Derrière les noms des gares de la ligne Yamanote
« Shinjuku » : un « nouveau relais » étroitement lié à l’eau
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Un quartier qui s’est développé plus tardivement que Shibuya
La gare de Shinjuku a ouvert ses portes le 1er mars 1885. Elle se trouvait alors sur la ligne Shinagawa de la Nippon Railway, qui reliait Shinagawa à Akabane. Cette ligne est l’ancêtre de l’actuelle ligne Yamanote. Au moment de l’ouverture de la gare, tout le secteur englobant l’actuel Nishi-Shinjuku et Kabukichô était appelé « village de Tsunohazu ». Mais avec l’instauration du système municipal en 1881, il devint « Watanabe, grand quartier de Tsunohazu, bourg de Yodobashi, district de Minami-Toshima ».
Trente-neuf ans plus tard, en 1920, lors du premier recensement national, sa population atteignait 40 000 habitants, ce qui plaçait le bourg au 66e rang national. Autour de la gare de Shibuya, ouverte le même jour que celle de Shinjuku, le bourg de Shibuya comptait quant à lui 81 000 habitants, soit le premier rang du pays dans cette catégorie. Comparé à Shibuya, Shinjuku avait donc pris du retard dans son développement.
Mais à partir de 1889, avec la mise en service de la Kôbu Railway, qui correspond aujourd’hui à une partie de la ligne Chûô, Shinjuku commença à s’imposer comme un grand terminal ferroviaire. La ligne Keiô y fit son apparition en 1916, suivie de la ligne Odakyû en 1927. En 1952, le tronçon Takadanobaba-Shinjuku de la ligne Seibu Shinjuku fut également ouvert.
Dans le sillage de ce développement, le cinéma Musashino-kan s’installa à Shinjuku en 1920. Les cinémas et les théâtres ouvrirent ensuite les uns après les autres, et à partir du début de l’ère Shôwa, les grands magasins se multiplièrent à leur tour, comme le Mitsukoshi Shinjuku Market ou le grand magasin Isetan.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, tout le secteur de Shinjuku est réduit en un champ de ruines. Après la guerre, un projet voit le jour pour y construire un théâtre kabuki. Faute de financement, il ne put cependant jamais aboutir, et c’est à sa place que fut construit le théâtre Koma de Shinjuku (aujourd’hui disparût), haut lieu de l’enka (genre de chanson populaire japonaise aux accents mélodramatiques).
Même si le projet initial échoua, seul le nom de Kabukichô demeura. Avec le théâtre Koma de Shinjuku, les cinémas et les salles de danse qui s’y alignèrent, Kabukichô se développa en un vaste quartier de divertissements, qui conserve aujourd’hui encore un immense pouvoir d’attraction.

Le côté ouest de la gare de Shinjuku vers 1958. À droite, on aperçoit les vastes réservoirs de la station de purification d’eau de Yodobashi. Tiré de « Tokyo ressuscitée » (Yomigaetta Tôkyô, Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète).
Naitô-Shinjuku et Yotsuya Ôkido
Le nom de la gare de Shinjuku vient de l’ancien relais d’étape de Naitô-Shinjuku, « Shinjuku » signifiant littéralement « nouveau relais / nouvelle station de poste ». Le « Nouveau recueil de notices géographiques de la province de Musashi » (Shinpen Musashi Fudoki Kô), compilé entre 1804 et 1830, précise lui-même qu’une partie de la résidence accordée au seigneur Naitô Yoriyasu fut détachée pour être restituée au shogunat.
Le premier relais d’étape de la route de Kôshû, l’une des cinq grandes routes du Japon, était à l’origine celui de Takaido. Mais celui-ci se trouvait à quatre ri, soit environ 16 kilomètres, du point de départ de Nihonbashi, ce qui était trop éloigné. Le shogunat demanda donc à la famille Naitô, une famille de seigneurs féodaux fidèles aux Tokugawa, de restituer une partie de son vaste domaine afin d’y aménager un nouveau relais. C’est ainsi que naquit Naitô-Shinjuku.
Dans les relais d’étape de l’époque d’Edo, on trouvait des prostituées appelées meshimori onna, qui tenaient compagnie aux voyageurs de passage. Craignant peut-être que Naitô-Shinjuku ne prospère comme quartier de plaisirs et que les mœurs ne s’y relâchent, le shogunat suspendit son activité de relais pendant 54 ans à partir de 1718.
Hormis cette période d’interruption, Naitô-Shinjuku aurait toutefois été très animé, au même titre que Shinagawa sur la route du Tôkaidô, Itabashi sur le Nakasendô, et Senju sur les routes de Nikkô et d’Ôshû, formant avec eux les « quatre relais d’Edo ».

