Exploration de l’histoire japonaise
Fujiwara no Michinaga : un dirigeant à poigne mais à l’âme poète
Histoire- English
- 日本語
- 简体字
- 繁體字
- Français
- Español
- العربية
- Русский
En route vers le succès
Le puissant Fujiwara no Michinaga, c’est aussi et surtout ce poème rédigé en 1018 qui vante son succès sur la scène politique. Il vient d’avoir 50 ans quand il écrit : « Tout ici-bas / est à moi—Tout autant / que la pleine lune est ronde / rien, ne manque » (Kono yo o ba / wagayo to zo omou / mochizuki no / kaketaru koto mo / nashi to omoeba). Ce poème déplait à beaucoup, tant ils voient dans ces vers un hubris et un orgueil démesurés.
Le clan Fujiwara avait mis en place un système permettant aux hommes forts de son clan de prendre les rênes du Japon. Ils ont marié leurs filles aux différents empereurs et se sont réservé la régence. À l’apogée du pouvoir des Fujiwara, Michinaga avait la main haute sur le régime. Mais ce poème à peut-être faussé son image et sa renommée. Kuramoto Kazuhiro, professeur au Centre international des études japonaises et auteur de nombreux ouvrages sur Michinaga, y insiste. Pour lui, « Michinaga était un homme à la personnalité complexe et plurielle, on ne saurait le réduire à ce célèbre poème de la pleine lune ».

Fujiwara Michinaga figure dans le rouleau intitulé « Dit illustré de Murasaki Shikibu » (Murasaki Shikibu monogatari emaki). (Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Qui était donc Michinaga ?
En 669, l’empereur Tenji donne son nom de Fujiwara au fondateur du clan Fujiwara no Kamatari, après que les deux hommes ont uni leurs forces pour prendre le pouvoir. Fuhito, le fils de Kamatari, a eu à son tour quatre fils, qui ont chacun pris la tête d’une branche du clan. Ce sont les Hokke (de la branche Nord) qui ont le mieux prospéré.
Michinaga naît dans la branche Hokke en 966, son père Fujiwara no Kaneie a déjà quatre fils et trois filles. Cinquième fils, il est un peu la cinquième roue du carrosse, et souvent négligé pendant son enfance.

Fujiwara Kaneie. Portrait du père de Michinaga tiré d’une série de portraits intitulée Zenken kojitsu, écrits au XIXe siècle. (Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)
La fratrie compte donc cinq fils. Michinaga a deux demi-frères et seuls ses deux frères utérins Michitaka et Michikane peuvent prétendre au pouvoir par leur mère. Michinaga n’est que troisième dans l’ordre de succession mais en 995 ses deux frères trouvent la mort à quelques mois d’intervalle. Leur disparition ouvre la voie au jeune Michinaga qui est d’abord nommé inspecteur des documents officiels de la cour, avant d’être rapidement promu au titre de Ministre de gauche, un poste prestigieux pour un jeune homme comme Michinaga.
Il est en rivalité avec les fils de son frère aîné Michitaka, mais Korechika et Takaie sont tous les deux contraints à l’exil suite à l’incident dit de l’attaque contre l’empereur retiré Kazan.

