Embrasser le dragon : l’amour persistant du Japon pour Bruce Lee
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Une puissance inédite
J’ai découvert Bruce Lee quand j’avais 9 ans. Mon père m’a emmené au cinéma voir Big Boss en 1974. La vision de Lee triomphant de ses ennemis les uns après les autres, armé de ses seuls poings et coups de pieds grâcieux, rapides comme l’éclair, m’a fasciné. Il représentait un héros d’un genre totalement nouveau, qui n’avait besoin ni d’arme à feu ni de masque.
Le jeu de jambes de Lee à l’écran était époustouflant à regarder, alliant la beauté du ballet à la puissance des arts martiaux. Sa maîtrise du nunchaku a elle aussi fasciné les spectateurs japonais.
Mince et sculpté, Lee se distinguait des robustes vedettes des films d’action hollywoodiens de l’époque. Son physique ciselé réécrivait le scénario en mettant en évidence la puissance du corps asiatique. Ses muscles étaient sa carte de visite d’artiste martial et, avec sa force et ses talents de combattant, il venait rapidement à bout des adversaires occidentaux les plus coriaces. Il était tout simplement révolutionnaire, éveillant une nouvelle confiance chez ses fans japonais.
La passion éprouvée par le public nippon pour Lee a été amplifiée par le fait que nombre de ses films les plus emblématiques ne sont sortis dans l’Archipel qu’après sa mort, survenue en 1973, qui a privé ses fans de l’opportunité de le découvrir à son apogée sur grand écran.
Des souvenirs qui s’estompent
L’année 2025, qui marquait le quatre-vingt-cinquième anniversaire de la naissance de Lee, a été le théâtre de nombreux événements célébrés en hommage à l’acteur. Si la continuité de l’influence de Lee reste indéniable, on ne peut guère douter que son héritage à Hong-Kong, où il a accédé à la célébrité, s’efface peu à peu.
Le Nid de grue (Crane’s Nest), la maison où Lee a vécu avec sa famille avant son décès, n’existe plus, transformé en hôtel de passe avant sa démolition en 2019. Le restaurant Red Pepper (Piment rouge), qui figure dans Le Jeu de la mort, a lui aussi fermé à la fin de l’année 2020, en raison de la pandémie. En juillet 2025, l’organisation de fans Club Bruce Lee a été contrainte à fermer ses archives pour une durée indéterminée en raison de ses frais de fonctionnement. Mais le plus révélateur est peut-être la présence de la statue de Lee sur l’Avenue des Stars à Hong-Kong. Elle surplombe le port Victoria et ce sont surtout des touristes japonais et autres visiteurs d’outre-mer qui viennent désormais l’admirer.
La situation est encore plus alarmante en dehors de Hong-Kong. Il n’existe pratiquement aucun cinéma en Europe, aux États-Unis et un peu partout en Asie qui passe ses films avec un tant soit peu de régularité, ce qui prive les cinéphiles de l’opportunité de le voir sur le grand écran. Le Japon est l’une des rares exceptions à cette règle. Un certain nombre de cinémas continuent de passer les films de Lee tous les ans aux environs de l’anniversaire de sa naissance, et le secteur de l’édition publie régulièrement des livres et des brochures à son sujet. Le simple nombre et la diversité des numéros spéciaux et des revus destinées aux collectionneurs publiés dans l’Archipel est impressionnant, et les fans japonais détiennent, dit-on, la plus grande collection mondiale d’objets personnels ayant appartenu à Lee.
Une connaissance des arts martiaux japonais
Ceci étant, qu’est-ce qui se cache derrière l’inflation que Lee connaît au Japon ? Un examen des liens que l’acteur entretient avec le pays aide à faire la lumière sur ce phénomène.
Lee a résumé sa philosophie par le célèbre dicton « Sois de l’eau, mon ami ». Si à l’origine l’idée prend ses racines dans le confucianisme, où la propriété qu’a l’eau de s’adapter à la forme du récipient dans lequel on la verse sert de métaphore pour l’aptitude de l’homme à s’adapter aux circonstances. Le message de Lee repose sur la fluidité du célèbre samouraï japonais Miyamoto Musashi dans son ouvrage Le livre des cinq anneaux. Les mots de Lee reflètent une interprétation plus positive et proactive, qui demande aux gens de ne pas céder à leur environnement, mais plutôt de changer et s’adapter selon les besoins pour le surmonter.
Il est intéressant de noter que la phrase de Lee a attiré une nouvelle attention pendant le mouvement hong-kongais de 2019 pour la démocratie. Les organisateurs, qui avaient appris du Mouvement des parapluies de 2014 que les grands groupes de protestataires pouvaient être facilement arrêtés par les autorités, ont demandé aux activistes d’« être de l’eau » en adoptant une attitude plus fluide. Sans être pour autant directement inspirés par la citation de Lee, les médias internationaux ont été prompts à établir des parallèles.
Lee a développé un profond intérêt pour la philosophie alors qu’il était étudiant à l’Université de Washington et parcouru toutes sortes de livres sur les arts martiaux alors qu’il forgeait son propre style de combat. C’est à cette époque qu’il a découvert Le livre des cinq anneaux, qui a continué de figurer dans sa bibliothèque personnelle. Il a également étudié le judo et avait une affinité pour les films de samurai comme Sanjurô, de Kurosawa Akira.
