Réfléchir à la guerre

La répression des libertés en temps de guerre : arrêté pour un dessin, le témoignage d’un Japonais de 104 ans

Histoire Société

La loi japonaise sur la préservation de la paix est devenue un redoutable outil de contrôle de l’État. Hishiya Ryôichi et d’autres étudiants en art à Asahikawa, sur l’île de Hokkaidô, ont été incarcérés au titre de cette loi pour avoir peint des scènes de la vie quotidienne. Âgé aujourd‘hui de 104 ans, Hishiya se penche sur cette expérience, ainsi que sur ses efforts en vue de blanchir les noms de ses camarades de classe.

Hishiya Ryôichi HISHIYA Ryōichi

Né en 1921 à Asahikawa, dans l’île de Hokkaidō. Arrêté en 1941 en vertu de la loi japonaise de préservation de la paix, alors qu’il était membre du club d’art de l’École normale d’Asahikawa. Condamné en 1943 à 18 mois de prison, avec sursis pendant trois ans. Au cours des dernières décennies, il s’est engagé dans un long combat pour la réhabilitation de son honneur et l’obtention d’une indemnisation de l’État. Même après avoir fêté ses 104 ans en novembre 2025, il continue de témoigner publiquement, en tant que « dernier témoin vivant » des effets de cette loi.

Des arrestations choquantes au titre de la loi sur la préservation de la paix

Au Japon, le début du XXe siècle a été une époque d’incertitude politique, économique et sociale, due à la rapidité de la modernisation. L’essor des mouvements de gauche a incité le gouvernement à faire passer la Loi sur la préservation de la paix (chian iji hô) en 1925 en vue de protéger le système impérial. Pendant la guerre, cette loi est devenue un instrument clef de contrôle social, utilisé pour restreindre les libertés, notamment la liberté d’expression.

Dans une affaire tristement célèbre datant de la guerre, des étudiants en art d’une école normale d’Asahikawa, sur l’île de Hokkaidô, ont été incarcérés pour avoir peint des scènes de la vie quotidienne dans leurs œuvres d’art. À 104 ans, Hishiya Ryôichi est le dernier survivant des membres de ce groupe.

Bien qu’âgé de plus d’un siècle, Hishiya garde un souvenir clair des événements de sa jeunesse, et il décrit son emprisonnement de 1941 comme « une horrible expérience ». C’était un étudiant âgé de 19 ans quand les autorités ont incarcéré des membres du club d’art sous prétexte de sympathies communistes présumées.

Hishiya est entré à l’école normale d’Asahikawa en 1936 dans l’espoir de devenir professeur d’art. Jeune homme créatif aimant le dessin, il s’est inscrit au club d’art de l’école. Il aimait aussi le cinéma et s’échappait du dortoir avec des amis pour aller regarder des films. Lecteur insatiable, il se plongeait souvent dans la lecture de livres provenant de boutiques locales.

Hishiya Ryôichi (au premier rang à gauche) et les autres membres du club d’art de l’École normale d’Asahikawa. (Avec l’aimable autorisation de Hishiya Ryôichi)
Hishiya Ryôichi (au premier rang à gauche) et les autres membres du club d’art de l’École normale d’Asahikawa. (Avec l’aimable autorisation de Hishiya Ryôichi)

En janvier 1941, la vie d’étudiant insouciant qu’il partageait avec ses amis du club d’art a connu une fin brutale quand leur conseiller, Kumada Masago, a été arrêté pour infraction à la loi sur la préservation de la paix. À cette époque, le gouvernement de temps de guerre, qui avait élargi le champ d’application de la loi, l’utilisait pour réprimer les idées et les mouvements politiques qu’il jugeait dangereux.

Selon Hishiya, l’arrestation de Kumada a provoqué une onde de choc. Les autorités s’en étaient prises au professeur parce qu’il encourageait les étudiants à dépeindre la vie réelle des gens ordinaires. « Je n’avais jamais entendu parler de la loi sur la préservation de la paix », se souvient Hishiya. « J’étais immature et je ne comprenais pas ce qui se passait. » Des camarades de classe plus perspicaces ont averti que les élèves seraient probablement les prochains sur la liste.

L’atmosphère à l’école a rapidement changé. L’armée a occupé le campus et déployé du personnel pour surveiller les étudiants et les enseignants. Hishiya s’apprêtait à obtenir son diplôme quand lui et d’autres membres du club d’art, accusés d’être influencés par les idées de Kumada, ont reçu l’ordre de redoubler leur dernière année.

