L’onnagata, ou l’art d’incarner la féminité : les différents visages de l’acteur de kabuki Nakamura Kyôzô
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Un très jeune spectateur de kabuki avec sa grand-mère
Nakamura Kyôzô interprète avec une grande maîtrise un large éventail de personnages féminins, allant de la vieille femme des pièces historiques (dites jidaimono) à l’épouse docile des pièces sentimentales (dites sewamono). Issu d’un milieu modeste, il est devenu acteur de kabuki après avoir suivi la formation de l’École nationale de kabuki du Théâtre national. Il compte aujourd’hui plus de quarante ans de carrière. Il revient ici sur sa rencontre avec cet art ancien.
« Comme mes parents travaillaient, c’est ma grand-mère qui s’occupait de moi quand j’étais petit, qui m’emmenait voir des pièces de kabuki. Mon souvenir le plus lointain remonte à l’âge de cinq ans, avec la pièce Kokusen’ya kassen (« La bataille de Kokusenya »). Même si je ne comprenais pas l’histoire, j’ai dû ressentir quelque chose dans mon cœur d’enfant. Je séchais parfois la maternelle et l’école primaire pour y aller, et avant même de m’en rendre compte, je disais : « Je veux devenir acteur de kabuki. »
Vers l’âge de dix ans, il finit par supplier ses parents de l’inscrire à des cours de danse japonaise. Une fois au collège, il se rendait chaque dimanche dans la loge de Nakamura Utaemon VI, qu’il avait rencontré par hasard, et enfilait un kimono noir pour donner un coup de main dans les coulisses. Néanmoins, cette période ne dura pas.
« J’ai fini par comprendre qu’il était très difficile de percer dans le monde du kabuki sans venir d’une famille issue de la tradition. J’ai donc renoncé à devenir acteur, je resterais simple spectateur, voilà tout, et je suis entré à l’université. »
Il y a des rêves auxquels on ne peut renoncer
À l’université, il s’est spécialisé en littérature du début des temps modernes et a étudié Ueda Akinari et Ihara Saikaku. Il continué néanmoins à fréquenter le théâtre Kabuki-za et est tombé sous le charme de Nakamura Jakuemon IV, célèbre onnagata (personnage féminin interprété par un homme).
Peu à peu, assister aux représentations ne suffisait plus à assouvir sa passion pour le kabuki. Il s’est alors inscrit à l’école de kabuki dirigée par Takechi Tetsuji, critique de théâtre, metteur en scène et réalisateur de cinéma. L’année suivant l’obtention de son diplôme universitaire, en 1980, il a intégré la sixième promotion de l’école de formation des acteurs de kabuki du Théâtre national.
« Sur vingt candidats, la moitié a été admise à l’école de formation. En l’espace d’un an et dix mois, nous avons dû assimiler, dans le cadre d’un programme intensif, toutes les disciplines : le jeu d’acteur dans les rôles masculins et féminins, la danse japonaise, le nagauta, les instruments de musique tels le shamisen, le tsuzumi, le taiko, le gidayû, le koto, la cérémonie du thé, les combats scéniques et le maquillage. À la fin de la formation, nous n’étions plus que cinq. »
Une fois son diplôme obtenu, il n’hésita pas à frapper à la porte de Nakamura Jakuemon IV.
« En sortant de l’entretien, mon maître m’a demandé : “Qu’est-ce qui est le plus important pour un comédien ?” Alors que je réfléchissais, il m’a répondu : “Pour un acteur, c’est la condition physique.” Et il a ajouté : “Tu n’as pas l’air d’avoir beaucoup d’endurance, alors tu devras t’entraîner pour en acquérir.” »
Jakuemon lui a donné le nom de « Kyôzô ». Celui-ci a suivi point par point les enseignements de son maître concernant la manière de se présenter, de se mouvoir et de se maquiller en tant qu’onnagata.

Taki no Shiraito (« Le fil blanc de la cascade »), pièce jouée lors d’une production maison. (© Taguchi Masami)
L’expression yanagigoshi (« taille de saule ») désigne la silhouette et la posture d’une belle femme. Une taille fine et souple comme une branche de saule, était considérée comme l’idéal de la féminité.
« Pour obtenir une silhouette gracieuse, il faut relâcher les genoux et faire travailler les hanches. Pour donner l’impression d’avoir les épaules tombantes, il faut rapprocher les omoplates, relâcher les épaules, serrer les aisselles et bomber la poitrine. C’est ce genre d’entraînement que nous suivons. Tant que l’on n’a pas acquis cette silhouette, on ne peut pas porter correctement le costume. Les onnagata doivent notamment solliciter des muscles que l’on n’utilise pas habituellement, pour supporter le poids des costumes et des perruques. J’ai appris qu’il était indispensable de renforcer les jambes et les hanches. »
Son maître lui disait : « Il faut faire bouger les viscères, sous les os ! Quand les viscères bougent, le cœur d’une femme se forme naturellement. C’est le point fondamental ».
Des conférences sur le kabuki à travers le monde
Après s’être perfectionné sous la houlette de son maître aimé et vénéré, et avoir vu son talent reconnu, Nakamura Kyôzô a commencé à recevoir des propositions pour des pièces autres que celles du répertoire du kabuki.
Il s’est essayé à des projets variés, adaptations de pièces de théâtre hors du répertoire ou même des spectacles en collaboration avec des artistes de flamenco. En 2015, Nakamura Kyôzô jouait l’une des trois sorcières dans Macbeth de Shakespeare, mis en scène par Ninagawa Yukio. En 2023, il a lui-même monté Phèdre de Jean Racine, incarnant lui-même l’héroïne qui tombe amoureuse de son beau-fils.

