Comment expliquer le phénomène des chanteurs masqués japonais ?

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Un nombre croissant d’artistes japonais choisissent de dissimuler leur identité personnelle au public. La sociologue Koizumi Kyôko explore comment ces chanteurs masqués révèlent une tradition culturelle japonaise de longue date, celle de passer « d’un visage à un autre ».

Les deux faces d’un masque

Depuis le début des années 2010, une vague d’artistes qui se voilent derrière des masques, des silhouettes ou des avatars animés s’est imposée dans l’industrie musicale japonaise. Connus sous le nom de fukumen shingâ, ou « chanteurs masqués », des artistes tels qu’Ado ou encore le groupe Zutomayo ont accédé à la notoriété grâce à des plateformes en ligne comme YouTube, devenant de véritables stars tout en protégeant farouchement leur véritable identité.

Les masques font partie de la culture et des arts du spectacle japonais depuis l’Antiquité ; les chanteurs masqués peuvent être vus comme une interprétation moderne d’une vieille tradition, où l’expression et l’art s’opposent au désir d’anonymat dans un monde obsédé par les célébrités.

Leur apparition avait été annoncée par le groupe pionnier de technopop Yellow Magic Orchestra dans son tube de 1979 « Behind the Mask », une chanson qui évoque le vide émotionnel tapi derrière les différents « masques » que les gens sont obligés de porter dans leur vie. Chantées à travers un vocoder (un appareil qui mélange les sonorités vocales et instrumentales), les paroles du Britannique Chris Mosdell évoquent les deux faces d’un masque avec une tonalité robotique et envoûtante. Le roi de la pop Michael Jackson avait poussé cette imagerie encore plus loin dans sa reprise pour laquelle, dans le clip publié après son décès, le masque était littéralement devenu la vedette.

Différents visages

L’essor des chanteurs masqués a vraiment débuté à la fin des années 2010, avec une augmentation conséquente de leur nombre sur les plateformes en ligne. On y trouve Ado, dont le tube de 2020 « Usseewa » est devenu un hymne reflétant les frustrations de la jeunesse d’aujourd’hui, le chanteur Yama, et le groupe Zutomayo, dont le seul membre un tant soit peu identifié est la vocaliste féminine ACA-Ne. Les raisons invoquées pour garder leur identité secrète varient beaucoup d’un artiste à l’autre. Par exemple, les quatre membres du groupe précurseur GRe4N BOYZ (GreeeeN) cachent leur visage depuis leurs débuts en 2007 afin que leur carrière musicale n’interfère pas avec leur métier de dentistes.

Le mot « masque » se traduit en japonais soit par fukumen, soit par kamen, mais les deux termes ne sont pas, à strictement parler, interchangeables. Le professeur Yoshioka Hiroshi, de l’Université des arts de Kyoto, souligne que le japonais dispose en réalité de trois mots pour masque, en ajoutant à la liste masuku, emprunté à l’anglais. Yoshioka note que kamen peut évoquer une image occidentale ou gothique, alors que fukumen décrit le fait de cacher son identité dans un but précis. Le troisième terme parfois utilisé, masuku, désigne quant à lui un simple couvre-visage, comme ceux portés par le personnel médical ou par les personnes malades au Japon, et dont la fonction première n’est pas le camouflage mais la protection contre les éléments indésirables.

Selon l’interprétation de Yoshioka, les chanteurs masqués japonais combinent les qualités des deux, kamen et fukumen. Dans le sens japonais, le kamen sert souvent à effacer l’émotion pour permettre une expression pure, comme le visage neutre des masques de qui, associé aux mouvements stylisés des acteurs, transmet une palette d’émotions, ou les capuchons noirs portés par certains marionnettistes dans l’art traditionnel du bunraku. Cela contraste avec le kamen de la tradition occidentale, comme les masques coquins arborés par la noblesse lors des bals masqués, qui offraient anonymat et liberté.

Il est important de distinguer les nuances culturelles japonaises et occidentales entre kamen et fukumen lorsqu’on étudie le phénomène des chanteurs masqués nés sur internet. Même si la J-Pop est ancrée dans des traditions musicales occidentales, Ado, l’une des figures les plus emblématiques des chanteurs masqués, met en lumière le contexte traditionnel japonais de ce phénomène.

