Les romans de Kubo Misumi : un message d’espoir pour les mères célibataires et les familles japonaises

Livre Société

Dans ses romans, l’écrivaine japonaise Kubo Misumi met en scène des femmes et des familles prêtes à tout pour s’en sortir, avec une force de persuasion qui lui vient de sa propre expérience. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de la publication – prévue pour 2021 – de la traduction en anglais de son premier livre, Fugainai boku wa sora o mita(So We Look to the Sky). Ses œuvres reflètent une certaine partie de la société japonaise sous son vrai jour.

Kubo Misumi KUBO Misumi

Née en 1965 dans la ville d’Inagi (préfecture de Tokyo). Elle effectue ses études secondaires au lycée Caritas de Kawasaki (préfecture de Kanagawa), et renonce rapidement à poursuivre son cursus pour travailler à mi-temps puis à plein temps dans une agence de publicité. Elle devient rédactrice freelance après la naissance de son fils. Lauréate de nombreux prix. Prix littéraire R-18 2009 pour une nouvelle intitulée Mikumari. Prix Yamamoto Shûgorô 2011 pour son premier roman Fugainai boku wa sora o mita, porté à l’écran en 2012. Prix Yamada Fûtarô 2012 pour Seiten no mayoi kujira. Prix Oda Sakunosuke 2019 pour « Trinity. Son dernier roman intitulé Haha no ren ai a été publié en janvier 2021.

Un parti pris de légèreté en temps de crise

Haha no ren’ai (« L’amour d’une mère »), le dernier roman de Kubo Misumi, est paru en janvier 2021. La première partie raconte l’histoire de Yukiko, une femme qui finit par divorcer après s’être mariée et avoir eu des enfants. Elle mène alors la vie difficile d’une mère célibataire contrainte de travailler tout en élevant ses trois fils, dont deux jumeaux. La romancière présente aussi la situation du point de vue du mari, Tomohisa, et d’autres personnages. Dans la seconde partie, Chiharu, le fils ainé de Yukiko, a atteint l’âge adulte et il aide sa mère et ses deux frères à s’en sortir. Haha no ren’ai est une œuvre réconfortante et pleine d’enthousiasme, à même d’encourager un bon nombre de lecteurs à aller de l’avant.

Depuis quelques temps, les mères célibataires sont devenues un symbole d’inégalité sociale au Japon. Pour beaucoup d’entre elles, l’épidémie de Covid-19 a été, semble-t-il, synonyme d’une perte de leur emploi et d’une aggravation de leurs conditions de vie. « Raconter la dure réalité de l’existence de ces femmes est certes une bonne chose, mais j’ai aussi voulu donner un ton chaleureux à la fin du livre pour laisser le lecteur sur une impression de légèreté », explique Kubo Misumi. « Depuis la crise sanitaire du coronavirus, j’ai plus que jamais envie d’écrire des histoires qui finissent bien et donnent confiance aux gens dans l’avenir. » (Voir notre article : Les mères célibataires japonaises face à la pandémie : pertes d’emplois, baisses de revenus et carences de l’assistance)

Les tribulations d’une famille recomposée

Haha no ren’ai se déroule dans la préfecture de Gunma, au nord de Tokyo. À la fin de ses études secondaires, Yukiko trouve un emploi dans un supermarché. Elle rencontre Tomohisa, un jeune homme qui a deux ans de plus qu’elle, et ils se marient. Elle travaille alors dans la fabrique de vêtements de ses beaux-parents. Mais l’entreprise ne tarde pas à fermer ses portes, faute d’un nombre de clients suffisant. Pour améliorer les revenus de sa famille, Yukiko met Chiharu, son fils nouveau-né, à la crèche et travaille à temps partiel dans une boutique située dans une gare. À peine s’est-elle habituée à sa nouvelle vie, qu’elle met au monde des jumeaux et doit quitter son emploi. Elle reprend toutefois celui-ci au bout d’un an.

Dans le même temps son mari Tomohisa, qui rêvait de développer la fabrique de vêtements familiale dont il avait pris la direction, a vraiment du mal à s’habituer à son nouveau métier de chauffeur de taxi. Incapable d’assumer son manque de courage face à l’adversité, il cherche du réconfort en dehors du foyer. Et le couple en vient à divorcer. Yukiko s’investit à fond dans son travail pour que ses trois fils puissent faire des études supérieures. Elle trouve un emploi stable dans une filiale de la ligne de chemins de fer qui gère la boutique de la gare et finit par occuper un poste de cadre.

