Tout créer de ses propres mains : Yasui Tomohiro, ses figurines et ses robots en papier

Design Art

Cette année au Japon est sorti un livre sur les mille et une façons de fabriquer ses propres jouets. Son auteur ? Yasui Tomohiro, un artiste passionné de figurines et de « robots en papier » bourré d’imagination, et qui a même vendu ses créations au Museum of Modern Art (MoMA) à New York. Nous l’avons rencontré dans son studio à Kyoto.

Parmi les 100 Japonais les plus respectés dans le monde

En 2022 est paru un ouvrage assez insolite pour apprendre à confectionner ses propres figurines à l’aide d’objets de divertissement familiers à tous, tels que des canards en caoutchouc, des marteaux en plastique, des mini-pneus, pour n’en citer que quelques-uns. Ils s’assemblent et s’entremêlent de manière inattendue pour finalement prendre forme. Derrière ce livre se cache Yasui Tomohiro, créateur de figurines. Il avait déjà fait parler de lui avec l’armure qu’il avait fabriquée à partir de plots de signalisation routière, et aussi et surtout la vidéo de 7 secondes le montrant revêtu de l’armure en question. Et le post a eu du succès : plus de 170 000 likes sur Twitter, 2,5 millions de vues au compteur en septembre 2022.

Toutes ces figurines sont fabriquées avec des objets du quotidien (© Kondô Yûki)
Toutes ces figurines sont fabriquées avec des objets du quotidien (© Kondô Yûki)

En voyant ses créations, on pourrait penser que Yasui est un artiste classique, qui fabrique des figurines juste pour amuser les gens. Mais, ce serait bien trop réducteur. Son nom a figuré dans un article du magazine Newsweek Japan, intitulé les « 100 Japonais les plus respectés dans le monde » et ses créations ont même été vendues au Museum of Modern Art (MoMA) à New York.

Mais qui est donc cet individu ? Arrêtons-nous tout d’abord sur ses créations phares : les robots en papier, essentiels pour comprendre sa personnalité.

Créer des robots en papier

Les « robots en papier » de Yasui Tomohiro sont des figurines hautes de 15 à 20 centimètres. L’artiste a créé la première d’entre elles alors qu’il n’avait que neuf ans. Une charnière mis au point par l’artiste lui-même, et qu’il a baptisée yasuijime, leur permet d’avoir des articulations très souples. Les robots en papier qu’il créait étant bien plus souples que les figurines ordinaires, Yasui les a habillées en lutteurs, allant même jusqu’à organiser des combats entre elles. Et des robots en papier, il en a créé plus de 600 ! Au fil du processus de fabrication, comme s’il prenait vie, chaque robot a développé sa propre histoire.

Chaque robot a son propre nom et sa propre histoire. (© Kondô Yûki)
Chaque robot a son propre nom et sa propre histoire. (© Kondô Yûki)

Les yasujime, des charnières uniques en fil de fer, sont le secret de l’incroyable flexibilité des figurines. Yasui Tomohiro a inventé cette technique alors qu'il était encore à l'école primaire. (© Kondô Yûki)
Les yasujime, des charnières uniques en fil de fer, sont le secret de l’incroyable flexibilité des figurines. Yasui Tomohiro a inventé cette technique alors qu’il était encore à l’école primaire. (© Kondô Yûki)

D’aucuns pourraient envier à Yasui sa renommée dans le monde entier mais l’artiste lui-même reste mitigé.

« Initialement, j’ai commencé de fabriquer des robots en papier pour jouer avec. Je ne voulais pas vraiment que les autres les voient » confie-t-il.

Yasui explique que ces sentiments-là datent de l’école primaire, lorsqu’il voyait la joie dans les yeux de ses amis qui jouaient avec les modèles de Gundam en plastique qu’il fabriquait, alors qu’ils ne montraient aucun intérêt pour ses robots en papier.

