La culture pop nippone se mondialise

Anime : ce que le dernier film Evangelion veut nous dire

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Evangelion : 3.0 + 1.0 Thrice Upon A Time, le dernier des quatre films de long métrage Evangelion sortis depuis 2007, est diffusé en salle. C’est également le dernier opus de la licence qui aura commencé avec la série télé diffusée en 1995-96 qui lui fera accéder au statut de série culte. Quel est le message véhiculé par la version cinématographique ? Car oui, la vision du monde semble quelque peu différente de celle de la série originale, en particulier par la façon dont elle se termine...

Le désir d’être reconnu

Quatorze ans se sont écoulés depuis le reboot de 2007 Evangelion: 1.0 You are (Not) Alone, et vingt-six, soit plus d’un quart de siècle, depuis Neon Genesis Evangelion, la série télé de 1995. Nous voici maintenant au dernier épisode de la saga.

« Après la catastrophe sans précédent connue sous le nom de Second Impact, l’humanité est en train de reconstruire le monde. Cependant, une entité appelée “les Anges” lance ses attaques. Un groupe de garçons et de filles de 14 ans, embarquent dans les Evangelion, des humains de synthèse, pour les combattre. »

Les grandes lignes de l’histoire sont très largement connues de toute une génération de spectateurs, au point qu’elle fait figure « d’expérience commune » pour ses membres. Et pourtant, le monde créé par l’équipe dirigée par Anno Hideaki est d’une telle richesse et d’une telle complexité qu’honnêtement, personne ne peut prétendre avoir une compréhension totale de son univers.

Par exemple, les personnages principaux montrent les signes d’instabilité et de fragilité caractéristiques de l’adolescence. Le pilote d’Evangelion Ikari Shinji a perdu sa mère, et juge que son père ne s’intéresse pas à lui. « Je veux que ses yeux se portent davantage sur moi », pense-t-il. Aujourd’hui, un tel désir est communément décrit comme un désir de reconnaissance ou d’estime, mais, à l’époque, la société japonaise hésitait encore à aborder ouvertement un tel complexe.

Par exemple, en 1979, dans Mobile Suit Gundam, le personnage principal, Amuro Ray, souffrait lui aussi de ne pas être reconnu à sa juste valeur et se dressait contre ses supérieurs. Mais cette revendication causait sa défaite sans aucune reconnaissance de sa fragilité psychologique. Sa souffrance n’était jamais promue au rang de thème principal.

En revanche, le message disant « porte tes yeux davantage sur moi » au cœur de la série Evangelion dans les années 1990 a conquis le cœur des garçons et des filles de la jeune génération, mais également des adultes. C’est depuis cette œuvre fondatrice que le thème de l’incapacité du personnage principal à trouver la place de sa propre existence est devenu le moteur essentiel de tout un courant d’œuvres originales.

Le rôle clef d’Evangelion dans l’industrie culturelle nippone

Evangelion aura également modifié le paysage culturel. Au départ, la production industrielle représentait la principale source de croissance économique au Japon. Même dans le domaine des industries culturelles, la mode, la musique étaient les secteurs en pointe, les mangas et l’animation n’étaient pas considérés comme des secteurs dominants. Appelons un chat un chat, ces deux domaines étaient considérés comme des « passe-temps d’otaku » marginaux.

Anno Hideaki, le créateur d’Evangelion, m’a déclaré un jour : « Mon ambition était de faire quelque chose dont les spectateurs pourraient se dire fans sans en avoir honte ». De nos jours, les « passe-temps d’otaku » de l’époque sont devenus des industries majeures et grand public.

Toutes les industries, de la production industrielle aux services et au tourisme, en passant par l’habillement et la mode, qui se considéraient à l’époque comme très éloignées des préoccupations des otaku, reposent à un titre ou à un autre sur le soft-power d’Evangelion. C’est ainsi qu’en 2015 s’est développée une collaboration avec le designer de mode internationalement connu Yohji Yamamoto.

Evangelion a collaboré avec diverses entreprises. Ici, une illustration issue d’une collaboration avec le fabricant de lunettes JINS.
Evangelion a collaboré avec diverses entreprises. Ici, une illustration issue d’une collaboration avec le fabricant de lunettes JINS.

C’est le moment où l’on est passé du monde de la production industrielle de biens au monde de l’industrie des contenus. Et nous pouvons dire qu’Evangelion s’est trouvé au point d’inflexion de cette mutation.

Après une série télé et deux longs métrages d’animation dans les années 1990, Evangelion a effectué un reboot dans les années 2000 sous le nom de Rebuid of Evangelion. En 2007, alors que la sortie de Evangelion: 1.0 You are (Not) Alone, le premier film de cette nouvelle tétralogie nous laissait supposer que l’histoire allait continuer sur les traces des films précédents, le second opus, Evangelion: 2.0 You Can (Not) Advance, en 2009 a fait prendre à la licence une tournure totalement inattendue avec sa conclusion qui a pris tout le monde à contrepied.

L’histoire du troisième long métrage, Q, sorti en 2012, se déroule 14 ans plus tard, et les spectateurs ont été surpris par les changements radicaux survenus dans l’univers d’Evangelion. Très honnêtement, j’ai moi aussi cru qu’il serait impossible de résoudre en un seul nouveau film toutes les questions sans réponses.

Quand, enfin, le 8 mars 2021, est sorti le dernier opus Evangelion: 3.0 + 1.0 Thrice Upon A Time...

Un grand merci pour cette fin d’histoire

Une chose est sûre, l’histoire se développe bien au-delà des attentes du spectateur. Évasion vers la fiction ? Confrontation avec la réalité ? Désirons-nous aller vers les autres ? Ou les rejeter ? Ai-je le désir d’être reconnu comme un adulte ? Ou préféré-je demeurer un enfant ? Le corps ? Ou l’âme ? L’odeur de la terre ? L’odeur de la mer ? Quel est le complément de l’humanité ? Toutes les questions qu’a posées Evangelion depuis le début trouvent la direction d’une réponse.

Le rapport entre celui qui voit et ce qui est vu s’inverse, et le grand cercle de tous les univers des diverses versions d’Evangelion, non seulement les longs métrages, mais toutes les autres aussi bien, trouvent leur place dans une grande intégration.

Qu’y a-t-il au bout de l’espoir et du désespoir ?

La version télé remonte à 26 ans. 14 ans depuis le reboot. Cela fait une génération, un enfant qui serait né l’année de la première diffusion de la série, serait adulte aujourd’hui. Mon avis à moi est que c’est le temps qu’il a fallu pour que les créateurs aient trouvé leurs propres réponses. Les spectateurs, de leur côté, ont aussi vécu la même durée.

Ce qui nous amène, si le thème central de ce chef-d’œuvre peut se résumer en deux mots, à nous dire : « devenir adulte ». Sans même m’en rendre compte, moi aussi, nous aussi, nous avons grandi et nous sommes devenus adultes. Merci de continuer à réaliser de tels chefs-d’œuvre. Et merci de ne pas nous laisser dans le flou, de nous montrer la fin. Tels étaient les sentiments qui étaient les miens en sortant de la salle.

(Photo de titre : le dépliant illustré « Shikinami Asuka Langley » distribué aux spectateurs du film. Photo de l’auteur)

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