L’impératrice Kôjun : épouse du controversé Hirohito et dernière figure impériale de l’après-guerre

Politique Histoire

L’impératrice Kôjun a survécu une dizaine d’années à son époux, l’empereur Hirohito, le souverain controversé qui a régné un temps record au Japon. Qui était-elle ? Un journaliste couvrant l’actualité de la maison impériale porte un regard sur la vie de l’impératrice et se remémore l’annonce de sa disparition le 16 juin 2000, après une longue veillée.

Le 16 juin 2000, l’impératrice Kôjun, épouse de l’empereur Hirohito (1901-1989) s’est éteinte paisiblement à l’âge de 97 ans, refermant derrière elle un long chapitre de l’histoire du Japon. Symbole de l’ère Shôwa (1926-1989), elle est considérée par de nombreux Japonais de l’époque comme une épouse dévouée et une figure maternelle radieuse qui a calmement régné aux côtés de son mari, passant le plus clair de son temps hors des yeux du public.

Un mariage après un séisme meurtrier et une tentative d’assassinat

L’impératrice Kôjun est née princesse Nagako en 1903 (le nom de Kôjun lui a été donné à titre posthume), troisième enfant et fille aînée du prince Kuniyoshi de Kuni, officier de l’armée et membre de la branche collatérale de la famille impériale. Éduquée à la manière traditionnelle, elle a 14 ans lorsque Hirohito, alors prince héritier, la choisit parmi un groupe de jeunes femmes issues de l’aristocratie pour être sa compagne.

Le couple se fiance en 1920, mais certains membres rivaux de la famille impériale se montrent mécontents du choix de la partenaire de mariage de l’empereur (des rumeurs circulent alors selon lesquelles certains parents de cette dernière seraient daltoniens). Le détracteur le plus notable est l’ancien Premier ministre Yamagata Aritomo, qui, en tant que président du Conseil privé, tente son possible afin de faire rompre les fiançailles.

Mais le couple se confronte à d’autres obstacles de plus grande ampleur encore. En 1923, le Grand tremblement de terre du Kantô dévaste Tokyo et les régions environnantes, entraînant le report du mariage, et à la fin de l’année, Nanba Daisuke, un jeune activiste de gauche, fils d’un membre de la Diète (le parlement japonais), tente d’assassiner Hirohito. C’est l’incident de Toranomon.

Le couple résiste à ces épreuves et se marie en 1924. Leur mandat en temps que prince et princesse couronnés ne dure cependant que quelques années. En décembre 1926, ils montent sur le trône du Chrysanthème suite à la mort de l’empereur Taishô.

L’empereur Hirohito et l’impératrice Kôjun
L’empereur Hirohito et l’impératrice Kôjun

Pression pour donner naissance à un héritier mâle

Lors de la première décennie de leur mariage, le couple a la chance de faire venir au monde quatre enfants, tous des filles. La pression est néanmoins énorme sur l’impératrice pour donner naissance à un héritier mâle. Des officiels de la cour, désespérés, vont même jusqu’à appeler à relancer la coutume des concubines impériales. L’empereur exprime toutefois son désintérêt envers cette tradition et souhaite rester fidèle à son épouse.

Le problème se résoud en 1933, à la naissance de leur fils Akihito (le père du souverain actuel). Avant l’ère de la radio et de la télévision, la nouvelle est annoncée dans tout le pays par des sirènes résonnant longuement deux fois, afin de signifier la naissance du jeune mâle.

L’impératrice met au monde encore deux enfants, un garçon et une fille, ce qui donne un total de sept héritiers issus de la lignée impériale. Les seuls toujours vivants actuellement sont l’empereur émérite Akihito et son jeune frère le prince Hitachi, sa soeur aînée Ikeda Atsuko (la princesse Yori) et sa jeune soeur Shimazu Takako (la princesse Suga).

L’impératrice Kôjun tient dans ses bras l’héritier du trône, le prince Akihito.
L’impératrice Kôjun tient dans ses bras l’héritier du trône, le prince Akihito.

