Comment se métamorphoser en femme sur scène : l’acteur de kabuki Nakamura Takanosuke dévoile ses techniques
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Les onnagata constituent la base du kabuki
Du 9 au 23 avril, Nakamura Takanosuke a effectué une tournée dans trois villes (Paris, Rome et Cologne) sous le titre « L’art des onnagata ».
Bien qu’il interprète principalement des rôles masculins (tachiyaku), l’artiste de 27 ans a cette fois-ci présenté une danse de rôle féminin (onnagata). Lors d’une conférence de presse organisée à Tokyo en vue de sa première tournée européenne, il a fait part de son enthousiasme, affirmant vouloir faire découvrir le charme des rôles féminins du kabuki au public étranger.

Takanosuke exprime ses ambitions à l’approche de sa première tournée européenne. Le février 2026, à Ginza (Tokyo).
« Les rôles féminins (onnagata) constituent un élément fondamental du kabuki. Même si, sur scène, je joue principalement des rôles tachiyaku (masculins), je danse également des rôles onnagata, et je dois comprendre les sentiments de ces personnages pour pouvoir interpréter les rôles masculins. Tous les acteurs de kabuki s’entraînent à danser les rôles onnagata dès leur plus jeune âge. »
Fuji-musume est un spectacle emblématique de l’art des onnagata, qui exprime les sentiments amoureux innocents d’une jeune fille ; il est indispensable à la formation. Takanosuke l’a interprété pour la première fois à l’âge de 15 ans, lors d’un atelier organisé par son propre groupe d’étude.

« L’art des onnagata » a été présenté dans les Maisons de la culture japonaise de trois villes européennes, à savoir Paris, Rome et Cologne.
Un art perfectionné pendant 400 ans
Le kabuki trouve son origine dans la « danse kabuki » créée par Izumo no Okuni en 1603. Sa popularité ayant atteint des sommets, le shogunat, estimant qu’elle « portait atteinte aux bonnes mœurs », interdit les performances de danseuses féminines. Les hommes se mirent donc à incarner des rôles féminins, et c’est au cours de ces 400 ans d’histoire que l’art de l’interprétation des rôles féminins par les onnagata s’est perfectionné.
Le défunt père de Takanosuke était Nakamura Tomijûrô V (1929-2011), déclaré « Trésor national vivant ». C’était un maître de la danse, capable d’incarner aussi bien des rôles masculins que féminins.
Tomijûrô premier du nom (Tomijûrô I) fut l’un des principaux interprètes de rôles féminins de l’époque d’Edo (1603-1868). Il a incarné des personnages très variés, mais excellait tout particulièrement dans la danse. La pièce Kyôganoko Musume Dôjôji (souvent simplement appelée Musume Dôjôji), dont elle a assuré la première représentation, est devenue un classique de la danse d’un rôle féminin.
Le père de Tomijûrô I était le légendaire onnagata Yoshizawa Ayame (1673-1729). Son enseignement, qui consistait à « vivre au quotidien comme une femme », a eu une influence considérable sur les onnagata des générations suivantes.

Lors de la représentation à Paris, Takanosuke a également interprété le rôle principal de Shakkyô. Photo prise lors de la répétition générale au théâtre Kabuki-za de Tokyo, juste avant le départ de la tournée. (© Matsuda Tadao)
On identifie le personnage à son maquillage
Lors de cette tournée européenne, le maquillage et l’habillage, qui se font habituellement dans les loges, ont été réalisés en direct sur scène. Au son des tsuke (percussions des claves et des crécelles), Takanosuke fait son entrée et prend une pose pleine de puissance. Puis, celui qui vient d’interpréter ce rôle éminemment viril s’assoit devant la coiffeuse, se maquille le visage en blanc, enfile une perruque et revêt son costume pour se transformer en une gracieuse Fuji-musume (« La jeune fille aux glycines »). Cette mise en scène novatrice a surpris le public et a été accueillie par une salve d’applaudissements.
Pour un acteur de kabuki, le maquillage est une étape essentielle pour se glisser pleinement dans la peau de son personnage. L’acteur se maquille lui-même. L’apprentissage de cette technique fait partie de sa formation. Tout d’abord, pour faciliter l’application du maquillage, il étale un corps gras proche de la vaseline appelé bintsuke-abura sur l’ensemble du visage, puis recouvre ses sourcils et ses lèvres de fond de teint blanc. Il applique ensuite de la poudre blanche et dessine ses sourcils.

