Au Japon, le phénomène inquiétant d’une jeunesse dépolitisée

Société Politique

Tokyo, Japon | AFP

par Kyoko HASEGAWA et Katie FORSTER

Shoma Motegi, 19 ans, va voter pour la première fois aux élections législatives dimanche au Japon. Mais il fait figure d’exception dans sa tranche d’âge, un problème risquant à terme de miner la démocratie dans le pays.

Shoma Motegi, un étudiant japonais de 19 ans, le 22 octobre 2021 chez lui à Yokohama (AFP).
Shoma Motegi, un étudiant japonais de 19 ans, le 22 octobre 2021 chez lui à Yokohama (AFP).

Des dirigeants vieillissants, s’adressant surtout aux générations plus âgées dans une société en déclin démographique accéléré, des méthodes de campagne archaïques et un manque d’éducation politique ont conduit à une participation électorale très basse des jeunes Japonais ces dernières années.

Le taux global de participation aux élections au Japon - où le Parti libéral-démocrate (PLD, droite conservatrice) est au pouvoir presque sans interruption depuis 1955, est l’un des plus faibles parmi les pays de l’OCDE (53,68 % aux législatives de 2017).

En cause notamment, la forte abstention des jeunes: à peine un tiers des électeurs âgés de 20 à 29 ans ont voté lors des dernières législatives, contre 72 % des 60-69 ans.

Pour tenter de mobiliser les jeunes, le gouvernement a abaissé l’âge du vote de 20 à 18 ans en 2016.

“C’est du gâchis que de ne pas voter à des élections déterminantes pour notre avenir”, déclare à l’AFP Shoma Motegi.

Cet étudiant en économie de Yokohama (sud-ouest de Tokyo) est membre de la Conférence japonaise de la jeunesse, une ONG ayant récemment organisé deux débats où de jeunes électeurs ont interrogé des parlementaires sur des sujets qui leur importaient, comme les coûts de l’éducation, les conditions de travail et les politiques de genre.

Mais certains de ses amis hésitent encore à s’engager sur des sujets potentiellement conflictuels comme l’énergie nucléaire ou la sécurité nationale, déplore-t-il.

“Je pense qu’ils ne se sentent pas prêts à discuter de ces questions, car ils ne savent pas grand-chose de la politique actuelle”. Ils redoutent aussi qu’un désaccord “ne crée une atmosphère gênante”, ajoute l’étudiant.

“Cela ne fait pas rêver”

“Les jeunes Japonais s’intéressent beaucoup aux questions sociales, notamment à l’égalité des sexes, à l’écart des revenus et au changement climatique”, assure Yuki Murohashi, 32 ans, l’un des directeurs de l’ONG dont Shoma Motegi fait partie.

Misha Cade, une étudiante japonaise de 24 ans, chez elle à Tokyo le 22 octobre 2021 (AFP).
Misha Cade, une étudiante japonaise de 24 ans, chez elle à Tokyo le 22 octobre 2021 (AFP).

Mais “souvent les étudiants ne connaissent même pas la différence entre les partis politiques”, soit par manque d’éducation, soit parce que “les partis ne font pas assez d’efforts pour atteindre les jeunes”, estime M. Murohashi.

Selon les médias nippons, le résultat du scrutin de dimanche devrait être sans surprise, le PLD, dirigé par le nouveau Premier ministre Fumio Kishida, 64 ans, devant remporter la mise, même s’il pourrait perdre des sièges.

La moyenne d’âge du gouvernement Kishida est de 62 ans et il comprend à peine trois femmes sur 21 membres.

“Cela ne fait pas rêver”, lance Misha Cade, une étudiante de 24 ans qui prévoit elle aussi de voter dimanche. M. Kishida “est juste une figure différente qui ne fait que poursuivre les mêmes politiques”, affirme-t-elle à l’AFP.

Le Premier ministre japonais Fumio Kishida en campagne électorale le 27 octobre 2021 à Tokyo (AFP).
Le Premier ministre japonais Fumio Kishida en campagne électorale le 27 octobre 2021 à Tokyo (AFP).

“Une situation effrayante”

Misha Cade publie régulièrement des messages sur le féminisme, la politique et d’autres questions sociales pour ses 46.000 abonnés sur TikTok, et estime que les jeunes femmes au Japon ne se sentent pas représentées en politique.

“Elles pensent que c’est un monde d’hommes, où elles ne peuvent pas vraiment entrer”, explique la jeune femme qui a grandi aux Etats-Unis avant de déménager au Japon à l’adolescence.

Se lancera-t-elle un jour en politique? “Je ne pourrais jamais le faire”, confie-t-elle en dénonçant le “sexisme flagrant” dans ce milieu qu’elle ne pourrait “pas supporter au quotidien”.

Des membres de l’industrie japonaise du cinéma ont lancé une initiative appelée Voice Project où, dans un court clip vidéo déjà visionné plus de 630 000 fois sur YouTube, des artistes exhortent les gens à aller voter, sans prendre de position politique.

Si la forte abstention devenait une tendance à long terme, cela pourrait miner la démocratie au Japon, prévient Kosai Sekine, un réalisateur de 45 ans et l’un des responsables de Voice Project.

“Si les jeunes ne se rendent pas dans les bureaux de vote, les décisions seront prises par des personnes âgées, ce qui mènera à une société ayant peu de considération pour les jeunes, une situation effrayante”, ajoute M. Sekine.

(Voir notre article lié : Les jeunes japonais de 18 ans sont-ils motivés pour voter lors des prochaines élections législatives ?)

© Agence France-Presse

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