Pourquoi la Japonaise Osaka Naomi se considère comme une femme noire

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Osaka Naomi, gagnante de trois titres du Grand Chelem, a attiré l’attention du monde entier en protestant, par le biais de ses masques et de ses tweets, contre la discrimination raciale envers les Noirs. Pour le spécialiste de la littérature japonaise Robert Campbell, cette façon de s’exprimer relève « d’une base culturelle américaine, à laquelle vient s’ajouter une mentalité japonaise ». Pourquoi ?

Robert Campbell Robert CAMPBELL

Professeur de l’Université de Tokyo. Né en 1957 à New York aux Etats-Unis. Diplômé du Collège de Berkeley de l’Université de Californie, suit les cours de doctorat du Département des Langues et Cultures de l’Asie Orientale de l’Université de Harvard. Docteur en littérature (spécialisation en littérature japonaise). Chargé de cours à l’Université de Kyûshû, puis professeur adjoint à l’Institut National de Littérature Japonaise avant d’être nommé à son poste actuel. Apparaît dans de nombreuses émissions télévisées. Parmi ses ouvrages : “Recueil de romans en chinois de l’ère Meiji” (écrit en collaboration, Editions Iwanami Shoten, 2005) ; “Les voix d’Edo – L’univers musical et théâtral vu par la collection Kuroki Bunko” (Compilation, Musée de Komaba, 2006) ; “Littérature J – Rencontre en anglais, 50 oeuvres célèbres à apprécier en japonais” (Presses de l’Université de Tokyo, 2010).

Une jeune femme pleine de courage

Osaka Naomi a commencé à protester dès l’Open de Cincinnati, un tournoi préliminaire à l’US Open. Après la mort d’un Noir abattu par un policier blanc, elle y a annoncé qu’elle ne jouerait pas la demi-finale. Les organisateurs ont alors suspendu le tournoi pendant une journée.

Robert Campbell, spécialiste de littérature japonaise et personnalité populaire dans les médias du Japon, a trouvé bouleversants l’état d’esprit et la décision de la jeune femme.

« Parce que c’est une décision unique, que personne n’avait jamais prise. Dans le monde du sport, aux États-Unis, des mouvements de protestation contre les discriminations envers les Noirs ont émergé depuis 2016 environ. En particulier dans le football américain et le basket, où l’on a vu les joueurs mettre un genou à terre pour chanter l’hymne national avant le match. Mais c’est arrivé dans des sports collectifs où les joueurs de couleur sont nombreux. Osaka Naomi évolue dans une discipline, le tennis, dominée par les Blancs, et où la pratique est individuelle. Elle a pris sa décision en sachant qu’elle courait le risque d’être éliminée de ce milieu. Elle a fait preuve d’un courage extraordinaire. »

Une seule goutte de sang noir fait de vous un Noir

Sur Twitter, Osaka Naomi, née d’un père américain d’origine haïtienne et d’une mère japonaise, a expliqué en anglais et en japonais pourquoi elle avait décidé de se retirer de la demi-finale, en écrivant notamment : « Avant d’être une sportive, je suis une femme noire. Et je pense qu’il y a des choses plus importantes à faire que de me regarder jouer au tennis. »

Ce tweet a recueilli énormément de soutiens, mais on note, sur le Net japonais, des réactions négatives de gens qui estiment qu’elle ne se considère pas comme une Japonaise.

Pour Robert Campbell, ce type de remarques relève d’une incompréhension liée à des différences historiques entre les États-Unis et le Japon.

« Osaka Naomi a une mère japonaise, et elle est elle-même une femme japonaise. Mais en même temps, aux États-Unis où elle vit depuis longtemps, il y a ce qu’on appelle la “règle de l’unique goutte de sang”. »

En 1865, à la fin de la guerre de Sécession, la ségrégation raciale entre Blancs et Noirs est pratiquée dans de nombreux États du Sud, où la discrimination est justifiée par la loi. Dans ce contexte, il était nécessaire de définir les Noirs.

C’est ainsi qu’est née la règle de l’unique goutte de sang : une seule goutte de sang noir fait de vous un Noir.

Se sentir américaine...

