou Shimouma. On peut dès lors supposer que le caractère « 馬 » (« cheval ») s’est progressivement transformé en « 目 » (« œil »), donnant naissance au nom Meguro Fudôson. Lorsque le temple Shinchôkoku-ji, situé un peu plus au nord, fut intégré comme l’un des sites du shijin sôô, le « noir » se serait alors mué en « blanc », donnant naissance au Mejiro Fudôson, une hypothèse qui paraît la plus naturelle.

Par ailleurs, bien qu’aucune source précise n’ait pu être confirmée, il existe aussi une théorie selon laquelle le nom Mejiro proviendrait de l’oiseau appelé mejiro (zostérops). Cet oiseau vivant en groupe, on appelle mejiro-oshi la scène où plusieurs individus se tiennent alignés sur une branche. L’image aurait été rapprochée de la foule de fidèles se pressant les uns contre les autres lors des pèlerinages au Fudôson, ce qui aurait donné le nom de Mejiro au lieu, une explication que l’on peut toutefois considérer comme une curiosité plutôt que comme une hypothèse solide.

Un ancien terrain de chasse au faucon des shôguns

Passons maintenant aux sites remarquables situés autour des gares de Meguro et de Mejiro. Dans l’enceinte du temple Ryûsen-ji (Meguro Fudôson) se trouve la tombe d’un personnage illustre : Aoki Konyô, surnommé le « professeur de patate douce ». À l’époque d’Edo, il contribua à la diffusion de la patate douce et il est connu pour en avoir expérimenté la culture à Edo, dans les provinces de Kazusa et de Shimôsa, comme aliment de secours en période de famine.

Croquis de patate douce figurant dans le Kansho-ki d’Aoki Konyô. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Croquis de patate douce figurant dans le Kansho-ki d’Aoki Konyô. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)

En raison de la résidence qu’il possédait à Meguro, Aoki Konyô fut enterré après sa mort au temple Ryûsen-ji. Chaque année, pour commémorer son décès survenu le 12 octobre, le 28 octobre est marqué par la tenue du festival de la patate douce.

À environ 400 mètres à l’ouest de la gare de Meguro s’étend une pente appelée Gonnosuke-zaka. Elle porte le nom de Suganuma Gonnosuke, notable local (chef du village) à l’époque d’Edo. Au bas de la pente se trouve un pont, à côté duquel a été érigée une stèle en son honneur.

La stèle porte l’inscription suivante : « La pente empruntant le col de Gyônin-zaka étant très raide et rendant le transport des charges difficile, cette voie (la pente de Gonnosuke-zaka) fut aménagée par Gonnosuke. »

Personnage que l’on pourrait qualifier d’homme vertueux, il apparaît toutefois que cette pente avait en réalité été conçue comme une voie défensive, destinée à entraver une éventuelle invasion ennemie d’Edo.

Vers la fin du XVIIᵉ siècle, aménager sans autorisation du shogunat une route à la pente douce constituait un crime grave. Gonnosuke aurait été exécuté pour cette raison. Cependant, une chronique de village publiée en 1924 rapporte une version différente.

Selon cet ouvrage, Gonnosuke aurait été exécuté pour des méfaits, et aurait supplié, juste avant sa condamnation à mort, de pouvoir revoir une dernière fois sa maison. Celle-ci se trouvait précisément à l’emplacement de Gonnosuke-zaka. Le texte ne précise pas la nature de ses fautes, mais on peut se demander si l’aménagement de la pente n’en fut pas la cause.

Aux yeux du peuple, il passait pour un homme vertueux ; du point de vue du shogunat, c’était un criminel. Le toponymiste Tanikawa Akihide observe à ce propos : « Selon l’angle sous lequel on les considère, les hommes peuvent être vus comme bons ou mauvais. […] À l’aune de notre sensibilité actuelle, il s’agissait sans doute d’un grand personnage. »

Du côté de Mejiro, le site le plus emblématique est sans doute le pont Omokage-bashi. Il enjambe la rivière Kanda, à proximité immédiate du temple Konjô-in, où se trouve aujourd’hui le Mejiro Fudôson. Il est également connu sous le nom de « pont de la silhouette ». Selon la tradition, le poète Ariwara no Narihira aurait vu son reflet se dessiner à la surface de l’eau alors qu’il traversait le pont. Toutefois, l’estampe d’Utagawa Hiroshige intitulée « Cent vues célèbres d’Edo : Pont Sugatami, Pont Omokage et la carrière de gravier à Takata, aire de gravier » représente deux ponts.