Parmi les autres expressions célèbres de Lee figure « L’art de se battre sans se battre », tirée de la scène emblématique du bateau figurant dans son chef-d’œuvre Opération Dragon. Cette réplique de Lee s’adresse à un artiste martial arrogant essayant de provoquer une dispute avec lui avant de faire monter son adversaire potentiel dans un canot pneumatique qu’il laisse ensuite partir à la dérive, évitant ainsi un affrontement. Cette idée fait écho aux enseignements de l’ancien stratège militaire chinois Sun Tzu, mais l’épisode est porteur de similarités frappantes avec une légende japonaise à propos du maître du sabre Tsukahara Bokuden. Dans ce récit, Tsukahara est mis au défi de se battre en duel alors qu’il est à bord d’un ferry fluvial. Arrivé à un banc de sable, il laisse son adversaire descendre du bateau, avant de repousser l’embarcation avec un bâton, laissant ainsi le provocateur en rade et lui infligeant une défaite sans dégainer son sabre.
Rien ne dit si Lee connaissait cette histoire, mais la scène a trouvé un écho auprès du public japonais, qui devait sans doute reconnaître la similarité. D’autres façons, aussi, Opération Dragon exprime le mélange philosophique, propre à Lee, de pensée chinoise et d’esprit du bushidô japonais, et c’est dans cette mesure que la virtuosité de Lee en tant qu’artiste martial a touché les spectateurs au Japon.
Mais cela ne vise en aucune façon à suggérer que Lee était tombé amoureux du Japon. En fait, son second grand film, La Fureur de vaincre, se déroule durant l’occupation de Shanghai par le Japon et exprime des sentiments ouvertement anti-japonais et pro-chinois. Dans le film, Lee s’en prend aux méchants oppresseurs japonais, qui attaquent son école d’arts martiaux et empoisonnent son maître. Dans une scène emblématique, le personnage de Lee s’approche d’un parc, mais il est arrêté par un garde qui lui indique une pancarte portant l’inscription « Interdit aux Chinois et aux chiens ». Lorsqu’un groupe de Japonais passant par là se moque de lui, il déchaîne sa rage contre ses tourmenteurs avant de briser le panneau d’un puissant coup de pied.
Malgré son portrait négatif des Japonais, La Fureur de vaincre a rencontré un immense succès au Japon. Les fans ont été époustouflés par la performance captivante de Lee et son incroyable maîtrise des arts martiaux. Aujourd’hui encore, l’œuvre reste comme un testament du large attrait qu’exerce Lee sur le public.
L’attrait d’un étranger
Lee était traité comme un étranger partout où il allait. Même lorsqu’il a accédé à la célébrité mondiale au cours des trois années où il s’était établi à Hong-Kong, les habitants de la ville ne l’ont jamais pleinement adopté comme l’un des leurs, le voyant davantage comme un Américain que comme un Chinois. Il était constamment snobé dans les sondages d’opinion des revues, et son unique grand prix cinématographique était un prix spécial du jury au Golden Horse Festival de Taïwan. Aux États-Unis, son pays d’origine, il était aussi victime de discrimination pour son héritage asiatique. Même dans les cercles traditionnels des arts martiaux, bien des gens lui reprochaient sévèrement d’enseigner le kung-fu à des non-Chinois.
Dans le même temps, Lee transcendait toutes les identités culturelles. Il parlait couramment le cantonais et l’anglais, et ses origines mixtes asiatiques et européennes conféraient à ses traits une sérénité introspective à l’écran qui contrastait avec l’intensité de son art martial. Certes, il ne disposait d’aucun endroit qu’il aurait vraiment pu considérer comme son foyer, mais c’est cette absence d’une identité nationale claire qui a insufflé à ses films un talent artistique transcendant les frontières et l’ethnicité.
L’essor de Lee a coïncidé avec l’arrivée du Japon au sommet de son « miracle économique ». Bien que le pays fût en train de renouer avec la communauté internationale, de nombreux Japonais continuaient d’éprouver un sentiment d’infériorité vis-à-vis de l’Occident, et à bien des égards Lee incarnait aux yeux des Japonais le symbole de quelqu’un qui avait surmonté ce conflit intérieur. Il était certes une vedette américaine chinoise d’envergure internationale, mais ses idées et sa philosophie entraient aussi profondément en résonnance avec la psyché nippone. La dichotomie est un aspect central de l’attrait exercé par Lee et des raisons pour lesquelles il reste un personnage aimé dans le Japon d’aujourd’hui.
Chronologie de la vie de Bruce Lee
1940 Né à San Francisco, pendant que son père, artiste de théâtre traditionnel cantonnais, était en tournée aux États-Unis.
1941 La famille retourne à Hong Kong.
1948 Fait ses débuts en tant qu’enfant acteur.
1955 Commence à s’entraîner au wing chun, une forme de kung-fu (d’autres sources parlent de 1953).
1959 Retourne à San Francisco pour demander la nationalité américaine.
1961 Intègre l’université de Washington (qu’il abandonnera)
1962 Ouvre sa première école d’arts martiaux à Seattle.
1967 Ouvre une école à Los Angeles, et introduit le jeet kune do.
1970 Ferme son école de Seattle, Oakland et Los Angeles.
1971 Retourne à Hong Kong. Sortie de son premier grand film, Big Boss.
1972 Sortie de La Fureur de vaincre et de La Fureur du dragon.
1973 Meurt le 20 juillet. Sortie de Opération Dragon.
1974 Ses films sortent successivement au Japon, en un temps très court, générant un boom.
1978 Sortie de son film posthume, inachevé et complété par des duoublures, Le Jeu de la mort. Second boom au Japon.
1993 Sortie d’un biopic intitulé Dragon, l’histoire de Bruce Lee. Le succès est tel qu’il génère un troisième boom au Japon.
Liste créée par Nippon.com sur la base des données de Chow Sin’ichee.
(Photo de titre : la statue en bronze de Bruce Lee sur l’avenue des Stars, à Hong Kong. © Reuters/Tyrone Siu)