Naitô-Shinjuku dans « Illustration des sites célèbres d’Edo » (Edo meisho zue). Les femmes alignées devant l’échoppe, sur la gauche, sont-elles des meshimori onna ? (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)
À proximité de Naitô-Shinjuku se trouvaient également Yotsuya Ôkido et une maison de surveillance des eaux.
Yotsuya Ôkido était un poste de contrôle situé près de l’actuel carrefour de Yotsuya 4-chôme, dans l’arrondissement de Shinjuku. À l’époque d’Edo, l’introduction d’armes à feu dans la capitale et la fuite hors d’Edo des épouses de daimyô, retenues sur place dans le cadre du système de résidence alternée (sankin kôtai), étaient strictement interdites. C’est Yotsuya Ôkido qui était chargé de contrôler ces deux interdictions.
Quant à la maison de surveillance des eaux, elle marquait le point d’arrivée de l’aqueduc de Tamagawa. Long d’environ 43 kilomètres, ce canal artificiel partait de l’actuelle ville de Hamura, à Tokyo. Comme il s’agissait d’un canal à ciel ouvert, exposé en surface, il fallait assurer son entretien sanitaire avant que l’eau n’entre dans la ville d’Edo, où elle était utilisée par une grande partie de la population, notamment en retirant les déchets qui s’y accumulaient.
C’est cette fonction que remplissait la maison de surveillance des eaux située à Yotsuya Ôkido.

Yotsuya Ôkido dans « Illustration des sites célèbres d’Edo » (Edo meisho zue). La maison de surveillance des eaux se trouvait derrière le mur de pierre. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)

La stèle de Yotsuya Ôkido se dresse au carrefour de Yotsuya 4-chôme. (Pixta)

Le « Registre des eaux » (Jôsui-ki) contient une représentation de la maison de surveillance des eaux vue d’en haut. (Collection des Archives nationales du Japon)
Ainsi, Naitô-Shinjuku et ses environs constituaient un pôle d’infrastructures indispensable à Edo. On comprend donc pourquoi, à l’ère Meiji, les autorités se sont intéressées à ce secteur lorsqu’il fut question d’y construire une gare ferroviaire.
Cela dit, le village de Tsunohazu, où fut construite la gare de Shinjuku, se trouvait à environ 900 mètres de Naitô-Shinjuku et de Yotsuya Ôkido. Il était sans doute plus facile d’y acquérir les terrains nécessaires. On peut également penser que, le projet de construction de la ligne Yamanote existant déjà, Tsunohazu offrait un emplacement plus adapté pour y poser les voies d’une ligne circulaire.
Le lien aussi inattendu que profond entre Shinjuku et l’eau
Revenons à l’appellation mentionnée plus haut : « Watanabe, grand quartier de Tsunohazu, bourg de Yodobashi, district de Minami-Toshima ». Le nom « Yodobashi » existait depuis longtemps et venait à l’origine d’un pont.
Ce pont se trouvait à la limite des actuels arrondissements de Shinjuku et de Nakano. Selon l’une des théories, le troisième shôgun Tokugawa Iemitsu, venu y chasser au faucon, aurait trouvé que le paysage des environs ressemblait à celui de Yodo, dans la province de Yamashiro, l’actuelle préfecture de Kyoto, et aurait ordonné qu’on l’appelle « Yodobashi ». Mais la véracité de cette explication reste incertaine.
Par la suite, le nom s’imposa pour désigner tout le secteur de l’actuelle sortie ouest de Shinjuku, et donna également son nom à l’arrondissement de Yodobashi, l’un des prédécesseurs de l’actuel arrondissement de Shinjuku.
À titre d’anecdote, l’enseigne Yodobashi Camera, bien connue des générations de l’ère Shôwa grâce au refrain publicitaire « Devant la sortie ouest de la gare de Shinjuku, les appareils photo, c’est Yodobashi Camera ! », tire elle aussi son nom de ce toponyme.
Les noms « Tsunohazu » et « Watanabe » viendraient de Watanabe Yohei ; aussi appelé Kôbei ; le nanushi, ou chef du village. Selon une première explication, il portait une canne ornée de bois de cerf. Selon une autre, le nom serait lié à sa coiffure excentrique, qui aurait évoqué des cornes ou un yahazu, un outil en forme de tige dont l’extrémité est en V.
Le nom de Tsunohazu a disparu comme toponyme et ne subsiste guère que dans celui du passage souterrain de Tsunohazu, qui relie les sorties est et ouest de la gare de Shinjuku. En revanche, le sanctuaire Jûnisô Kumano, situé dans un coin du parc central de Shinjuku, serait lié aux trois grands sanctuaires de Kumano, dans la province de Kii, et aurait été fondé entre 1394 et 1428. Selon une autre tradition, il aurait toutefois été établi à l’initiative de Watanabe Yohei.