« Mes amis se moquaient de mes robots, et ça me faisait vraiment mal. Ils me demandaient d’assembler des modèles vendus dans le commerce pour eux, mais jamais de leur fabriquer des robots en papier... Cela m’a fait comprendre que c’était deux styles de création totalement différents. »

Quelques outils dont Yasui se sert depuis des dizaines d’années. (© Kondô Yûki)
Quelques outils dont Yasui se sert depuis des dizaines d’années. (© Kondô Yûki)

Yasui a arrêté de fabriquer des robots avant d’entrer au collège. Cherchant plutôt à être « dans la lumière », il a intégré l’équipe de football de son école.

Mais après son entrée au lycée, plus il essayait de laisser tomber ce passe-temps ringard, plus il avait l’impression que rien n’allait bien dans sa vie. Il ne savait plus qui il était. Dans sa dernière année de lycée, il a ressenti le besoin irrésistible de fabriquer à nouveau des robots. Ressortant la collection qu’il avait oubliée pendant tant d’années, il s’est mis à l’agrandir encore et encore. Les robots qu’il avait fabriqués autrefois lui donnaient de l’inspiration pour de nouveaux.

« Les vieux et les nouveaux robots étaient séparés par une hiérarchie claire et une réelle continuité dans le temps. Chaque robot avait son propre monde. Lorsque j’ai compris cela, j’ai commencé à approfondir l’histoire de chaque robot » explique-t-il.

Yasui a fabriqué le robot de gauche lorsqu’il avait 11 ans et celui de droite lorsqu’il avait 12 ans. L'esprit du premier s’est transmis à son successeur, dit-il. (© Kondô Yûki)
Yasui a fabriqué le robot de gauche lorsqu’il avait 11 ans et celui de droite lorsqu’il avait 12 ans. L’esprit du premier s’est transmis à son successeur, dit-il. (© Kondô Yûki)

Des créations acclamées à l’internationale

Après avoir achevé ses études à l’université, Yasui Tomohiro a travaillé dans une entreprise qui fabriquait des costumes de héros d’action, puis a intégré une société qui fabriquait des masques pour lutteurs. Au final, il a choisi de se mettre à son compte en tant que modéliste et de continuer à fabriquer ses robots en papier. Son monde imaginaire de combat de robots, où ses créatures de papier s’affrontent les uns les autres, est devenu de plus en plus complexe.

Puis, juste avant d’atteindre la trentaine, sa vie a pris un tournant : il a présenté ses robots au célèbre créateur Aoki Katsunori, rencontré lors de son parcours professionnel. Séduit par le concept du robot papier, il lui a suggéré de les présenter dans des expositions.

Seulement, si Yasui était heureux d’être enfin reconnu, il n’avait pas encore grande confiance en lui. Mais c’est sans appréhension qu’il a décidé de se lancer en présentant ses robots lors d’expositions au Japon mais également à l’étranger. Il a même organisé un « combat de robots en papier » en direct, où les protagonistes n’étaient autres que ses propres créations.

Les robots papier, acteurs principaux du monde imaginaire de l’artiste (© Yasui Tomohiro)
Les robots papier, acteurs principaux du monde imaginaire de l’artiste (© Yasui Tomohiro)

Mais s’il y avait bien une chose à laquelle Yasui Tomohiro ne s’attendait pas, c’était la réaction du public : ses robots ont été acclamés par-delà les frontières, et divers domaines ont commencé à s’intéresser à ses petits personnages. Le MoMA, le magazine Newsweek… et ils sont même apparus dans des manuels scolaires d’art de lycée. Une vidéo d’un combat de robots a fait le buzz sur la toile pendant des années. En 2013, le créateur japonais a organisé un dernier « combat pour la justice » avec des robots en papier, sa façon à lui de tirer sa révérence dans ce domaine.

Apprendre à gérer le sentiment de gêne

Une dizaine d’années se sont écoulées depuis ce tomber de rideau. Depuis, Yasui a davantage laissé ses robots au placard. Mais s’il les a moins mis en avant, le monde des robots qu’il a créé, lui, a continué d’évoluer. L’artiste a par exemple commencé à utiliser d’autres matériaux, ou encore d’autres objets. Et c’est ainsi que sont nés ses robots faits d’objets du bric-à-brac quotidien, auxquels il a consacré son dernier livre.

