Guerre et nucléaire : les écrits de Kobayashi Erika éclairent autrement l’histoire du Japon
Personnages Société Livre- English
- 日本語
- 简体字
- 繁體字
- Français
- Español
- العربية
- Русский
Inspirations et influences
La vocation littéraire de Kobayashi Erika trouve ses racines dans sa découverte précoce du Journal d’Anne Frank, ainsi que dans les travaux de recherche et de traduction que ses parents consacraient à Sherlock Holmes.
Elle lut le journal pour la première fois à l’âge de 10 ans. Comme elle le raconte : « J’ai été inspirée par la manière dont une jeune fille à peine plus âgée que moi exprimait son opinion de façon claire sur les injustices du monde. Anne disait : “Je veux continuer à vivre, même après ma mort”, et rêvait de devenir écrivaine ou journaliste. Elle m’a donné envie de nourrir les mêmes ambitions. »

Anne Frank a été une source d’inspiration pour Kobayashi Erika. (© Hanai Tomoko)
Son père, Kobayashi Tsukasa, était connu pour ses recherches sur Sherlock Holmes, tandis que sa mère, Higashiyama Akane, est écrivaine et traductrice. Durant son enfance, elle voyait régulièrement ses parents travailler d’arrache-pied à la traduction des 60 récits de Sherlock Holmes. Kobayashi raconte avoir grandi dans l’arrondissement de Nerima, à Tokyo, « à l’époque victorienne », dans un univers où Londres et Baker Street semblaient se trouver au coin de la rue. « À travers les traductions de mes parents, j’avais l’impression que des personnages comme Holmes et Watson, ainsi que leur créateur Conan Doyle, étaient réellement présents et vivaient à mes côtés. Cette idée que l’écriture pouvait faire renaître la voix de personnes disparues a constitué la première étape du chemin qui m’a menée là où j’en suis aujourd’hui. »
La découverte du journal intime
Dans sa vingtaine, Kobayashi publiait des essais, des nouvelles et des mangas, tout en réalisant des installations artistiques. Un tournant survint à l’âge de 31 ans, lorsqu’elle découvrit un ancien journal intime de son père, rédigé dans sa jeunesse, alors qu’il était un garçon imprégné de militarisme sous le régime impérial du Japon en guerre. « Mon père avait été mobilisé à l’âge de 16 ans pour construire des avions pendant la Seconde Guerre mondiale, raconte Kobayashi. Il écrivait des phrases comme : “J’ai survécu à une journée de plus.” Alors que les raids aériens se poursuivaient, il relatait également son quotidien d’adolescent, notamment ses difficultés scolaires ou ses conversations au sujet d’une fille qui lui plaisait. J’y ai découvert une facette de mon père que je n’aurais jamais pu imaginer. Dans le même temps, ce journal m’a amenée à envisager la vie en temps de guerre avec davantage de complexité, alors que je m’en faisais auparavant une image simpliste. » Par une coïncidence, son père était né en 1929, la même année qu’Anne Frank. « À l’échelle de l’histoire, mon père, que j’aimais, et Anne Frank, pour qui j’éprouve un profond respect, étaient respectivement un garçon de l’Empire du Japon, allié à l’Allemagne nazie, et une jeune fille juive. Cela signifie qu’il a, indirectement, contribué à la conduire à la mort. Je ne savais pas comment réagir face à cela, explique Kobayashi. Peu après, j’ai emporté les deux journaux et suis partie sur les traces d’Anne en Allemagne, en Pologne et aux Pays-Bas. »

« J’ai emporté les deux journaux et suis partie en voyage. » (© Hanai Tomoko)
Cette expérience donna naissance au premier ouvrage de Kobayashi, Your Dear Kitty, publié en 2011 (non traduit en français). Elle y entremêle des extraits du journal tenu au cours de son propre voyage, notamment dans des camps de concentration, avec des passages des journaux d’Anne Frank et de son père. Cette construction donne le sentiment que la situation internationale de l’époque où elle écrivait était directement liée aux événements historiques relatés. Ce livre lui permit de comprendre que la mort d’Anne était le résultat d’une multitude de choix effectués par les personnes qui vivaient à cette époque.
Les traces que nous laissons derrière nous
Après avoir achevé Your Dear Kitty, Kobayashi souhaita consacrer son ouvrage suivant à la radioactivité. L’accident nucléaire survenu en 2011 à la centrale de Fukushima Daiichi, fut l’une de ses motivations, mais elle s’intéressait depuis bien plus longtemps aux rayonnements, cette réalité invisible.
