Les Japonais désignés « Trésors nationaux vivants »

Komiya Yasumasa, l’excellence discrète d’un maître de la teinture traditionnelle

Art

Komiya Yasumasa a été désigné « Trésor national vivant » de l’art japonais de la teinture komon de l’époque d’Edo. Il utilise des pochoirs réalisés à la main pour créer des motifs complexes.

Komiya Yasumasa KOMIYA Yasumasa

Né en 1956. Enfant de la balle, il est le fils aîné du maître du komon de l’époque d’Edo, Komiya Yasutaka. Il a commencé son apprentissage en 1972 auprès de son père et a été sélectionné lors de l’Exposition des arts traditionnels japonais (Japan Traditional Kôgei Exhibition) en 1980, une première. Il a reçu la Médaille d’honneur au ruban pourpre en 2010 et a été désigné trésor national vivant du komonde l’époque d’Edo en 2018.

Une tradition intemporelle qui magnifie celui qui la porte

La teinture komon de l’époque d’Edo remonte à l’époque du kamishimo, la tenue traditionnelle de cérémonie des samouraïs de l’époque d’Edo (1603-1868). De loin, le tissu paraît unicolore, mais de près, apparaissent des motifs délicats et extrêmement complexes. Semblant se répéter à l’indéfini, ils dégagent une sérénité et une élégance raffinées.

« Le komon de l’époque d’Edo ne prend vie que lorsqu’on le porte », se plaît à dire le maître artisan Komiya Yasumasa. « Sa beauté réside dans la manière dont elle magnifie celui qui la porte. Et c’est aussi ce qui le rend si délicat et merveilleux. »

Yasumasa, de la troisième génération, dirige un atelier de teinture situé dans le arrondissement de Katsushika, à Tokyo, lequel a joué un rôle majeur dans l’évolution du komon de l’époque d’Edo. En 2018, il devient le troisième membre consécutif de sa famille à être nommé « trésor national vivant », succédant ainsi à son grand-père Kôsuke et à son père Yasutaka.

La richesse et la subtilité du komon d’Edo s’expliquent par le fait qu’un rouleau entier de tissu est teint, avec des motifs extrêmement fins, à l’aide de pochoirs sculptés à la main. Dans ce processus, la précision la plus rigoureuse est de mise, aucune place ne peut être laissée au hasard.

« Même de minuscules différences dans la pression exercée par la main ou encore l’état des matériaux ont un impact sur la taille de chaque point », explique Komiya. « C’est pourquoi les motifs teints par mon père ne sont pas parfaitement identiques aux miens. La gravure des pochoirs se fait elle aussi au millimètre près ; et même dans certains cas, on n’a d’autre choix que de se fier à sa propre intuition. Et bien sûr, le résultat final varie d’un graveur à un autre. »

Selon l’artisan teinturier et le graveur de pochoirs, le résultat final peut donc sembler complètement différent, même en utilisant un motif traditionnel identique.

Un motif « peau de requin » (same komon) utilisé par la branche Kii du shogunat Tokugawa. Les points à droite sont espacés de façon uniforme, tandis que ceux de gauche présentent de légères irrégularités, montrant bien comment des pochoirs différents ne produisent pas les mêmes résultats. (© Mori Masatoshi)
Un motif « peau de requin » (same komon) utilisé par la branche Kii du shogunat Tokugawa. Les points à droite sont espacés de façon uniforme, tandis que ceux de gauche présentent de légères irrégularités, montrant bien comment des pochoirs différents ne produisent pas les mêmes résultats. (© Mori Masatoshi)

Des motifs plus fins qu’une aiguille

Pour la création d’un komon d’Edo, la première étape consiste à préparer une pâte de réserve à base de riz gluant et de chaux. Le tissu est ensuite étendu sur une longue table de travail, le pochoir est placé dessus, puis la pâte est appliquée. Cette étape est appelée katatsuke. Celle-ci détermine les zones qui absorberont la teinture et celles qui ne l’absorberont pas. La couleur de base est ensuite appliquée au pinceau sur toute la surface, puis le tissu est passé à la vapeur pour fixer la teinture, lavé, séché et terminé. Et ce n’est qu’après ces différentes étapes que de légères retouches peuvent être effectuées.

Parmi les différentes étapes, celle du katatsuke est la plus importante. Un pochoir long d’environ 20 centimètres doit être aligné et appliqué à plusieurs reprises. Il faut que le motif se prolonge en continu sur près de 13 mètres de tissu. La pâte doit être appliquée de toutes ses forces, de manière uniforme et sans tache, une étape délicate.

La maîtrise de Yasumasa est particulièrement évidente dans ses motifs renji (lattes entrelacées). Inspirés des fines lattes de bois utilisées pour la fabrication des fenêtres et des traverses d’impostes traditionnelles, les renji sont de très fines rayures superposées sur plusieurs couches, donnant une impression subtile de profondeur et de mouvement. Ses œuvres renji sont par beaucoup considérés comme ce qui se fait de mieux dans cet artisanat.