« Le tweet où je montre une figurine confectionnée avec un canard en caoutchouc a recueilli 250 000 likes. Je ne m’y attendais absolument pas ! Mais c’est comme ça que j’ai eu envie de créer davantage, lorsque j’ai vu que ces figurines pouvaient redonner du baume en cœur, surtout en période de crise sanitaire » confie-t-il.

Yasui fabrique ses figurines à partir d’objets du quotidien. Il dit avoir le sentiment d’exposer son propre monde, allant jusqu’à ressentir une part de malaise, le même qu’il avait ressenti avec ses robots en papier. Pour lui, ses figurines nées d’objets glanés çà et là dans notre vie de tous les jours se situent quelque part entre les personnages de Gundam et les robots papier.

« Je sais aussi être rationnel, comme un adulte. C’est pour moi un moyen de partager le monde imaginaire des robots en papier que j’ai créé à l’intérieur de mon monde. Même si encore maintenant, cela me gêne toujours de partager une partie de moi, j’ai récemment appris comment gérer plus ou moins ce sentiment de gêne », explique Yasui Tomohiro en riant.

À chaque robot une personnalité et un passé

Si l’artiste qualifie souvent le monde fantastique qu’il a créé d’ « embarrassant », plus vous l’écoutez parler des robots en papier, plus il s’enthousiasme, particulièrement lorsqu’il raconte son histoire sur l’homme-oiseau au physique pour le moins atypique, et celle sur Madroneck, héros de l’ombre.

Madroneck (à gauche) et l’homme-oiseau, deux personnalités totalement différentes (© Yasui Tomohiro)
Madroneck (à gauche) et l’homme-oiseau, deux personnalités totalement différentes (© Yasui Tomohiro)

Un jour, un journaliste m’a demandé pour une photo de faire s’affronter « le robot rouge et le robot jaune », Birdman et Madroneck. Mais cela ne me semblait pas correct. J’ai répondu que je ne pouvais pas le faire... Chaque robot a une personnalité et un passé. Madroneck, n’étant pas un robot sociable, il ne serait pas intéressé par le combat et refuserait le défi. J’ai alors compris que je ne pouvais les faire combattre » explique-t-il.

« Fabriquer ses propres figurines à partir de pièces achetées dans un magasin à 100 yens » (Hyakkin goods kaizô hīrô daishûgô), l'ouvrage de Yasui Tomohiro publié en février 2022.
« Fabriquer ses propres figurines à partir de pièces achetées dans un magasin à 100 yens » (Hyakkin goods kaizô hīrô daishûgô), l’ouvrage de Yasui Tomohiro publié en février 2022.

Yasui a raconté cette histoire avec tant d’émotion et dans un seul souffle, comme possédé par Madroneck. Il alors facile d’être surpris par de tels propos et ému par une telle passion. Ensuite, il a éclaté de rire, comme s’il redevenait lui-même. Yasui est un artiste capable de s’immerger dans son monde intérieur tout en ayant l’objectivité nécessaire pour s’observer de l’extérieur. C’est pour cette raison que les émotions de Madroneck, telles que transmises par l’artiste, paraissent réelles.

À la fin de notre entretien de deux heures, je me suis rendu compte que j’avais moi aussi été emporté malgré moi dans le monde imaginaire de Yasui Tomohiro. J’invite de tout cœur les lecteurs à lire son livre sur la fabrication de robots pour avoir un aperçu de cet univers unique. Il vous donnera, à coup sûr, envie d’en savoir plus sur l’imagination débordante de l’artiste.

(Photo de titre : Yasui Tomohiro et ses chers robots © Kondô Yûki. Robots papier © 2003–22 Tomohiro Yasui/Butterfly-Stroke Inc.)

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