« J’ai vu les carnets de laboratoire de Marie Curie, raconte Kobayashi. Lorsqu’on les examine avec un dosimètre, ils présentent encore un niveau élevé de radioactivité, plusieurs décennies après sa mort. Cela s’explique par le fait que des substances radioactives comme le radium et le polonium, qu’elle manipulait à mains nues, subsistent dans les empreintes laissées par ses doigts. Ces traces seront encore présentes pendant des millénaires, puisque la demi-vie du radium 226 est de 1 600 ans. J’y vois un lien ironique avec cette phrase d’Anne : “Je veux continuer à vivre, même après ma mort.” » Dans l’espoir d’attirer l’attention des lecteurs sur les traces invisibles que nous laissons après notre mort, Kobayashi publie depuis 2013 plusieurs œuvres consacrées aux liens entre les êtres humains et la radioactivité. Parmi celles-ci figurent le manga Seeing the Light, qui retrace l’histoire des rapports de l’humanité avec la radioactivité ; Breakfast with Madame Curie, sélectionné pour le prix Akutagawa ; et Trinity, Trinity, Trinity, qui a fait l’objet d’une traduction en anglais (et en français aux éditions Dalva, traduction de Mathilde Tamae-Buhon).
Faire ressurgir les voix du passé
Kobayashi souhaitait autrefois laisser, par ses écrits, une trace de sa propre existence. Mais depuis quelque temps, elle éprouve le désir profond de faire ressurgir et de transmettre les innombrables voix enfouies dans l’histoire. « Un jour, quelqu’un pourrait découvrir et entendre non seulement ma voix, mais aussi celles des personnes qui ont vécu à mon époque. Cette idée me réconforte beaucoup. C’est pourquoi je souhaite désormais consacrer mon énergie à coucher par écrit autant de voix que possible et à les transmettre aux générations futures. »
Son roman The Paper Balloon Bomb Follies, paru en 2024 (non traduit en français), s’inspire de l’histoire vraie d’élèves d’écoles de jeunes filles mobilisées au théâtre Takarazuka de Tokyo pour fabriquer d’immenses ballons en papier. D’un diamètre de 10 mètres, ceux-ci étaient confectionnés en assemblant des feuilles de papier washi à l’aide d’une colle à base de konjac. L’armée japonaise devait ensuite les équiper de bombes et les lancer afin de frapper directement le territoire continental des États-Unis. Pour écrire cet ouvrage, Kobayashi a mené des recherches approfondies, interrogeant notamment plusieurs personnes ayant participé à ces événements.
« On entend souvent dire que, 80 ans après la fin de la guerre, les témoins de cette histoire disparaissent peu à peu, explique Kobayashi. Pourtant, de nombreuses voix qui demandent à être entendues sont encore parmi nous. Celles des femmes, en particulier, apparaissent rarement dans les livres dits d’histoire. Les ouvrages consacrés à la Seconde Guerre mondiale regorgent généralement de noms d’hommes, comme Adolf Hitler ou Tôjô Hideki. Pourtant, la moitié des personnes ayant vécu la guerre étaient des femmes, et chacune avait ses propres pensées et sentiments. C’est pourquoi j’ai voulu écrire sur les femmes et sur leur regard sur la guerre. »
Les jeunes filles ne sont pas dépeintes comme de simples êtres faibles. Le récit fait ressortir la violence qui côtoie leur quotidien, ainsi que toute la complexité de leurs émotions : l’exaltation qu’elles ressentent en parlant de « nos soldats », ou encore leur enthousiasme devant les promotions organisées dans les magasins pour célébrer la prise de Nankin par les forces japonaises.

Kobayashi souhaite transmettre aux générations futures des voix qui, jusqu’à présent, n’ont guère été entendues. (© Hanai Tomoko)
« Lorsque l’amour que l’on porte à sa famille, le désir d’aider les autres et les petits plaisirs du quotidien se trouvent imbriqués dans quelque chose de plus vaste, on finit, sans même s’en rendre compte, par devenir complice de la guerre, explique Kobayashi. Ce n’est qu’en écrivant que j’ai pris conscience de ce que cela avait de terrifiant. Je me suis également dit qu’il n’existait peut-être aucune différence entre les jeunes filles qui fabriquaient les ballons-bombes et nous, qui vivons aujourd’hui. Le gouvernement japonais a par exemple levé les restrictions sur l’exportation d’armes létales, ce qui signifie que des armes fabriquées au Japon serviront à tuer des personnes dans d’autres pays. J’ai eu peur de moi-même en réalisant que je vivais sans avoir conscience de cela, tout en regardant les informations et en compatissant avec les populations des zones de guerre. »
Faire pousser une forêt
Au printemps 2025, Kobayashi a fondé la maison d’édition numérique Arbaro Books afin de publier en anglais des œuvres consacrées aux armes nucléaires et à la radioactivité. Arbaro signifie « forêt » en espéranto. De même que les arbres se rassemblent pour former une forêt, elle espère que les livres contribueront à tisser des liens entre les personnes du monde entier.