Bien entendu, ces lois n’ont plus cours, mais le poids culturel et social de la règle de l’unique goutte de sang est encore très lourd dans la société américaine contemporaine. Des personnes, pourtant blanches aux yeux des Japonais, se considèrent et sont considérées comme noires, c’est un fait.

Et les Noirs sont, aujourd’hui encore, confrontés à une réalité difficile. Ils ont par exemple un accès réduit aux ressources de la société – travail et logement, soins médicaux et éducation –, comme l’a une nouvelle fois montré la pandémie de coronavirus.

« Si Osaka Naomi se considère clairement comme une Noire, c’est en partie parce qu’elle vit depuis longtemps aux États-Unis, où la règle de l’unique goutte de sang imprègne fortement la conscience collective. Pendant le confinement, elle a fait le déplacement jusqu’au Minnesota où George Floyd a été abattu par la police, pour participer à la manifestation Black Lives Matter. Sans doute a-t-elle écouté de nombreuses voix, y compris sur les réseaux sociaux, pour former sa propre opinion. »

... avec une sensibilité japonaise

Osaka Naomi met en avant son statut de femme noire et s’implique activement dans les mouvements de protestation. Cette facette de sa personnalité semble susciter de l’incompréhension chez certains Japonais.

Robert Campbell y voit au contraire, pour sa part, une forte sensibilité japonaise.

« Osaka Naomi, née d’une mère japonaise et d’un père américain natif de Haïti, possède des cultures multiples et on peut déceler l’influence du Japon dans sa façon d’exprimer son opposition, de considérer les choses et de prendre position. »

Par exemple, lorsqu’elle a décidé de se retirer de la demi-finale de l’Open de Cincinnati, voici ce qu’elle a écrit sur Twitter : « Je ne pense pas que mon retrait de la compétition changera quelque chose, mais si cela ouvrait le dialogue dans un sport majoritairement blanc, ce serait un pas en avant dans la bonne direction. »

Robert Campbell remarque qu’« elle n’est pas du genre à manier de grands préceptes comme la dignité et les droits de l’Homme ni à montrer du doigt les inégalités dans la société américaine. À l’heure des débats enflammés, elle évite de jeter de l’huile sur le feu et propose plutôt d’ouvrir le dialogue, avec discrétion mais détermination. Cela aussi, c’est très japonais, me semble-t-il. »

Les masques de la discorde

Il en va de même pour les sept masques sanitaires qu’elle a portés durant l’US Open.

« À vrai dire, aux États-Unis, porter ou non un masque, c’est afficher sa position en matière de libertés individuelles ; la fracture autour de la question du port du masque ne cesse de s’élargir. Mais avec les siens, Osaka Naomi tente de réduire ce fossé. C’est sur le masque qui recouvre notre bouche qu’elle écrit le nom de personnes décédées. En donnant une voix à ceux qui l’ont perdue à tout jamais, elle fait connaître leurs noms et vivre leur histoire. Elle rend possible les échanges autour d’eux, même pour quelques brefs instants, pendant une pause au travail ou quand on attend à un feu rouge. Cette façon de s’exprimer ne nous parle-t-elle pas profondément, à nous qui vivons au Japon ? »

Pour Robert Campbell, le mouvement de protestation initié par Osaka Naomi rappelle une valeur plébiscitée par les Japonais : la capacité à atteindre un compromis, à trouver un terrain d’entente avec autrui.

« Sa façon originale de protester, qui consiste à dire “pensons à ceux qui sont morts et parlons tous ensemble de la discrimination”, est irriguée par une sagesse et une sensibilité propres au Japon, cette volonté forte de trouver un compromis qui anime les Japonais. C’est un esprit avec lequel il est peut-être nécessaire de renouer. »

Ce message apaisé qu’Osaka Naomi a eu le courage de lancer, nous qui sommes au Japon, tendons-y l’oreille, nous aussi.

(Photo de couverture : après sa victoire en demi-finale simple de l’US Open, Osaka Naomi porte un masque avec le nom de George Floyd pour lancer une balle vers les tribunes. Le 8 septembre 2020, USA Today/Reuters/Kyôdô)

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