Des images de tous les jours

Hishiya se disait que s’il faisait profil bas il finirait par obtenir son diplôme. Mais, en septembre 1941, trois policiers entrèrent dans le dortoir au petit matin et le réveillèrent, lui et plusieurs autres. « Ils ont montré un mandat et m’ont demandé si je me souvenais de Kumada. Quand j’ai répondu oui, ils m(ont dit de rassembler mes affaires de toilette. » Hishiya et quatre autres membres du club d’art furent arrêtés et emmenés en prison.

Hishiya a documenté son arrestation dans un dessin intitulé « La police arrive ». (Avec l’aimable autorisation de Hishiya Ryôichi)
Hishiya a documenté son arrestation dans un dessin intitulé « La police arrive ». (Avec l’aimable autorisation de Hishiya Ryôichi)

Au cours de l’interrogatoire, les policiers lui ont posé de questions sur un dessin représentant deux étudiants en train de parler d’un livre. Cette œuvre faisait partie d’un travail décrivant la vie au dortoir, mais les enquêteurs ont décrété que le livre représenté sur l’image était un texte communiste.

Hishiya rejette cette accusation. « A l’époque, je ne savais rien du communisme. Je me contentais de dépeindre la vie de tous les jours, comme Kumada nous avait encouragé à le faire. Je voulais juste montrer que la lecture était un élément important de la vie des jeunes gens. »

Une œuvre de Hishiya représentant deux personnes plongées dans une profonde discussion. (Avec l’aimable autorisation de Hishiya Ryôichi)
Une œuvre de Hishiya représentant deux personnes plongées dans une profonde discussion. (Avec l’aimable autorisation de Hishiya Ryôichi)

Des aveux forcés

Détenus à la prison d’Asahikawa, les étudiants ont dû faire face à des conditions difficiles. La police, qui exigeait des confessions écrites, avait souvent recours à la violence, giflant les prisonniers ou les frappant avec des épées en bambou. Soumis à une pression psychologique intense, Hishiya a fini par signer une déclaration où il reconnaissait sa culpabilité.

« Il n’y avait pas un mot de vrai dans mes aveux », dit-il. « Mais ils ont satisfait mes interrogateurs. »

La police a ensuite utilisé la déclaration pour faire pression sur son ami proche Matsumoto Gorô, qui était interrogé simultanément. « Ils ont dit à Matsumoto ce que j’avais écrit pour le forcer à faire des aveux. » A leur propre surprise, les étudiants étaient devenus « communistes ».

Un croquis de Hishiya représentant l’interrogatoire d’un prisonnier. (Avec l’aimable autorisation de Hishiya Ryôichi)
Un croquis de Hishiya représentant l’interrogatoire d’un prisonnier. (Avec l’aimable autorisation de Hishiya Ryôichi)

Hishiya, qui a passé 15 mois en prison, a dû supporter le rigoureux hiver d’Asahikawa, où la température tombe à moins 30°C. L’expérience était d’autant plus pénible que sa maison familiale se trouvait juste de l’autre côté du mur de la prison. « Nous vivions dans une telle proximité que ma famille pouvait entendre la cloche qui réveillait les prisonniers tous les matins », se souvient-il. « Ma mère et mes frères ont fini par réaliser que j’étais détenu là. » Désespéré, il a même envisagé de se suicider.

Une législation utilisée pour réprimer la liberté de penser

La loi de 1925 sur la préservation de la paix a été adoptée en partie en réaction à la révolution russe de 1917. Elle visait à éliminer les idéologies qui menaçaient le système impérial ou rejetaient la propriété privée.

L’historien Ogino Fujiro, professeur émérite à l’université de commerce d’Otaru, explique que le gouvernement en place durant la guerre avait recours à la loi pour arrêter les groupes qu’il considérait comme des menaces.

« Les documents officiels montrent que près de 70 000 personnes ont été arrêtées au titre de la loi », dit Ogino. « Une centaine d’entre elles, notamment des membres du Parti communiste japonais, ont été torturées à mort, tandis que plusieurs centaines ont succombé à des violences psychologiques ou physiques. »

Chronologie 1917–1945

1917

Révolution russe

1925

Adoption de la loi sur la préservation de la paix

1928

La première révision de la loi fait de la peine de mort la punition maximale

1935

Le Parti communiste japonais est effectivement détruit

1937

Début de la guerre sino-japonaise

1941

La deuxième révision de la loi élargit le champ de la répression

Hishiya et ses camarades de l’école normale d’Asahikawa sont arrêtés

Début de la guerre du Pacifique

1943

Hishiya condamné à 18 mois de prison (avec trois ans de sursis)

1945

Fin de la Seconde Guerre mondiale

La loi de préservation de la paix est abolie par le Commandement suprême des forces alliées

Bien des personnes arrêtées n’avaient aucun lien avec le communisme. Au même titre que Hishiya, elles ont été victimes du virage du Japon vers le nationalisme.