Un rouleau de tissu à motifs renji. Les rayures de chaque carré sont si fines qu’elles sont presque invisibles à l’œil nu. (© Mori Masatoshi)
Un rouleau de tissu à motifs renji. Les rayures de chaque carré sont si fines qu’elles sont presque invisibles à l’œil nu. (© Mori Masatoshi)

« Pour les renji, il faut aligner plus de quarante rayures sur un espace de seulement trois centimètres », explique Yasumasa. « Cela signifie que chaque rayure est plus fine qu’une aiguille. Et comme le motif est teint de façon identique sur chaque côté, les pochoirs doivent être alignés parfaitement sur la face avant comme sur la face arrière. La gravure au pochoir et son application sur le tissu exigent une précision extraordinaire ; ce travail est très difficile et demande une concentration absolue, comme si votre vie en dépendait. »

La production d’un véritable komon d’Edo n’est possible que si chaque étape du processus (technique de teinture, gravure au pochoir, papier washi traditionnel, pâte et pinceaux) est réalisée avec la plus haute qualité. La famille Komiya s’est donc consacrée à la teinture, mais pas seulement. La collecte des pochoirs et leur conservation, ainsi que la formation des graveurs, sont également des tâches qui leur tiennent particulièrement à cœur.

Les pochoirs : indispensables à la survie du komon d’Edo

Komiya Kôsuke, qui est le fondateur de l’atelier Komiya, a commencé à étudier le katatsuke alors qu’il n’avait que 11 ans, auprès d’Asano Mojûrô, un artiste renommé spécialisé dans la teinture komon dans le quartier d’Asakusa, à Tokyo. Fort du savoir-faire qu’il avait acquis au cours de son apprentissage, Kôsuke a parcouru le Japon. Il s’est perfectionné dans différents ateliers avant de fonder le sien en 1907.

À l’époque, les artisans commençaient déjà à se tourner vers des teintures synthétiques importées. Loin de les délaisser, Kôsuke, au contraire, a développé de nouvelles techniques faisant appel à ces teintures et a rapidement été reconnu comme un expert du katatsuke. Lorsqu’il a été désigné « trésor national vivant », le terme « komon d’Edo » a été inventé pour distinguer ces motifs ultra-fins des autres styles de komon réalisés au pochoir.

Un pochoir sculpté à la main ; il est si fin qu’il semble presque transparent. (© Mori Masatoshi)
Un pochoir sculpté à la main ; il est si fin qu’il semble presque transparent. (© Mori Masatoshi)

« On m’a raconté que pendant la Seconde Guerre mondiale, mon grand-père ne cessait de dire que nous nous en sortirions tant que nous aurions les pochoirs », confie Yasumasa. « Il dormait avec des pochoirs à côté de son oreiller, et lorsque les sirènes d’alerte aérienne se faisaient entendre, il courait dans l’abri en les serrant contre lui. Il disait aussi que si on avait un peu d’argent à dépenser, il fallait demander à un graveur de créer un pochoir, ne serait-ce qu’un. Il était résolument déterminé à préserver la culture du komon d’Edo. »

Un kimono d'été en soie komon de l'époque Edo, orné d'un motif « nashi no kirikuchi » (coupe transversale de poire). Cette pièce mêle techniques traditionnelles et motifs modernes. (Avec l'aimable autorisation de l'Agence des affaires culturelles).
Un kimono d’été en soie komon de l’époque Edo, orné d’un motif « nashi no kirikuchi » (coupe transversale de poire). Cette pièce mêle techniques traditionnelles et motifs modernes. (Avec l’aimable autorisation de l’Agence des affaires culturelles).

Le fils de Kôsuke, Yasutaka, a été formé sous la supervision de son père, très strict. Il est devenu le chef de la deuxième génération de l’atelier Komiya. Cherchant à améliorer la qualité du papier utilisé pour les pochoirs et à faire revivre les motifs komon traditionnels, Yasutaka n’a pas hésité à collaborer avec des artisans de papier washi. Que serait le komon d’Edo sans des pochoirs utilisant un papier washi de qualité ?

Détail d’un kimono komon de l’époque d’Edo arborant un motif goku same. Parmi les motifs « peau de requin », le goku same est le plus délicat et le plus élégant. Cette pièce a été présentée lors de la 48e exposition des arts textiles traditionnels du Japon. (Avec l’aimable autorisation de l’Association japonaise des arts artisanaux)
Détail d’un kimono komon de l’époque d’Edo arborant un motif goku same. Parmi les motifs « peau de requin », le goku same est le plus délicat et le plus élégant. Cette pièce a été présentée lors de la 48e exposition des arts textiles traditionnels du Japon. (Avec l’aimable autorisation de l’Association japonaise des arts artisanaux)

Transmettre l’esprit d’authenticité

Yasumasa n’a pas hésité une seule seconde ; exercer le même métier que ses ancêtres semblait pour lui tout naturel. Il a commencé son apprentissage auprès de son père en 1972, après avoir terminé ses études au collège.