Ado, un clin d’œil à la tradition

Ado a débuté en tant qu’utaite, terme désignant les artistes qui reprennent des morceaux créés avec le logiciel de synthèse vocale Vocaloid. Elle a rapidement connu un succès international, avant de faire des tournées dans le monde entier depuis 2024. Avant son premier concert aux Philippines, elle déclarait au Manila Bulletin vouloir profiter de cet évènement pour permettre au public mondial de découvrir la beauté de la culture et de la musique japonaise.

Ado exprime une profonde appréciation pour la culture traditionnelle japonaise. Son nom de scène, qui désigne un personnage secondaire d’une pièce de théâtre, et son premier album intitulé Kyôgen (2022) sont des références au théâtre comique classique japonais. Ces choix peuvent donc sembler un peu curieux pour une chanteuse masquée (le kyôgen, contrairement au , se joue en grande partie sans masque), mais l’intention est claire. Il y a aussi sa prestation lors du célèbre programme musical de fin d’année Kôhaku uta gassen sur NHK en 2023, où elle s’est présentée sous la forme d’une marionnette d’ombre sur la scène du temple Higashi Hongan-ji à Kyoto dans une performance fusionnant culture Vocaloid et arts du spectacle traditionnels.

Avant de projeter sa silhouette lors de ses concerts, Ado se produisait déjà en ligne sous une forme virtuelle, publiant des chansons enregistrées à la maison, dans un style connu au Japon sous le nom de takuroku. Même après son passage dans la J-Pop mainstream, où l’on attend généralement des artistes qu’ils montrent leur visage, elle a fait le choix inhabituel de rester anonyme.

Au lieu de photos promotionnelles classiques, Ado utilise un avatar créé par l’illustrateur et directeur artistique Orihara pour façonner son image publique. En comparaison, Billie Eilish, qui a à peu près le même âge qu’Ado et s’est également fait connaître par des enregistrements que l’on peut qualifier de takuroku dans sa chambre, se produit à visage découvert, montrant que l’anonymat n’est pas la norme mondiale pour les artistes enregistrant chez eux. Cela soulève une question : le choix d’Ado ainsi que d’autres chanteurs masqués japonais de cacher leur visage trouve-t-il donc ses racines dans la culture traditionnelle japonaise ?

Regard tourné vers l’intérieur

Le philosophe japonais Sakabe Megumi a décrit le rôle transformateur des masques dans la culture japonaise. Dans le , les masques sont considérés comme l’omote, la façade extérieure, tandis que le visage sans masque, hitamen, représente l’ura, le vrai moi intérieur, les deux faces alternant constamment.

L’acteur de Katô Shingo décrit le port du masque comme libérateur. Il explique que son champ de vision se rétrécit, que sa concentration s’aiguise et que toute gêne disparaît, lui permettant de jouer selon les élans de son cœur. Cette liberté ressentie par Katô et d’autres acteurs de a été partagée par beaucoup durant la pandémie, quand le port du masque était obligatoire. Les enfants s’y étaient tellement habitués qu’ils ont développé une « dépendance au masque » et, une fois la pandémie apaisée, ils ont commencé à se sentir anxieux à l’idée de montrer leur visage nu, un phénomène que Katô dit comprendre parfaitement.

Dans l’ensemble, cela suggère qu’au Japon, les masques servent moins à projeter une persona extérieure qu’à créer un mécanisme pour se tourner vers l’intérieur. Paradoxalement, cette focalisation sur le moi intérieur mène à une expression plus libre et plus riche. Comme dans le , où intérieur et extérieur se chevauchent de manière subtile, les chanteurs masqués naviguent habilement cet espace intermédiaire pour révéler leur ura, leur vrai moi. Le masque les protège aussi d’une curiosité intrusive du public, permettant aux fans de se concentrer sur la musique, les performances et l’expression individuelle.

Dans une interview accordée en mars 2024 au quotidien britannique The Guardian, Ado déclarait que son objectif lors de ses concerts était d’obtenir une expression pure à travers le chant, l’éclairage et la projection de sa silhouette, reflétant son désir d’une appréciation de son art et de sa performance, sans que son public ne soit influencé par son apparence réelle.

Faut-il voir le succès international d’Ado et d’autres chanteurs masqués comme une nouvelle floraison issue des graines plantées par YMO dans « Behind the Mask » un demi-siècle plus tôt ? Si c’est le cas, les chanteurs masqués japonais pourraient bien bouleverser l’industrie musicale mondiale en renversant l’idée reçue selon laquelle les artistes doivent montrer leur vrai visage, ce qui serait une prouesse remarquable.

(Photo de titre : Pixta)

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