Certains y voient la preuve d’une confusion populaire entre deux ponts différents, d’autant plus qu’aucune source ne permet d’affirmer qu’Ariwara no Narihira se soit réellement rendu en ces lieux.

Ariwara no Narihira / Recueil de portraits, vol. 3. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Ariwara no Narihira / Recueil de portraits, vol. 3. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)

Le pont Omokage-bashi (Pixta)
Le pont Omokage-bashi (Pixta)

Le long des voies de la ligne Yamanote, entre les gares de Mejiro et de Takadanobaba, s’étend le parc Otomeyama. Selon l’historien Andô Yûichirô, ce nom à consonance romantique était à l’origine « Gokinshi-yama » ou « Gotome-yama », ce qui signifie que l’accès en était interdit. La raison en est simple : il s’agissait d’un terrain de chasse au faucon réservé aux shôguns Tokugawa. Pour pouvoir pratiquer la chasse, il fallait préserver un environnement propice à la présence des oiseaux et du gibier ; c’est pourquoi l’accès à cette zone était strictement prohibé.

Le parc Otomeyama aujourd’hui. La végétation dense et luxuriante rappelle qu’il s’agissait autrefois d’un terrain de chasse. (Pixta)
Le parc Otomeyama aujourd’hui. La végétation dense et luxuriante rappelle qu’il s’agissait autrefois d’un terrain de chasse. (Pixta)

Pour les paysans, la situation était problématique. Parmi les oiseaux et les animaux sauvages figuraient aussi des nuisibles, tels que les sangliers. Tant qu’ils restaient à l’intérieur du terrain de chasse, cela ne posait pas de difficulté, mais dès qu’ils en sortaient, ils ravageaient les champs. Or, puisqu’il s’agissait du gibier réservé au shôgun, les agriculteurs n’avaient pas le droit de les éliminer. L’ancien terrain de chasse où vivaient ces sangliers est aujourd’hui devenu un lieu de détente pour les habitants de Tokyo. Le long de la ligne Yamanote, qui traverse le cœur de la capitale, subsistent ainsi des espaces chargés de ce type d’histoire.

Données sur la gare de Meguro

  • Ouverture : le 16 mars 1885
  • Nombre moyen de passagers par jour : 93 384 (17e sur 30 gares / exercice 2024, données JR East)
  • Lignes concernées : ligne Tôkyû Meguro, ligne Namboku du métro de Tokyo, ligne Mita du métro Toei

Données sur la gare de Mejiro

  • Ouverture : le 16 mars 1885
  • Nombre moyen de passagers par jour : 33 541 (28e sur 30 gares / exercice 2024, données JR East)
  • Ligne concernée : ligne Yamanote

Références

  • « Dictionnaire de l’origine des toponymes de Tokyo » (Tôkyô no chimei yurai jiten), dir. Takeuchi Makoto / Tôkyôdô Shuppan
  • « Origine des toponymes des 23 arrondissements de Tokyo » (Tôkyô 23-ku no chimei yurai), Kaneko Tsutomu / Gentôsha
  • « Sur les traces de l’origine des noms de lieux de Tokyo et d’Edo » (Tôkyô-Edo chimei no yurai o aruku), Tanikawa Akihide / KK Best Sellers
  • « Ressentir la topographie ! Les secrets des noms de gares autour de Tokyo » (Chikei o kanjiru ekimei no himitsu), Uchida Muneharu / Jitsugyô no Nihonsha
  • « Parcourir Edo le long de la ligne Yamanote »(Yamanote-sen Oedo meguri), Andô Yûichirô / Ushio Shuppansha

(Photo de titre : quai de la gare de Meguro après sa rénovation de 1924. Collection du Musée du chemin de fer)

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