L’empereur perd son statut de dieu vivant, et l’impératrice Kôjun s’efface

Durant les tumultueuses années de la Seconde Guerre Mondiale, l’empereur et l’impératrice vivent pendant un temps dans l’abri anti-aérien impérial Obunko, construit dans les jardins de Fukiage sur le terrain du Palais Impérial.

L’installation est liée par un corridor à une annexe contenant une large salle de conférence où l’empereur rencontre ses ministres et dans laquelle certaines des décisions les plus importantes de la guerre ont été effectuées, dont notamment celle de la reddition du Japon. Vivant alors dans un bunker, l’impératrice aurait joint les efforts de production de nourriture en aidant à faire pousser des légumes et en élevant de la volaille sur ces terres.

Le rôle de l’empereur et de l’impératrice change dramatiquement durant la période d’après-guerre. Renonçant à son statut de « dieu vivant », Hirohito essaie de se forger une personnalité publique en se chargeant de ses devoirs en tant que symbole de l’État. Si l’impératrice Kôjun reste encore largement à l’abri des regards, elle accompagne son mari aux cérémonies et aux événements officiels ainsi que dans ses voyages à l’étranger, toujours suivis de près par la presse japonaise.

Celle-ci propage par ailleurs des rumeurs de tensions au sein de la famille impériale, dont celle de la désapprobation par l’impératrice de l’union de son fils, le prince héritier Akihito, avec sa fiancée Shôda Michiko, qui est alors la première roturière à rejoindre la maison impériale. La population tenait tout de même globalement l’impératrice en haute estime, voyant en elle une figure bienveillante et radieuse.

L’empereur et l’impératrice ont fait le tour de la nation dans les années d’après-guerre pour soutenir les efforts de reconstruction.
L’empereur et l’impératrice ont fait le tour de la nation dans les années d’après-guerre pour soutenir les efforts de reconstruction.

En vieillissant, l’impératrice Kôjun disparaît petit à petit des yeux du public. Dans les années 1980, elle se voit confinée à un fauteuil roulant après une blessure lors d’une chute, et ne s’aventure hors des murs du palais impérial que très rarement.

Elle commence alors à souffrir de démence, d’après de nombreuses rumeurs. Quand l’empereur Hirohito meurt en 1989, elle ne se joint pas à sa famille en deuil lors de la cérémonie funéraire. Devenant l’impératrice douairière suite à l’accession du prince Akihito au trône, elle passe les dernières années de sa vie prise en charge et soignée à domicile.

Un appel inattendu : qu’est-il arrivé à l’impératrice ?

En juin 2000, j’étais affecté aux nouvelles de l’Agence de la maison impériale, et je rentrais tout juste d’un voyage lors duquel j’avais accompagné l’empereur Akihito et l’impératrice Michiko à travers quatre pays d’Europe. En plus de mes obligations de reporter, j’étais occupé à travailler en tant que coordinateur du club de presse, et j’étais content de revenir à un emploi du temps moins agité.

L’empereur Akihito (à droite) et l’impératrice Michiko (au centre) durant leur voyage autour de l’Europe dans les années 2000.
L’empereur Akihito (à droite) et l’impératrice Michiko (au centre) durant leur voyage autour de l’Europe dans les années 2000.

Je me souviens être sorti des terrains du palais impérial avec mes collègues lors de l’après-midi du 15 juin afin d’aller manger un morceau lorsque m’est parvenu un message m’informant que le directeur général de l’Agence de la maison impériale avait quelque chose à me dire. Puisqu’il était notre contact le plus important au sein de l’Agence, je sentais qu’il ne s’agissait pas là d’un sujet ordinaire, et je me hâtais de le rencontrer avec un reporter du journal Nihon Keizai Shimbun.

L’ambiance était chaleureuse au début, alors que nous nous remémorions les bons moments du voyage impérial en Europe, mais après quelques minutes de conversation légère, le directeur général s’était fait plus sérieux. Prenant un ton feutré, il nous a alors expliqué qu’il nous avait convoqué pour parler de l’impératrice Kôjun. « Sa condition a pris un mauvais tournant », nous a-t-il déclaré.