Les acteurs de kabuki se maquillent eux-mêmes. (© Matsuda Tadao)
L’une des caractéristiques du kabuki est que le maquillage identifie le personnage incarné par l’acteur. La couleur du visage reflète le rôle du personnage. Les rôles tachiyaku de jeunes hommes, de personnages vertueux et de nobles sont généralement maquillés en blanc, tandis que les rôles brutaux sont maquillés en rougeâtre et les rôles d’hommes du peuple ont un teint proche de la couleur de peau naturelle.
Le kuma-dori est une technique de maquillage typique du kabuki qui consiste à faire ressortir les veines et les muscles du visage. Outre le rouge, qui symbolise le sens de la justice, le courage et la fougue de la jeunesse, il existe également des kuma bleus et marron, dont les couleurs et la composition revêtent des significations multiples.
Pour les rôles onnagata, du blanc appliqué en premier lieu, puis une teinte rose pâle autour des yeux et sur les joues. Les lèvres sont dessinées de manière à leur donner une forme plus petite et arrondie que les lèvres réelles. Le maquillage, le costume et, pour finir, la perruque viennent compléter le tout.
L’ourlet de la robe est plus long que celui d’un kimono ordinaire, et on le porte de manière à ce qu’il traîne. C’est une astuce qui permet de mettre en valeur les beaux motifs du kimono et de souligner l’élégance. Pour affiner la ligne des épaules le col est légèrement ouvert sur la nuque.

Tout a été préparé avec soin, du maquillage et de l’habillage jusqu’aux répétitions de danse. (© Matsuda Tadao)
Dans Fuji-musume, l’un des moments forts est le hikinuki, une technique qui permet de changer de costume en un clin d’œil. Il s’agit d’un dispositif où plusieurs kimonos sont superposés et faufilés ensemble ; lorsqu’un assistant tire sur ces fils pour tirer le costume du dessus, celui-ci se détache d’un coup, laissant apparaître le costume situé en dessous. Ce changement de style saisissant est un véritable régal pour les yeux.
La perruque de la Fuji-musume, ornée d’une broche en forme de glycine (d’où son nom), pèse environ deux kilos. L’acteur danse avec légèreté, sans laisser apparaître qu’il porte un tel poids sur la tête.

Sur scène, Takanosuke se transforme en femme derrière un cadre représentant le miroir de sa coiffeuse. (© SHOCHIKU)
Faire paraître le corps plus souple
« Je souhaite vraiment que le public soit sensible à la beauté délicate, à la fois éclatante et empreinte de souplesse, propre à l’art des onnagata », déclare Takanosuke.
« Lorsqu’un homme incarne un rôle féminin, l’important est de toujours être conscient à la manière dont il présente son corps. Il est essentiel de paraître souple et féminin, sans donner une impression de grossièreté ou de rudesse. Quand on s’entraîne pour devenir onnagata, on nous enseigne la technique de base, laquelle consiste à rapprocher les omoplates et à les abaisser fortement, puis à marcher les jambes serrées avec une feuille de papier coincée entre les genoux et qu’il ne faut pas faire tomber. La conscience de son corps devant le regard des autres doit être encore plus aiguë que pour les rôles masculins. »
Ce qu’on attend d’un onnagata, c’est de la délicatesse. En particulier sur scène, l’acteur évolue en gardant constamment à l’esprit la présence du rôle principal masculin. C’est en multipliant ces petites « attentions » vers le partenaire tachiyaku que l’onnagata parvient à créer une atmosphère féminine.

Dans Fuji-musume, les changements de costumes constituent l’un des points forts du spectacle. (© SHOCHIKU)
Lors du spectacle à Paris, après Fuji-musume, Takanosuke a interprété Shakkyô, un rôle où il incarne un lion, animal sacré et majestueux, passant ainsi d’un rôle féminin à celui d’un personnage masculin au jeu dynamique. Cette danse, inspirée du nô, a pour moment fort le kefuri, où, le visage maquillé à la manière du nô, il agite avec fougue la longue crinière blanche du lion.
Sur son compte Instagram, Takanosuke a déclaré avoir été encouragé par la réaction du public dans chacune de ces villes. Il se montre désireux de jouer un jour le kabuki dans les grands théâtres étrangers, notamment au Théâtre du Châtelet à Paris, où son père, Tomijurô, avait autrefois dansé aux côtés de Nakamura Jakueimon IV.

Shakkyô, acclamé par le public lors de sa représentation à Paris. (© SHOCHIKU)
(Reportage, texte et édition de la vidéo par Hashino Yukinori et Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre © Matsuda Tadao. Photos d’interview : Nippon.com)