Fujiwara no Korechika (ici représente à cheval) était le rival politique de son oncle Michinaga. Dessin tiré de l’« Histoire des origines du temple Ishiyama-dera » (Ishiyama-dera engi). (Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Senshi, la sœur aînée de Michinaga, avait épousé l’empereur En’yû et son fils devint empereur sous le nom d’Ichijô. Michinaga et Senshi auraient été très proches, Kuramoto Kazuhiro estime que cela a dû contribuer à son ascension politique.
Michinaga tisse sa toile, des liens sans précédent avec la cour impériale
Michinaga semblait moins soucieux d’assurer de sa propre position, qu’attaché à placer ses enfants et créer des liens toujours plus étroits avec la famille impériale. Chôshi, sa sœur aînée, avait épousé l’empereur Reizei. Son fils qui devint empereur sous le nom de Sanjô, prit comme concubine Suishi, la sœur cadette de Michinaga.
Shôshi, la fille de Michinaga, épousera l’empereur Ichijô et donnera naissance à deux futurs empereurs, Go-Ichijô et Go-Suzaku. Kenshi, une autre de ses filles, épousera l’empereur Sanjô, et Ishi, une autre encore de ses filles sera mariée à l’empereur Go-Ichijô.
Phénomène sans précédent, trois de ses filles ont épousé des empereurs. Michinaga était comme une araignée au centre de sa toile, c’est à cette époque qu’il écrit le poème de la pleine lune.
Un homme à fleur de peau
Que sait-on de la personnalité de Michinaga ? Son Midô kanpaku-ki a été classé au patrimoine culturel de l’Unesco « plus ancien journal intime manuscrit du monde ». Pour Kuramoto, ce texte est un élément clé pour comprendre le véritable Michinaga : « Il a couché sur le papier toutes ses émotions : on le devine pleurant, parfois découragé, souvent en colère mais aussi plein dégoût pour lui-même. Les puissants ont souvent un tempérament colérique, mais dans ses pages il écrit aussi combien il se trouve idiot, on y découvre un homme franc et entier et c’est ce trait de caractère qui a séduit sans doute ses contemporains. »
Michinaga pleurait souvent en pensant à sa fille Shôshi. Ce n’était pas de tristesse, mais plutôt de gratitude car elle avait su servir son clan et son empereur en lui donnant ce fils qui permettrait à Michinaga et aux Fujiwara de se maintenir au pouvoir.
« Certains hommes d’État feignent les larmes, je crois que Michinaga n’hésitait pas à pleurer quand l’émotion le submergeait. », explique Kuramoto.
Mais il lui arrivait souvent de chanter ses propres louanges. Il était connu pour organiser de vastes banquets très arrosés où il se mettait à raconter ses exploits et se persuadait que ses invités aimaient à l’entendre parler.
Cette arrogance avait sa part d’ombre : « Michinaga reportait souvent sa colère sur un de ses hommes nommé Fujiwara no Yukinari et l’injuriait en public, note Kuramoto.. Michinaga semble avoir abusé parfois de sa position dominante aux détriment de son entourage. »

Fujiwara no Yukinari était la tête de turc de Michinaga. Dessin tiré de « Collection de portraits vol. 10 » (Shôzô-shû 10). (Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)
En même temps, Michinaga pouvait montrer un certain manque de confiance en lui. Un jour qu’un révérend lui avait demandé de calligraphier le nom du temple, il avoua ne pas se sentir à la hauteur. Kuramoto souligne : « Michinaga était de constitution fragile. Certains jours, il se sentait faible et c’est probablement à ces moments de fragilité qu’il perdait confiance. »
Pourtant, il savait se montrer autoritaire à ses heures. Il avait géré le mariage de ses filles de main de maître, et en leur faisant épouser des empereurs, il s’était garanti le pouvoir. C’était un gagnant qui aimait relever les défis, un trait de caractère bien utile à qui veut s’imposer en société.
« Fragile mais audacieux, sensible et ouvert d’esprit, tantôt tolérant, tantôt colérique, le personnage de Michinaga est passionnant. », explique Kuramoto. Cet homme franc est à l’image de son poème de la pleine lune qui ouvrait notre article : il ne cherchait pas à cacher son vrai tempérament, il était de ceux qui savent être à la fois puissant et terriblement humain.
(Photo de titre : fragment du « Rouleau illustré du journal de Murasaki Shikibu » [Murasaki Shikibu nikki emaki]. Rinshi [l’épouse de Michinaga, ici en haut à gauche] tient dans ses bras son petit- fils, le futur empereur Go-Ichijô. Shôshi, mère de l’enfant et fille de Rinshi se trouve en haut à droite. Au premier plan au milieu on aperçoit Michinaga et en bas à droite on reconnaît Murasaki Shikibu. Avec l’aimable autorisation de ColBase.)