Le sanctuaire Jûnisô Kumano (Pixta)

Un bassin d’ablutions portant une inscription gravée par Ôta Nanpo (Pixta)
Dans l’enceinte du sanctuaire se trouve un bassin d’ablutions qui porterait une inscription gravée par Ôta Nanpo, poète de kyôka de la fin de l’époque d’Edo. Il est désigné comme bien culturel matériel par l’arrondissement de Shinjuku.
Sur le côté gauche du bassin figure également le nom « Yodobashi ». L’actuel parc central de Shinjuku se trouvait autrefois dans un site réputé pour ses paysages d’eau, à Yodobashi. Le lieu, riche en eau, servait de lieu de détente aux habitants d’Edo. On dit qu’il comptait même plusieurs cascades, grandes et petites, ainsi que des moulins à eau.

La grande cascade de Yodobashi, représentée dans les « Souvenirs illustrés d’Edo » (Ehon Edo miyage, Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)
En 1886, une épidémie de choléra provoquée par l’eau de l’aqueduc de Tamagawa fit plus de 9 800 victimes. Le gouvernement de Meiji entreprit alors d’aménager un réseau moderne d’approvisionnement en eau, et une station de purification fut construite à cet endroit.
Depuis son achèvement en 1898 jusqu’à son transfert en 1965, le secteur aujourd’hui occupé par les gratte-ciels de Shinjuku était ainsi un vaste réservoir rempli d’eau.

La station de purification d’eau de Yodobashi après l’arrêt de son activité. Voici à quoi ressemblait, il y a 59 ans, le quartier de gratte-ciel du nouveau centre urbain de Shinjuku. Photo prise en avril 1965. (Jiji)
Le site couvrait environ 340 000 mètres carrés, soit l’équivalent d’environ sept Tokyo Dome. Le « pavillon hexagonal de Fujimidai », un kiosque de style occidental qui servait alors de belvédère sur le mont Fuji et de lieu de détente pour les employés de la station de purification, subsiste aujourd’hui encore dans le parc central de Shinjuku.
Un autre vestige lié à l’eau demeure également : l’abreuvoir pour chevaux qui se dresse discrètement sur la place située devant la sortie est de la gare de Shinjuku.

L’abreuvoir pour chevaux sur la place de la sortie est. Peu de gens en connaissent l’existence. (Pixta)
Pour aménager le réseau d’eau, le gouvernement envoya en Europe l’ingénieur civil Nakajima Eiji, afin qu’il y étudie les technologies avancées de l’Occident. C’est à cette occasion que la London Metropolitan Drinking Fountain and Cattle Trough Association lui offrit cet abreuvoir pour chevaux.
Il fut installé en face de l’ancien hôtel de ville de Tokyo, à l’emplacement de l’actuel Forum international de Tokyo, et les chevaux qui tiraient les voitures venaient, dit-on, s’y désaltérer. Déplacé à plusieurs reprises après le Grand séisme du Kantô et la guerre du Pacifique, il fut conservé à la station de purification de Yodobashi en 1957, avant d’être transféré en 1964 à son emplacement actuel, devant la sortie est de la gare de Shinjuku.
Bien sûr, l’eau n’y coule plus aujourd’hui, mais cet abreuvoir est devenu un monument baptisé « La fontaine de tous », qui continue de transmettre cette histoire.
Données sur la gare de Shinjuku
- Ouverture : le 1er mars 1885
- Nombre moyen de voyageurs par jour : 602 558 personnes (1e sur 30 gares / exercice 2022, données JR East)
- Correspondances : ligne Marunouchi (Tokyo Metro), ligne Shinjuku (Toei), ligne Ôedo (Toei), ligne Keiô, nouvelle ligne Keiô, ligne Odakyû Odawara, ligne Seibu Shinjuku (à environ 5 minutes à pied), ligne Sôbu (JR), ligne Chûô (JR), ligne principale Chûô (JR), ligne Saikyô (JR), ligne Shônan-Shinjuku (JR)
Références
- « Edo et Tokyo à travers les noms de gares » (Ekimei de yomu Edo Tôkyô), Ôishi Manabu / PHP Shinsho
- « Dictionnaire pour comprendre la géographie et les noms de lieux de Tokyo » (Tôkyô no Chiri to Chimei ga Wakaru Jiten), Asai Kenji / Nihon Jitsugyô Shuppansha
- « Sur les traces de l’origine des noms de lieux de Tokyo et d’Edo » (Tôkyô-Edo chimei no yurai o aruku), Tanikawa Akihide / KK Best Sellers
- « Ressentir la topographie ! Les secrets des noms de gares autour de Tokyo » (Chikei o kanjiru ekimei no himitsu), Uchida Muneharu / Jitsugyô no Nihonsha
(Photo de titre : la sortie Kôshû de la gare de Shinjuku à la fin de l’ère Meiji, aujourd’hui la sortie sud, avec le bâtiment visible à droite, et le quai à l’intérieur de la gare. Le pont routier correspond à la route de Kôshû. Ce bâtiment de gare avait été déplacé en 1906 ; le tout premier se trouvait à l’emplacement de l’actuel Lumine Est, côté sortie est.)