Il y avait un agrément en vigueur entre l’Agence de la maison impériale et le club de presse selon lequel une réunion devrait être tenue en cas de changement de l’état de santé de l’impératrice (par exemple, si elle développait une fièvre avec une température d’au moins 38 degrés). Il y avait eu plusieurs annonces liées à son état de santé auparavant, mais elle s’était toujours rétablie par la suite.

Cependant, considérant son état affaibli et son âge avancé (elle venait alors d’avoir 97 ans), j’avais le désagréable sentiment que les choses allaient être plus graves cette fois-ci. Oui, je sentais qu’une annonce officielle était sur le point d’être faite, et j’en ai averti mes collègues.

La tension était palpable lorsque j’ai rejoint les autres journalistes dans la salle de briefing. De toute évidence, ils avaient compris que la séance d’aujourd’hui n’aurait pas pour sujet l’actualité typique de la famille impériale. Un officiel de l’Agence est venu expliquer que l’impératrice Kôjun avait commencé à avoir de graves problèmes respiratoires la nuit passée, et qu’elle était désormais maintenue sous un respirateur artificiel.

L’impératrice Kôjun au cours des dernières années de sa vie
L’impératrice Kôjun au cours des dernières années de sa vie

C’était un tournant inattendu, même en considérant son grand âge. Un mois auparavant, j’avais aperçu l’impératrice alors qu’elle attendait à bord d’un bus qui allait l’amener à la retraite impériale de Hayama, dans la préfecture voisine de Kanagawa. Elle s’était assise à mi-chemin du véhicule, son visage ne montrant aucune expression (ce qui est particulièrement fréquent chez les personnes souffrant de démence).

Nous avons posé à ses attendants des questions sur son état de santé, mais il n’y avait pas d’indications d’une détérioration quelconque. Elle semblait même en bonne forme pour une personne bientôt centenaire.

L’impératrice vue depuis une fenêtre à rideaux avant son départ pour la villa impériale de Hayama.
L’impératrice vue depuis une fenêtre à rideaux avant son départ pour la villa impériale de Hayama, en 2000, à l’âge de 97 ans.

Une longue veillée à attendre la fin

La nouvelle de l’état de santé de l’impératrice avait fait le tour des informations du soir. De nombreux membres du club de presse se souvenaient du lent déclin de l’empereur Hirohito suite à son effondrement, une épreuve qui avait duré près de 100 jours, et se préparaient donc à une longue veillée.

L’Agence de la maison impériale est intransigeante sur le protocole, et c’était mon rôle en tant que coordinateur du club de presse de dresser une liste détaillée des requêtes des différents médias et de conclure à une entente avec l’Agence. J’avais demandé à ce qu’une camionnette de diffusion puisse stationner sur les terrains du Palais et qu’un petit auditorium soit mis à disposition en tant que studio improvisé. Nous nous sommes entendus pour que la NHK puisse effectuer une retransmission en direct de l’actualité, et pour que les autres médias puissent placer chacun une caméra sur le site. Puisque la situation était précaire, nous étions obligés de dormir sur place afin de suivre les derniers développements.

L’Agence de la maison impériale avait tenu une conférence à 21 h 30 pour indiquer que l’état de l’impératrice était toujours stable, même si sa respiration était irrégulière. Il semblait cependant évident, en observant la manière dont les officiels se hâtaient, que quelque chose était en train de se produire... Ensuite, pendant la nuit, les équipes de cameramen placées à l’entrée du Palais Impérial avaient observé des membres de la famille impériale conduits vers l’enceinte, ce qui a augmenté nos suspicions quant à l’état de l’impératrice.

Le jour suivant, le 16 juin, l’Agence a organisé une conférence de presse à 8 h, plus tôt qu’à l’heure prévue selon l’emploi du temps. Le directeur adjoint de l’Agence a annoncé que la condition de l’impératrice avait commencé à se détériorer tôt dans la matinée, et qu’elle se trouvait désormais dans un état critique.

