Le succès mondial de « La Librairie Morisaki » : entretien avec l’auteur Yagisawa Satoshi à Jinbôchô

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Près de 130 bouquinistes sont installés dans le quartier de Jinbôchô à Tokyo. Une dizaine d’années après sa parution au Japon, un roman qui s’y déroule, La librairie Morisaki, traduit en français et dans de nombreuses autres langues, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde. Nous cherchons à comprendre le contexte de ce succès mondial dans une conversation avec Yagisawa Satoshi, l’auteur de l’ouvrage.

Yagisawa Satoshi YAGISAWA Satoshi

Né en 1977 dans la préfecture de Chiba. Diplômé de la faculté des arts de l’université Nihon, il fait ses débuts comme romancier en 2010, avec La librairie Morisaki. Le roman est porté à l’écran, puis paraît une suite, Retour à la librairie Morisaki. L’auteur reçoit ensuite des offres de traduction dans cinquante langues, et celle en anglais est sélectionnée pour la section Debut Book of the Year des British Book Awards en 2024.

Une longue queue en Inde pour une signature

En janvier 2026, Yagisawa s’est rendu en Inde pour la première fois, afin de participer au Chennai International Book Fair (Salon international du livre de Chennai), et au Kerala Literature Festival (Festival de littérature du Kerala). Pendant ce voyage qui l’a vu visiter trois villes en dix jours, il est aussi allé à Bangalore où il a participé à l’enregistrement d’un talk-show dans une librairie. Chacune des séances de signatures qu’il a effectuées a vu des queues de plusieurs centaines de personnes.

« L’enthousiasme des lecteurs m’a renversé. En Inde, mon livre a d’abord été lu en anglais mais il a récemment été traduit en hindi et en tamoul. L’Inde est un pays multilingue, et des traductions en huit autres langues sont prévues. »

Notre interview s'est déroulée à la librairie partagée (share bookstore) « Neko no tana » du quartier de Jinbôchô. Chaque étagère a son propre patron, qui ouvre là une mini-librairie où il présente ses livres préférés. Yagisawa y a sa propre étagère où se trouvent les éditions en langue étrangères de ses romans.
Notre interview s’est déroulée à la librairie partagée (share bookstore) « Neko no tana » du quartier de Jinbôchô. Chaque étagère a son propre patron, qui ouvre là une mini-librairie où il présente ses livres préférés. Yagisawa y a sa propre étagère où se trouvent les éditions en langue étrangères de ses romans.

L’italien a été la première langue dans laquelle La librairie Morisaki a été traduite, en 2022, et le succès du livre là-bas a mis le feu aux poudres. Les ventes de l’édition anglaise parue l’année suivante ont dépassé 600 000 exemplaires et le roman a été sélectionné pour l’édition 2024 des British Book Awards. En mars de la même année, l’auteur a été invité à la London Book Fair (Foire du livre de Londres).

Attiré par le quartier des bouquinistes

Publié en en 2010 aux éditions Shôgakukan, le roman La librairie Morisaki (en français aux éditions Hauteville, traduction de Anne-Claire Leroux), qui a pour cadre une boutique de bouquiniste à Jinbôchô, a ensuite été porté au cinéma. Son héroïne, une jeune femme au cœur brisé par la rupture avec son amoureux et la perte de son emploi, se remet de ses déboires lorsqu’elle commence à travailler avec son grand-père, un bouquiniste spécialisé dans la littérature moderne, grâce à qui elle rencontre des gens du quartier.

« À l’époque, je travaillais à temps partiel comme rédacteur dans une boîte de production littéraire de Kanda, et je passais toujours par le quartier des bouquinistes quand je finissais mon travail. Ce sont les circonstances dans lesquelles m’est soudain venue l’idée du roman, un soir. Ensuite, je l’ai ensuite écrit en un mois environ. »

Fasciné par le quartier de Jinbôchô qu’il a découvert quand il était lycéen, il en est ensuite devenu un habitué, lorsque, étudiant, il a suivi des cours d’écriture de scénario, et s’est mis à fréquenter assidûment les bouquinistes spécialisés en scénario et en cinéma, ainsi que les cafés du quartier, notamment le « Sabor », un établissement à la longue histoire devenu le modèle de celui du roman.

« Je faisais la tournée des bouquinistes, et j’allais aussi dans les cafés à l’ancienne que j’aime. Avant notre mariage, ma femme travaillait dans une librairie du quartier, et comme elle aimait la littérature moderne, je me suis aussi mis à en lire. Cela a peut-être influencé la manière dont j’ai écrit La librairie Morisaki. »

Yagisawa Satoshi devant Sabouru, le café emblématique de Jinbôchô, vieux de 71 ans.
Yagisawa Satoshi devant Sabouru, le café emblématique de Jinbôchô, vieux de 71 ans.

Passer de l’obscurité à la célébrité mondiale

Après avoir fait ses débuts comme écrivain, Yagisawa a dû parcourir un chemin difficile pour arriver au statut d’auteur à succès. Après La librairie Morisaki, il a d’abord publié une suite à ce roman, puis Jun kissa Torunka (Torunka, coffee-shop), qui a pour cadre un café dans le quartier de Yanaka à Tokyo, ou encore Kimi to kuraseba (En vivant avec toi), qui raconte le quotidien d’un frère et d’une sœur sans lien de sang et d’un chat, mais ces titres ne se sont pas bien vendus.