Tomohisa se met en ménage avec Kalayat, une Thaïlandaise qui travaille dans un izakaya des environs, et ils ont une fille ensemble. Kalayat a par ailleurs une autre fille, née d’une relation précédente, qui s’appelle Sirirat et fréquente le même lycée que Chiharu. Au début, le jeune garçon a beaucoup de mal à accepter le comportement de son père parce qu’il a été le témoin direct des souffrances qu’il a infligées à sa mère, et il garde ses distances vis-à-vis de Sirirat. Mais après plusieurs rebondissements, Chiharu et ses frères parviennent à surmonter leur colère et leur embarras et à nouer des relations normales avec la nouvelle famille de leur père.

Le poids de l’expérience personnelle

Si le portrait que Kubo Misumi dresse de ces personnages en train de tout faire pour s’en sortir au jour le jour est aussi précis et convaincant, c’est parce qu’il s’appuie sur son expérience personnelle.

« Pour les passages où Yukiko travaille dans la boutique de la gare, je me suis inspirée de l’histoire de ma mère », raconte la romancière. « Quand j’avais douze ans, ma mère a quitté la maison et a gagné sa vie en travaillant dans une boutique. Elle a ensuite trouvé un emploi stable et réussi à s’acheter un appartement par ses propres moyens. À partir du moment où mes parents se sont séparés, j’ai vécu avec mon père et je n’ai pas revu ma mère avant l’âge de 27 ans. Quand j’étais petite, j’avais l’impression d’être mal vue par mon entourage parce que mes parents avaient divorcé. »

« Les hommes qui apparaissent dans mes romans, à commencer par Tomohisa, sont très souvent de grands lâches », dit Kubo Misumi. « Ils sont calqués sur le modèle de mon père. Il avait d’abord une entreprise et puis les choses ont commencé à se compliquer. Après avoir essayé par des moyens plus ou moins appropriés de l’empêcher de sombrer, il a fini par déclarer faillite en laissant beaucoup de gens sur le carreau. Sur le moment, j’ai pensé que mon père était un lâche. Mais plus je prends de l’âge plus je me dis qu’il s’est trouvé dans une situation vraiment terrible. Je comprends maintenant les raisons incontournables qui l’ont poussé à agir comme il l’a fait. Et c’est de là que j’ai tiré mes récits. »

Chiharu, le fils aîné de Yukiko, aide sa mère en gardant ses frères. Il s’est senti longtemps rejeté parce que ses parents avaient divorcé. Mais il a retrouvé confiance quand il s’est réconcilié avec son père et qu’il a considéré Sirirat et sa toute jeune demi-sœur comme des membres de la famille. « Je n’ai pas la moindre raison d’avoir honte de ma famille », affirme-t-il. Et lorsqu’il apprend que sa mère qui n’arrête pas de travailler a fait une rencontre, il cesse de la considérer comme une femme seule et il souhaite de tout cœur qu’elle se remarie et qu’elle soit heureuse. « J’ai un fils », précise Kubo Misumi, « et je ne m’en suis pas servi de modèle pour Chiharu. Mais j’ai voulu montrer le côté pur et innocent des petits garçons, leur délicatesse et leur gentillesse que j’ai découverts à travers mon expérience de mère. Pour moi, Chiharu est une sorte d’idéal. »

« Écrire un récit où il n’y a que des Japonais est de moins en moins plausible »

Haha no ren’ai raconte comment Chiharu arrive à l’âge adulte et ses parents, Yukiko et Tomohisa, à celui de la maturité. Le roman de Kubo Misumi est axé autour des mutations non seulement de la famille mais aussi de la société japonaise toute entière, notamment à travers les personnages d’origine thaïlandaise. L’action se situe dans un lieu où il y a un grand nombre d’usines qui emploient beaucoup de travailleurs étrangers. Chiharu a donc l’habitude de côtoyer des camarades de classe de toutes origines depuis l’école primaire.

« Les romans que j’ai écrit jusqu’à présent se déroulent souvent dans des grands ensembles. Depuis une dizaine d’années, le Japon compte de plus en plus de résidents de toutes sortes de nationalités. Écrire un récit où il n’y a que des Japonais est donc de moins en moins plausible », ajoute Kubo Misumi. « En fait, j’aime rencontrer des gens. Pour moi, c’est quelque chose de naturel et de fondamental. Et je crois que l’idéal pour entrer spontanément en symbiose avec les autres, c’est de ne pas trop accorder d’importance à l’idée qu’ils peuvent être des étrangers. » (Voir notre article : Les HLM au Japon, sauvés par la présence étrangère)

Durant sa vingtaine, Kubo Misumi a exercé différents emplois à temps partiel avant de travailler pour une agence de publicité. Lorsqu’elle est devenue mère à l’âge de 28 ans, elle s’est mise à son compte en écrivant des articles pour des revues spécialisées dans la grossesse et l’accouchement.