Des membres de la presse attendant aux abords du Palais Impérial, le 16 juin 2000.
Des membres de la presse attendant aux abords du Palais Impérial, le 16 juin 2000.

Nous nous attendions tous au pire, et si le directeur général est venu annoncer à 16 h que l’état de santé de l’impératrice s’était stabilisé à nouveau, des rumeurs contraires nous étaient parvenues peu après 17 h. L’impératrice Kôjun serait décédée ? J’avais alors reçu des confirmations de cette nouvelle de la part de plusieurs sources, mais l’Agence de la maison impériale avait demandé à la presse de garder le secret jusqu’à l’annonce officielle. Pour contourner cette restriction, nous avons dû indiquer dans nos reportages que la nouvelle n’avait pas encore été vérifiée.

À 18 h 30, le grand intendant de l’Agence de la maison impériale, un assistant important, et le médecin de cour se sont réunis lors d’une conférence de presse pour annoncer le décès de l’impératrice. Elle était morte à 16 h 46 précisément. Les officiels déclarèrent que l’empereur Akihito avait mis ses obligations impériales en pause et s’était hâté au chevet de sa mère au palais de Fukiage juste avant son décès. Il était arrivé tout juste à temps, et avait pu lui tenir la main jusqu’à la fin.

À partir de la gauche : le médecin de cour, un assistant important de l’impératrice, et le grand intendant de l’Agence lors de la conférence de presse du 16 juin.
À partir de la gauche : le médecin de cour, un assistant important de l’impératrice, et le grand intendant de l’Agence de la maison impériale lors de la conférence de presse du 16 juin 2000.

Ces détails si intimes étaient bouleversants, mais ce qui m’a le plus impressionné, c’était qu’en dehors de sa mise sous respirateur artificiel, l’impératrice avait eu le droit d’avoir une mort naturelle, sans acharnement thérapeutique. Elle n’a pas eu à recevoir l’administration d’injections ou d’intraveineuses, ce qui lui a ainsi évité des souffrances inutiles.

L’empereur Akihito avait donné son accord pour cette approche thérapeutique. Je pense que c’est le fait d’avoir vu son père souffrir de l’indignation d’être maintenu artificiellement en vie qui a conditionné son choix.

L’impératrice Kôjun visite un jardin.
L’impératrice Kôjun visite un jardin.

Une figure impériale emplie de dignité

Les réactions à la nouvelle de la mort de l’impératrice étaient variées. Certains déclaraient ainsi que son décès marquait la fin du dernier chapitre de l’ère Shôwa, alors que d’autres exprimaient simplement leur surprise à la dégradation rapide de son état.

L’empereur Akihito lui a donné le nom posthume de Kôjun, s’inspirant du recueil de poèmes Kaifûsô, la plus ancienne anthologie de poésie de style chinois du Japon.

J’ai été frappé de voir à quel point le temps passe vite en observant les images de la princesse Mako et de la princesse Kako lors de la cérémonie du 16 juin 2020 commémorant le vingtième anniversaire de la mort de l’impératrice Kôjun, leur arrière-grand-mère.

La princesse Mako (à droite) et la princess Kako revêtent des masques et des habits identiques pour la cérémonie marquant le vingtième anniversaire de l’impératrice Kôjun.
La princesse Mako (à droite) et la princess Kako revêtent des masques et des habits identiques pour la cérémonie marquant le vingtième anniversaire du décès de l’impératrice Kôjun.

Les évènement de ces deux jours de juin 2000 ont véritablement marqué l’histoire. L’impératrice Kôjun (dont je me souviens toujours sous le nom d’impératrice Nagako) était la dernière de son style, une personne ancrée dans les coutumes de l’aristocratie d’avant-guerre. Elle était une figure éminente, qui accomplissait ses devoirs avec grâce et dignité, alors que le rôle d’empereur et d’impératrice avait considérablement changé au cours de son règne.

(Article écrit par Hashimoto Hisashi, analyste à Fuji News Network, et édité par Nippon.com. D’après la diffusion sur Prime Online du 25 juin 2020)

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