« La mode était alors aux romans ayant le travail pour thème, et les lecteurs recherchaient des livres offrant une vision du monde excentrique et stimulante. Mes récits sont lents, et mes romans ont sans doute été perçus comme vieillots. »

Les commentaires désagréables de gens dans son entourage lui ont alors fait perdre confiance en lui et il a été incapable d’écrire pendant plusieurs années, au point d’avoir des accès de panique quand il essayait. Il s’est alors mis à lire assidûment des livres de philosophie ou de psychologie, dans l’espoir que cela l’aiderait à se remettre.

« Ça a été le moment le plus dur de ma vie, j’avais touché le fond, mais aussi une période utile pendant laquelle je me suis remis à l’étude de la psychologie humaine qui m’intéressait depuis longtemps. J’ai retrouvé le moral, et j’ai recommencé à écrire, fort de cette expérience. »

La nouvelle couverture de la réédition japonaise en 2025 de La Librairie Morisaki ainsi que la traduction anglaise du même titre. (Avec l’aimable autorisation de Shôgakukan)
La nouvelle couverture de la réédition japonaise en 2025 de La Librairie Morisaki ainsi que la traduction anglaise du même titre. (Avec l’aimable autorisation de Shôgakukan)

La librairie Morisaki a d’abord été traduit en chinois de Taïwan. Son succès en Europe et en Amérique du Nord doit beaucoup à Emily Chuang, une agente littéraire basée à Taïwan qui s’occupe de romans de différents pays, explique Yagisawa.

« Emily a lu la traduction taïwanaise, et l’a beaucoup aimée. Elle travaille essentiellement en Europe et en Amérique du nord, et elle a vraiment lancé le livre. Le roman a eu du succès en Italie, puis Harper Collins, l’une des cinq plus grandes maisons d’édition au monde, a décidé de le publier… Moi, je suivais tout ça de loin, comme si cela ne me concernait pas, en trouvant ça impressionnant. »

La distance entre « un lieu à soi » et les autres

« C’est au moment de la crise du Covid que mon roman, qualifié de “vieillot” au Japon, a connu le succès à l’étranger avant de commencer à être lu ici aussi. Peut-être parce que les gens se sentaient alors fatigués. »

D’après Shôgakukan, les romans japonais dans lesquels les chats jouent un rôle connaissent aussi le succès à l’étranger. Le Chat qui voulait sauver les livres, de Natsukawa Sôsuke, paru en 2017 (en français aux éditions Nil Eds, traduction de Mathilde Tamae-Bouhon), sera publié dans un total de 40 langues. Depuis la pandémie, la demande pour les romans feel good (healing fiction/cozy fiction) augmente. Le restaurant des recettes oubliés, de Kashiwai Hisashi, paru en 2013 au Japon (en français aux éditions J’ai lu, traduction de Alice Hureau), qui a reçu des offres de traduction dans plus de 30 langues, et La librarie Morisaki ont été à cet égard des précurseurs.

« On parle souvent de healing fiction (fiction qui aide à la guérison), mais mes romans ne sont pas écrits dès le départ dans le but de faire du bien. Non, c’est juste que j’aime écrire dans l’idée d’accompagner mes personnages, et de les faire se sentir bien. Pour moi, lorsqu’un roman offre une bonne description du processus par lequel quelqu’un recouvre sa santé, le lecteur lui-même se sent mieux. »

Les romans de Yagisawa décrivent des personnages divers dans des lieux précis : une boutique de bouquiniste de Jinbôchô, un café de Yanaka, ou une pension de Nasu Kôgen. Les différents personnages se montrent prévenants entre eux, sans être intrusifs, en gardant entre eux une distance saine.

« Fondamentalement, je choisis pour cadre des lieux que j’aime. Sans doute de manière latente parce que je veux que ce lieu soit important. J’ai été élevé dans une famille dysfonctionelle. Le foyer familial n’était pas un endroit où je me sentais bien, et quand j’étais jeune, j’aspirais à avoir un lieu à moi. Je pense que c’est la raison pour laquelle un de mes thèmes est cette recherche d’un lieu. J’aime écrire la distance subtile entre mes personnages, les relations qu’ils ont à l’intérieur d’un lieu spécifique. »

Coexister avec ses chats

Yagisawa ne se laisse pas emporter par sa popularité et la vie quotidienne est importante à ses yeux. Celle qu’il mène avec sa femme et deux chats constitue pour lui aujourd’hui un « lieu » irremplaçable.

« Je venais juste de devenir écrivain quand j’ai commencé à avoir des chats. Cet animal ne fait pas de demande excessive, il est simplement présent dans votre vie. La distance qu’il garde avec ceux qui l’élèvent me fait du bien. Moi aussi, quand j’écris, je veux arriver à quelque chose qui soit “léger et profond”, qui ne cherche pas à peser sur le lecteur. Si on écrit en cherchant à peser sur le lecteur, à le consoler, à lui tirer des larmes, les lecteurs qui sont des êtres sensibles s’en rendront immédiatement compte. »

Parfois la vie quotidienne que nous tenons pour acquise est menacée. Depuis la crise de la Covid, nous vivons dans un monde où nous en sommes de plus en plus conscients, où l’incertitude et l’opacité de la situation internationale ne font qu’augmenter. Les romans de Yagisawa Satoshi, qui dépeignent « des jours précieux et chéris », continueront probablement à attiré un grand nombre de lecteurs au Japon et à l’étranger.

(Texte et interview par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : Yagisawa Satoshi avec les traductions étrangères de La librairie Morisaki, à la librairie « Neko no Hondana » dans le quartier de Jinbôchô, à Tokyo. Photos d’interview : Hanai Tomoko)

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