Phèdre, l’héroïne tragique, lors d’une production maison (© Taguchi Masami)
Depuis 1998, grâce aux programmes d’échanges culturels de la Fondation du Japon pour les échanges culturels et de l’Agence pour les Affaires Culturelles, les missions visant à faire découvrir le kabuki à l’étranger se sont multipliées. À ce jour, Nakamura Kyôzô a visité 60 villes dans 34 pays, et a donné des cours sur la préparation physique des onnagata et les gestes codés pour exprimer les émotions.
Il n’est pas rare que des diplomates ayant assisté aux conférences et aux spectacles de Kyôzô lui proposent ensuite de se produire dans un pays où ils sont mutés, ce qui explique que la renommée de Nakamura Kyôzô s’est grandement étendue à l’international.
La conférence sur les mouvements du kabuki, par exemple, a captivé le public grâce à son humour.
« Quand on rit, on se cache la bouche avec la manche et on rit en faisant “ ho ho ho ” quand on pleure, on se couvre les yeux et on laisse échapper un “ kaaa… ”. Quand j’explique cela aux participants et que je leur demande de le faire avec moi, tout le monde s’amuse beaucoup. »
La maîtrise artistique de Nakamura Kyôzô, qui lui permet d’incarner aussi bien une jeune fille gracieuse qu’une vieille femme, est impressionnante de conviction.
« Quand on appelle une femme par son nom, le geste consistant à se désigner du doigt en demandant confirmation, “Moi ?” varie selon l’âge. Les jeunes femmes se désignent avec le dos du doigt, les femmes d’âge mûr avec le côté du doigt, et les grand-mères avec le bout du doigt. »
Sur scène, le « monsieur » qui donnait une conférence il y a encore quelques instants se maquille, enfile son costume et se métamorphose en jeune fille de la ville. Les spectateurs étrangers qui assistent à un spectacle de kabuki pour la première fois sont enthousiastes devant cette danse où elle exprime le tourment amoureux, la folie et la passion.
Outre les célèbres danses onnagata comme celle de Sagi-musume (La fille-héron), Nakamura Kyôzô interprète également le rôle masculin dans Shakkyô (pont de pierre), dans lequel il exécute avec brio la danse du lion qui secoue sa crinère, laissant le public stupéfait de découvrir qu’il s’agit du même interprète.

Nakamura Kyôzô interprète une jeune fille amoureuse dans Sagi-musume (à gauche) et incarne un lion secouant sa crinière avec fougue dans Shakkyô. Les spectateurs sont étonnés en découvrant que les deux rôles sont incarnés par le même interprète. (Avec l’aimable autorisation de Nakamura Kyôzô)
Nakamura incarne aussi bien de ravissantes jeunes princesses que les femmes âgées.
L’originalité nait de l’imitation
« Un célèbre professeur d’université spécialiste du kabuki m’a dit un jour : “Dans le kabuki, il y a nécessairement deux voies : celle qui consiste à préserver la tradition et celle qui consiste à la transgresser.” Il est indispensable de maîtriser les classiques, mais il faut aussi créer de nouvelles œuvres en tirant parti des techniques du kabuki. Au début, on peut se contenter d’imiter. À force de s’entraîner, lorsqu’on atteint un certain niveau, on parvient à s’affranchir de ces codes. C’est ce qu’on appelle “briser les codes”. On acquiert alors une totale liberté, et notre personnalité propre commence à s’exprimer. »

Nakamura Kyôzô a publié un ouvrage sur les souvenirs de son maître, Jakuemon IV, les traditions qu’il a préservées tout au long de sa carrière et ses efforts en faveur de l’innovation.
Nakamura Kyôzô enseigne actuellement à l’École nationale de formation des acteurs de kabuki, où il forme la relève. Alors que ces dernières années, on ne comptait qu’un ou deux candidats à l’admission à chaque promotion, leur nombre est passé à six cette année, sans doute grâce au succès du film Le Maître du Kabuki. Les acteurs issus de cette école peuvent-ils rivaliser avec les « enfants du sérail », nés et élevés dans des familles de kabuki ? C’est avec un sourire radieux et sans hésitation que Nakamura Kyôzô répond.
« Le fils d’une famille de kabuki a acquis de l’expérience en montant sur scène à maintes reprises depuis son plus jeune âge. Il y a bien sûr une différence. Mais cela peut être surmonté grâce à l’effort, à la détermination et au talent. »
De plus en plus de jeunes sont présents dans le public, les possibilités du kabuki sont infinies. Pour finir, Nakamura Kyôzô adresse un message à ceux qui souhaitent découvrir le kabuki :
« Je vous conseille tout d’abord de demander conseil à quelqu’un qui s’y connaît bien en kabuki et de commencer par des pièces accessibles aux débutants. Si cela éveille votre intérêt, approfondissez vos connaissances. Une chose est sûre, on ne peut pas vraiment comprendre les arts traditionnels sans les étudier de près. Une fois que vous les aurez compris, vous apprécierez encore davantage le kabuki. J’espère que cela incitera un peu plus de gens à s’y intéresser. »

Salut final lors d’une représentation au Mexique. (Avec l’aimable autorisation de Nakamura Kyôzô)
(Article édité en collaboration avec Power News. Photo de titre : au centre, Nakamura Kyôzô sans maquillage ; à gauche, dans le rôle d’un magistrat ; à droite, dans celui d’une jeune femme. Les photos d’interview sont de Nippon.com ; avec l’aimable autorisation de Nakamura Kyôzô)