Après 1935, quand les mesures de répression gouvernementales eurent largement anéanti le Parti communiste japonais, les unités de police chargées de contrôler la pensée politique se sont mises en quête de nouvelles cibles « subversives » au nom de la sécurité nationale. À mesure que s’intensifiait la guerre sino-japonaise et que le Japon se mobilisait dans la perspective d’une guerre totale, la répression s’est étendue jusqu’à inclure les sociaux-démocrates, les militants syndicaux, les libéraux, les nouveaux groupes religieux et même les chrétiens.

D’après Ogino, l’affaire de l’École normale d’Asahikawa montre jusqu’où les autorités sont allées pour empêcher toute dissidence. Les responsables craignaient que les représentations réalistes de la vie quotidienne pussent mettre en évidence la pauvreté et les contradictions sociales, encourageant par la même occasion la critique du gouvernement et nourrissant les idées communistes.

Le gouvernement a également modifié la loi à deux reprises, élargissant son champ d’application ainsi que les sanctions. En pratique, observe Ogino, les tenants du pouvoir pouvaient l’appliquer à quasiment tout le monde.

Les espoirs de paix et de liberté

Hishiya est sorti de prison en décembre 1942, dans l’attente de son procès. Il a été expulsé de l’école et par la suite condamné à une peine de 18 mois avec sursis. Il a finalement été appelé sous les drapeaux.

Dans la crainte d’autres persécutions, Hishiya a gardé pendant de nombreuses années le silence sur son incarcération, en investissant sa colère dans l’art. En 1943, il a peint un autoportrait où il portait le chapeau rouge de sa sœur, se moquant ainsi de l’étiquette communiste dont on l’avait affublé.

Après la guerre, les autorités d’occupation alliées ont rapidement aboli la loi sur la préservation de la paix. Malgré cela, Hishiya a continué pendant des décennies à parler rarement de son expérience.

Grâce à ses liens familiaux, il a trouvé un emploi chez Asahikawa Gas, une entreprise du secteur de l’énergie, pour finalement prendre sa retraite en 1979 en tant que directeur d’une filiale. Il s’est marié, a pris soin de sa famille et s’est adonné à la photographie comme passe-temps.

Il n’est revenu à la peinture qu’après sa retraite. Un virage s’est produit en 1979 lorsqu’il a assisté à une réunion d’anciens membres du club d’art. Cette rencontre a ravivé de vieilles amitiés et même donné lieu à une conversation téléphonique avec Kumada, leur ancien professeur. En 1981, le groupe a publié une revue littéraire proposant des essais, des nouvelles et des récits de voyage.

À mesure que les détails de l’incident d’Asahikawa ont été révélés, des chercheurs et des associations civiques ont encouragé Hishiya à s’exprimer publiquement. En 2006, l’historien Miyata Han lui a rendu visite et, de concert, ils sont entrés en contact avec d’autres personnes liées à l’affaire. A mesure que Hishiya se mettait à partager son histoire, une colère longtemps refoulée a refait surface.

Hishiya Ryōichi (Nippon.com)
Hishiya Ryōichi (Nippon.com)

Depuis lors, il s’est efforcé de blanchir la réputation de ses camarades de classe. Chaque année, il se rend au Parlement en compagnie de ses partisans pour demander au gouvernement de présenter des excuses et d’accorder une indemnisation aux familles des victimes.

Privé de sa liberté dans sa jeunesse, Hishiya suit de près l’actualité politique. En 2017, quand la coalition menée par le Parti libéral-démocrate a a élargi le champ d’application des infractions liées à une conspiration dans la législation relative au crime organisé, il a rejoint des associations civiques pour manifester son mécontentement. Il voyait des similitudes inquiétantes entre cette initiative et la loi sur la préservation de la paix.

Aujourd’hui, il reste préoccupé par la direction que prend le monde. « Je veux que la paix et la liberté soient protégées en tant que droits fondamentaux », dit-il. « Mais on a parfois l’impression que ces droits s’érodent peu à peu sous nos yeux. »

(Photo de titre : Hishiya Ryôichi lors de notre entretien dans un hôtel à Asahikawa le 11 novembre 2025ーNippon.com. Son autoportrait peint en 1943, peu après sa libération de prison, où il apparaît coiffé du chapeau rouge de sa sœur.)

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