« Mon père m’a dit qu’il fallait que je maîtrise tous les aspects de cet art avant d’avoir quarante ans. Je me souviens avoir eu le sentiment, à trente-cinq ans, d’avoir appris tout ce que je devais savoir. Cela a été un moment riche en émotion pour moi. Et depuis ce moment-là, année après année, je n’ai cessé de chercher à approfondir mon savoir-faire. »

Tout comme son père et son grand-père, Yasumasa s’est activement engagé dans la préservation des matériaux et la formation des artisans, en étudiant notamment le papier washi, la colle et les tissus, et en collaborant étroitement avec des graveurs de pochoirs. Les pochoirs renji n’ont été créés qu’au terme de nombreuses discussions et d’essais et d’erreurs avec d’éminents personnages tels que le graveur Masui Ippei et d’autres maîtres de leur art.

Ce rouleau de tissu arbore le nom du graveur de pochoirs Masui Ippei. (© Mori Masatoshi)
Ce rouleau de tissu arbore le nom du graveur de pochoirs Masui Ippei. (© Mori Masatoshi)

Cependant, aujourd’hui, la situation est de plus en plus précaire, fait remarquer Yasumasa. « Il est devenu impossible de nous procurer du papier washi de qualité pour nos pochoirs. Le papier washique mon père a mis tant de cœur à développer a disparu, les artisans qui le fabriquaient n’ayant pu assurer leur relève. Je suis impliqué personnellement dans diverses initiatives visant à faire revivre les compétences et les matériaux essentiels nécessaires à la fabrication des pochoirs, notamment par le biais de l’association pour la préservation des pochoirs d’Ise. Malheureusement, les pochoirs renji ne peuvent maintenant plus être fabriqués. À ce rythme, le komon d’Edo lui-même pourrait disparaître prochainement. »

Un kimono tsukibori komon kumichigai renji de grande renommée. (Avec l’aimable autorisation du Musée national d’art moderne de Kyoto)
Un kimono tsukibori komon kumichigai renji de grande renommée. (Avec l’aimable autorisation du Musée national d’art moderne de Kyoto)

Yasumasa a également la responsabilité de transmettre les savoir-faire et techniques du komon d’Edo à la génération suivante : ses fils Yasuyoshi et Kôhei.

Kôhei, le deuxième fils de Komiya Yasumasa, concentré sur son travail dans l’atelier. (© Mori Masatoshi)
Kôhei, le deuxième fils de Yasumasa, concentré sur son travail dans l’atelier. (© Mori Masatoshi)

« Préserver la tradition ne signifie pas conserver obstinément les anciennes méthodes », explique Yasumasa. « Notre travail subit des changements subtils et évolue chaque jour. Nous ajustons nos techniques et nos matériaux selon les époques, si bien que ce que nous produisons aujourd’hui est toujours à la pointe des dernières innovations. En d’autres termes, la chose la plus importante à transmettre de génération en génération est l’esprit d’authenticité, un état d’esprit qui valorise l’excellence dans l’artisanat. Tant que cela sera le cas, le reste suivra naturellement. »

Ce sentiment fait écho à son désir fort non seulement de préserver une tradition familiale mais également d’appréhender son essence et de la transmettre.

Un catalogue d’échantillons fait de chutes d’œuvres passées. (© Mori Masatoshi)
Un catalogue d’échantillons fait de chutes d’œuvres passées. (© Mori Masatoshi)

Maintenant, sur les marchés, on trouve des komon faits à la machine, fait remarquer Yasumasa, mais ces produits sont uniformément plats et n’ont pas le dynamisme subtil que le travail à la main peut apporter.

Les compétences détenues par des générations de maîtres artisans de la famille Komiya ont évolué à la manière d’un flux continu, un peu comme si une seule personne les avait affinées et développées à travers les générations. Yasumasa souligne cette philosophie dans sa réponse à une question sur ses aspirations futures.

« Mes responsabilités en tant que trésor national vivant ne relèvent pas tant de la création d’œuvres spécifiques mais plutôt du fait de faire progresser les techniques, afin qu’elles puissent être transmises aux générations futures. La tradition est comme un courant qui relie, et ultimement transcende, les individus qui s’y consacrent. Les idées sur les choses nouvelles que je peux essayer me viennent naturellement dans ma pratique quotidienne. Notre travail n’est qu’une accumulation de ces petites impressions. »

À l'intérieur de l'atelier (© Mori Masatoshi)
À l’intérieur de l’atelier (© Mori Masatoshi)

(Interview et texte de Sugihara Yuka et Power News. Photo de titre : Komiya Yasumasa, avec un motif au pochoir komon de l’époque d’Edo en arrière-plan. © Mori Masatoshi)

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