Japon : Mieko Kawakami « féministe, mais pas auteure féministe »

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Charly TRIBALLEAU/AFP
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Tokyo, Japon | AFP
par Kyoko HASEGAWA

Dénonçant la représentation stéréotypée des femmes par les autres auteurs japonais et ayant elle-même reçu son lot de critiques, la romancière Mieko Kawakami, traduite dans le monde entier, aime « bousculer les choses ».

L’auteure de 44 ans, saluée comme plume innovante de la littérature japonaise, veut décrire le monde comme elle le voit et se faire l’écho de « voix qu’on n’entendrait jamais autrement » .

Le public « désire de plus en plus entendre les vraies voix des femmes asiatiques« , estime dans un entretien à l’AFP Mieko Kawakami, arrivée dans les librairies françaises dès 2012 avec son roman « Seins et Oeufs » .

Cette exploration de l’inconfort et de la confusion que ressentent parfois les femmes vis-à-vis de leur corps a séduit les lecteurs et lui a valu en 2008 le prix Akutagawa, la plus prestigieuse récompense littéraire japonaise.

Tout le monde n’a pas été convaincu: l’ex-gouverneur de Tokyo Shintaro Ishihara, généralement critique à l’égard des jeunes auteurs japonais, a qualifié l’ouvrage de « déplaisant« et de « divagations égocentriques ».

Récemment, Mieko Kawakami a repris ce texte relativement court pour en faire un vrai roman, qui a connu un succès international après sa parution en langue anglaise l’an dernier sous le titre « Breast and Eggs ».

Cette oeuvre explorant les enjeux éthiques de la reproduction et s’interrogeant sur le corps féminin et la sexualité a fait connaître Mieko Kawakami comme auteure féministe, description qui ne lui convient qu’à moitié.

« Je suis féministe, mais je ne suis pas une auteure féministe. Je veux écrire sur les femmes en tant que partie de l’humanité ».

Rôles « profondément ancrés »

Elle épingle régulièrement les inégalités, notant que les rôles traditionnels associés à chaque sexe sont si profondément ancrés dans la société nippone que les gens n’imaginent pas une alternative.

Par exemple, « l’expression japonaise “onna-kodomo” (littéralement les femmes et les enfants, NDLR) place les hommes à un niveau différent« , dit-elle, faisant des femmes et des enfants « des objets qu’ils possèdent ou peuvent contrôler ».

Quand Yoshiro Mori, président du comité d’organisation des Jeux olympiques de Tokyo, démissionne en février après des remarques sexistes, « le plus gros problème est qu’il ne semble pas avoir compris pourquoi ses mots ont tant blessé », fustige la romancière.

Elle voit cependant des motifs d’espoir dans l’indignation massive qui a suivi les déclarations de M. Mori, ex-Premier ministre de 83 ans, selon qui « les femmes parlent trop« lors des réunions.

« Il y a cinq ou dix ans, on aurait considéré cela comme une simple gaffe et on n’en aurait pas fait grand cas », dit-elle.

Mieko Kawakami n’hésite pas non plus à se confronter à ses pairs: en 2017, elle demande à Haruki Murakami, l’un des écrivains japonais contemporains les plus célèbres, pourquoi tant de ses personnages féminins semblent avoir une fonction purement sexuelle.

Charly TRIBALLEAU/AFP
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Issue de la classe ouvrière

La romancière a grandi à Osaka (ouest du Japon) dans la classe ouvrière, élevée par sa mère seule, une enfance qui a aiguisé sa sensibilité aux questions de classes sociales et aux inégalités économiques.

Dans ce milieu, « peu importe que vous soyez un homme ou une femme, il fallait travailler », dit Mieko Kawakami qui raconte avoir menti sur son âge pour être employée dans une usine pendant les vacances scolaires.

« Les gens du monde de l’édition qui m’entourent aujourd’hui ont fait de longues études et sont issus des classes moyenne et supérieure« , note-t-elle.

Mais « je n’oublie jamais la ville, les gens (des classes populaires, NDLR) et leurs voix, c’est là d’où je viens« , ajoute la romancière qui écrit souvent dans le style familier et mélodique du japonais parlé à Osaka.

Après avoir tenté pendant quelques années une carrière musicale, un poème envoyé à un magazine attire l’attention d’un éditeur qui l’encourage à s’essayer à des textes plus longs.

Son premier roman court – non traduit –, met en scène une assistante dentaire persuadée que le centre de sa pensée réside non dans son cerveau, mais dans ses dents.

Dans « Heaven » , paru en français en 2016 (éditions Actes Sud), elle raconte l’histoire de deux adolescents brimés à cause de leur apparence, s’interrogeant sur les concepts de bien et de mal, de bonheur et d’identité.

Son prochain projet a pour thème le jour précédent un événement de nature à bouleverser une vie, un sujet par lequel elle se dit « obsédée » .

« Personne ne sait ce qui arrivera demain, c’est normal » , dit-elle. « Mais cela pousse aussi à s’interroger... Et ça me terrifie » .

Charly TRIBALLEAU / AFP
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© Agence France-Presse

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