Les chasseurs de trous noirs de l’Observatoire astronomique du Japon en quête de financement urgent

Science

Suite à des réductions budgétaires, les chasseurs de trous noirs de l’Observatoire astronomique national du Japon se tournent vers la collecte de fonds.

Récolter des fonds pour observer les trous noirs

L’Observatoire Mizusawa VLBI de l’Observatoire astronomique national du Japon (OANJ), qui se trouve à Ôshû, dans la préfecture d’Iwate, occupe une place importante dans l’effort consenti en vue d’élucider les mystères des trous noirs. Honma Mareki, le directeur de l’observatoire, a fait partie de l’équipe de l’Event Horizon Telescope, un ensemble d’observatoires radio synchronisés déployés à la surface de la planète, qui a publié en 2019 la photo historique d’un trou noir situé au centre de la galaxie Messier 87.

Depuis quelques années, toutefois, l’observatoire voit diminuer le financement public dont il bénéficie, et c’est un sujet d’inquiétude en ce qui concerne l’étude japonaise des trous noirs. L’observatoire Mizusawa a décidé de prendre les choses en mains et créé une page de collecte de fonds dans l’espoir de se procurer 10 millions de yens (70 000 euros). C’est la première fois qu’un OANJ a recours à une forme alternative de financement pour se procurer de l’argent.

Sur cette photo en accéléré, les étoiles tourbillonnent dans le ciel au-dessus des radiotélescopes de l’Observatoire Mizusawa VLBI (very long baseline interferometry, Interférométrie à très longue base)(© Iijima Yutaka/Observatoire Mizusawa VLBI)
Sur cette photo en accéléré, les étoiles tourbillonnent dans le ciel au-dessus des radiotélescopes de l’Observatoire Mizusawa VLBI (very long baseline interferometry, Interférométrie à très longue base)(© Iijima Yutaka/Observatoire Mizusawa VLBI)

Selon Honma, les revers de Mizusawa en matière de financement s’insèrent dans une plus vaste tendance de repli de l’État dans son soutien à la recherche scientifique, en raison du ralentissement de l’économie et de l’assombrissement des perspectives de croissance consécutifs à la diminution de la population japonaise. L’observatoire a vu son budget pour l’exercice 2020 réduit de moitié par rapport à l’exercice précédent, ce qui était d’autant plus choquant aux yeux de Honma que cette coupe est intervenue juste après le triomphe qu’il a remporté avec l’équipe de l’Event Horizon Telescope.

La photo historique du trou noir situé au centre de la galaxie Messier 87. (© Event Horizon Telescope Collaboration)
La photo historique du trou noir situé au centre de la galaxie Messier 87. (© Event Horizon Telescope Collaboration)

Fondé en 1988, l’OANJ est un institut de recherche inter-universitaire qui joue un rôle crucial dans la promotion de la recherche en astronomie via l’usage ouvert de ses installations. Honma remarque toutefois que, vu la priorité budgétaire accordée à la maintenance des observatoires et autres installations, les coupes récentes ont eu un impact sur l’emploi et les projets de recherche financés par l’État sur les sites OANJ.

En quête d’autres sources de financement, les chercheurs de l’Observatoire Mizusawa ont ouvert leur page de collecte de fonds le 20 avril. Ils ont opté pour une campagne tout ou rien, l’intégralité de l’argent levé étant restituée aux donateurs au cas où ils n’atteindraient pas leur objectif avant la date butoir du 17 juin. La réponse a dépassé toutes les attentes et le montant des dons a largement excédé l’objectif initial. Honma déclare que cet argent servira à financer la formation de la prochaine génération d’astronomes, qui aura pour mission de pousser encore plus loin l’élucidation des secrets des trous noirs.

Le trou noir de la galaxie M87 et un jet de particules subatomiques (© Event Horizon Telescope Collaboration/EAVN Collaboration)
Le trou noir de la galaxie M87 et un jet de particules subatomiques (© Event Horizon Telescope Collaboration/EAVN Collaboration)

Trouver des jeunes chercheurs qui lèvent les yeux vers le ciel

La photo publiée en 2019 par l’Event Horizon Collaboration a prouvé l’existence des trous noirs. À l’Observatoire Mizusawa et ailleurs, les chercheurs s’attachent désormais à enrichir leur connaissance du comportement de ces mystérieux objets célestes, notamment en creusant la théorie selon laquelle ils émettent au cours de leur rotation des jets de particules qui se déplacent à grande vitesse.

Toutes les nouvelles découvertes sur le fonctionnement de l’univers fascinent le public, mais Honma signale que la situation budgétaire actuelle met en danger la recherche japonaise sur les trous noirs. La quasi totalité du financement des installations OANJ consiste en fonds publics, et Honma constate que les coupes ont conduit à rogner d’importants programmes.