La maison d’édition a commencé ses activités avec la publication en anglais du premier volume du manga Seeing the Light (non traduit en français). Hikari, un garçon né en 2011, et son chat Erwin voyagent dans le temps jusqu’au Paris de 1900, effectuant des allers-retours entre le passé et le présent. Cette œuvre ambitieuse retrace 115 ans d’histoire des rapports de l’humanité avec la radioactivité. Trois volumes ont paru à ce jour, mais Kobayashi précise que l’œuvre n’est pas encore achevée et qu’elle compte la poursuivre à l’avenir.

Seeing the Light a été traduit en anglais par la traductrice américaine Winifred Bird, tandis que l’artiste canadien Brennan Kelly a supervisé la conception graphique de l’ouvrage. (© Arbaro Books)
La deuxième publication de la maison est la nouvelle The Bride at Sixty, de Hayashi Kyôko (1930-2017), lauréate du prix Akutagawa et autrice de plusieurs œuvres inspirées de son expérience du bombardement atomique de Nagasaki. La version japonaise et anglaise est sortie le 6 août. Le traducteur Brian Bergstrom, installé au Canada et déjà auteur de la traduction de Trinity, Trinity, Trinity, a réalisé la version anglaise, tandis que Brennan Kelly s’est de nouveau chargé de la conception graphique.
« Parmi les écrivains de la génération précédente, Hayashi est l’une de celles que j’admire le plus, et j’aimerais pouvoir discuter de ses écrits avec de nombreuses personnes, explique Kobayashi. Je souhaite qu’Arbaro devienne une plateforme permettant de traduire, non seulement en anglais mais aussi dans d’autres langues, des œuvres écrites en japonais sur des sujets comme les bombes atomiques et les autres armes nucléaires, ainsi que l’énergie nucléaire. Mais comme je finance cette activité sur mes propres fonds, j’en suis encore au stade des tâtonnements… »
Des choix à faire
Kobayashi ne porte pas de jugement sur le bien et le mal dans ses œuvres. « C’est parce que le bien et le mal peuvent s’inverser en un instant, explique-t-elle. Après la défaite du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, par exemple, l’idée selon laquelle il était juste de vénérer l’empereur et de soutenir le gouvernement impérial a brusquement été abandonnée. Ceux qui avaient ardemment prôné la guerre se sont mis, de la même bouche, à chanter les louanges de la paix. C’est pourquoi, lorsque je me penche sur le passé, je tiens à en décrire minutieusement chaque détail. Cela permet de faire apparaître les différents moments charnières d’une époque, ceux où les gens ont dû faire des choix. Je pense que cela peut nous aider, nous qui vivons aujourd’hui, à réfléchir aux possibilités qui s’offriront à nous lorsque, dans 10 ou 20 ans, voire plus loin encore, nous devrons prendre des décisions lourdes de conséquences. »
Une vision binaire des armes nucléaires et de l’énergie nucléaire ne peut, elle aussi, que mener à l’affrontement : « Lorsque j’écris en me replongeant dans l’histoire, je prends pleinement conscience que personne ne comprend dans leur intégralité tous les aspects et les détails de l’énergie et des armes nucléaires, poursuit Kobayashi. C’est précisément pourquoi nous devrions nous efforcer de mettre nos connaissances en commun et de réfléchir ensemble à ces questions. Je crois que cela permettrait à chacun de mesurer le poids de ses décisions, quelle que soit la voie choisie. Je souhaite créer un espace et une occasion permettant à tous de réfléchir. C’est ce désir qui me pousse à continuer d’écrire. »
Informations sur les œuvres mentionnées
- Trinity, Trinity, Trinity est à la date d’août 2026 le seul ouvrage de Kobayashi Erika traduit en français (par Mathilde Tamae-Buhon)
- Le premier volume de Seeing the Light (Hikari no kodomo) est traduit en anglais par Winifred Bird.
- Your Dear Kitty (Kitty tachi e), Breakfast with Madame Curie (Madame Curie to chôshoku o) et The Paper Balloon Bomb Follies (Onna no ko tachi fûsen bakudan o tsukuru) ne sont pas encore traduits en anglais.
- The Bride at Sixty (Kanreki no hanayome), de Hayashi Kyôko, est traduit en anglais par Brian Bergstrom.
(Texte et interview par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : Kobayashi Erika en mai 2026. © Hanai Tomoko)
littérature nucléaire livre femme personnalité Seconde Guerre mondiale