Honma déclare qu’après 2020 et la première tranche de coupes bugétaires, le personnel de Mizusawa a pris conscience que, s’il ne faisait rien, le réseau de radiotélescopes risquait bel et bien de cesser toute activité. Cette éventualité a provoqué un choc tant chez les chercheurs que dans la collectivité locale, résolument favorable à l’observatoire.

Cette issue a certes été évitée, mais les coupes n’en ont pas moins privé l’installation de sa capacité à proposer des postes de recherche aux jeunes astronomes. Plutôt que de se résigner, l’équipe s’est mise en quête de formes alternatives de financement et, sur le conseil de diverses personnes, a décidé en 2021 d’essayer la collecte de fonds.

Des chercheurs vérifient le bon fonctionnement des appareils de  l’observatoire Mizusawa. (© Observatoire VLBI de l’OANJ Mizusawa)
Des chercheurs vérifient le bon fonctionnement des appareils de l’observatoire Mizusawa. (© Observatoire VLBI de l’OANJ Mizusawa)

Selon Honma, tant que le financement public couvrira les coûts de fonctionnement de l’observatoire, l’argent provenant de la collecte de fonds servira au financement d’un poste de recherche postdoctorale. « Au Japon, la majorité des sites de recherche postdoctorale en astronomie ont disparu », explique-t-il. « Nous n’en avons aucun à Mizusawa. C’est préoccupant, car il n’y a plus personne pour transmettre les compétences nécessaires à l’étude des trous noirs. » Il souligne que, même avec 10 millions de yens de donations, le maintien d’un seul et unique poste postdoctoral représentera un défi de taille, mais il continue d’espérer que l’observatoire parviendra à attirer un jeune chercheur à son bord, pour peu qu’il bénéficie d’un afflux supplémentaire de fonds. « Nous souhaitons, bien entendu, tirer le meilleur parti de l’argent mis à notre disposition. Il est crucial d’investir dans les générations futures si nous voulons garantir la pérennité de la recherche sur les trous noirs et d’autres domaines de l’astronomie. »

Confronté à l’éventualité que l’État réduise encore plus son financement, Honma déclare qu’un tel scénario aurait des conséquences catastrophiques. « Il entraverait gravement l’étude de l’astronomie au Japon, en ternissant son attrait auprès des scientifiques en herbe et en précipitant le domaine dans une spirale decendante », prévient-il. « En l’absence de jeunes chercheurs qui lèvent les yeux vers le ciel, l’avenir de l’astronomie japonaise est sombre. »

Les découvertes comme celle du trou noir M87 défrayent la chronique, mais Honma souligne que de telles avancées sont le fruit d’une recherche assidue et que les scientifiques doivent collecter et passer au crible une montagne de données avant de tomber sur quelque chose de neuf. « Les données que nous collectons alimentent un grand nombre de démarches scientifiques », déclare-t-il. « Après un plus ample examen, des données qui, au premier abord, semblaient anodines débouchent sur de nouvelles percées. C’est ce qui rend ce domaine si fascinant. » Mais il avertit que des réductions supplémentaires du financement auraient une lourde insidence sur l’aptitude du Japon à apporter sa contribution à ce processus.

La prochaine frontière de la recherche sur les trous noirs

Honma considère que les initiatives telles que l’Event Horizon Telescope sont essentielles pour aider le public à mieux comprendre les trous noirs et renforcer son intérêt pour ce domaine. À mesure que les savants creusent les questions touchant, par exemple, aux raisons qui font que les objets tournent ou aux façons dont sont émis les jets de particules subatomiques, il prédit que les découvertes qui en résulteront mériteront à leurs auteurs d’être couronnés par un prix Nobel, comme l’ont été en 2020 trois chercheurs sur les trous noirs. « C’est un sujet dont on parle beaucoup à l’observatoire, et j’encourage les jeunes chercheurs à viser cette cible dans leur travail. »

La réponse à la campagne de collecte de fonds de l’observatoire Mizusawa donne de l’espoir à Honma et ses collègues. « Elle montre qu’on peut à un moment ou à un autre demander de l’aide au public pour d’autres projets », dit-il. L’initiative pionnière de Mizusawa constitue un modèle nouveau et prometteur en vue de financer la recherche scientifique de base au Japon et de former les générations futures de scientifiques.

Honma Mareki (au centre) et ses collègues de l’Observatoire Mizusawa. (© Observatoire VLBI de l’OANJ Mizusawa)
Honma Mareki (au centre) et ses collègues de l’Observatoire Mizusawa. (© Observatoire VLBI de l’OANJ Mizusawa)

(Photo de titre : radiotélescopes de l’observatoire VLBI de Mizusawa. © Observatoire VLBI de Mizusawa. D’après la diffusion sur Prime Online du 6 mai 2022)

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