Elle a fait ses débuts dans la littérature en 2009, à l’âge de 44 ans, avec une nouvelle intitulée Mikumari qui raconte la rencontre d’un adolescent et d’une adepte du cosplay de douze ans son ainée. Cette première œuvre a été couronnée par le prix littéraire R-18 « décerné à des femmes par des femmes » pour un texte à caractère érotique.

Une nouvelle érotique couronnée par un prix décerné par des femmes

« Le prix R-18 avait ceci d’attirant que pour concourir, il suffisait de proposer un manuscrit de trente pages alors que pour les autres prix littéraires, il en fallait au moins cent. J’ai pensé que pour moi, écrire une trentaine de feuillets tout en continuant mon travail de rédaction était un objectif réaliste. Qui plus est, le thème imposé sur le sexe me convenait particulièrement en raison de mes activités de rédactrice freelance. J’ai situé l’action dans une maternité parce que c’est là que j’ai accouché et que j’avais visité d’autres établissements du même genre dans le cadre des articles que j’écris. »

Mikumari relate les amours d’un lycéen appelé Takumi et de Satomi, une femme mariée de douze ans son ainée. Outre les scènes de sexe sur fond de films d’animation, la nouvelle de Kubo Misumi décrit de manière très vivante les activités scolaires et la vie de Takumi qui aide sa mère, une sage-femme, à gérer la maternité qu’elle dirige. Un an plus tard, la romancière a intégré Mikumari dans un livre intitulé Fugainai boku wa sora o mita. En fait, il s’agit d’une suite. Satomi prend un traitement contre la stérilité sur les conseils de sa belle-mère tandis que Ryôta, un camarade de classe de Takumi, s’efforce de subvenir à ses besoins et à ceux de sa grand-mère atteinte de démence, en travaillant à mi-temps. Ce livre a obtenu le prix Yamamoto Shûgorô 2011 et il a été porté à l’écran l’année suivante.

Une stratégie de survie

Les personnages de Kubo Misumi ont souvent une attitude positive dans la vie, même quand ils ont des difficultés. Et cette tendance est une constante dans son œuvre, de Mikumari jusqu’à Haha no ren’ai. Au moment où la situation de nombreuses mères célibataires s’avère particulièrement ardue, la romancière leur propose, en se fondant sur sa propre expérience, de chercher de l’aide auprès de leur entourage et de reprendre espoir en adoptant une stratégie de vie au jour le jour.

« Un jour, j’ai dû partir en voyage pour mon travail. Mon fils était encore petit et je ne pouvais pas le laisser à la crèche parce qu’il avait de la fièvre. Ne pouvant compter ni sur mon mari ni sur ma mère, je me suis donc raccrochée à une amie célibataire qui a accepté de le garder. Dans Haha no ren’ai, Yukiko peut compter sur le soutien de sa mère et de sa belle-mère. Mais il suffit souvent de demander de l’aide y compris en dehors du cadre de la famille pour que les bonnes volontés se manifestent. En tout cas, c’est quelque chose que la vie m’a appris. »

Après la naissance de son fils, Kubo Misumi a dû s’organiser pour pouvoir l’élever tout en travaillant pour améliorer le budget de la famille. « Lorsque je me suis séparée de mon mari, mon fils avait quinze ans. Mais il a fallu attendre un certain temps avant que le divorce soit officiellement prononcé et enregistré sur les registres d’état civil. Et je n’ai eu droit à aucune indemnité. » Quand son premier livre est devenu un succès de librairie, Kubo Misumi a accordé des entretiens où elle explique que si elle a pu payer les études de son fils c’est grâce à ses droits d’auteur.

« Dans ma vie, il y a eu des moments où j’étais totalement absorbée par mon travail et où je ne pensais qu’à ça. Tous les soirs, j’étalais des journaux sur le sol sans savoir de quoi le jour suivant serait fait. Après mon accouchement, je suis devenue rédactrice freelance et il a bien fallu que je travaille en dépit de mon manque de pratique en la matière. C’est alors que j’ai découvert qu’il suffisait de frapper à certaines portes pour qu’elles s’ouvrent et cette expérience réussie fait à présent partie intégrante de moi-même. Plutôt que de déplorer le faible niveau de mes revenus ou l’absence de régularité de mon travail, je préfère me dire que je fais de mon mieux en attendant qu’une nouvelle porte s’ouvre. Au lieu de s’inquiéter pour l’avenir, mieux vaut vivre au jour le jour en se concentrant patiemment sur les petits détails. Je crois qu’être capable de penser et d’agir à court terme est quelque chose d’important dans une stratégie de survie. »

Le rôle important des générations précédentes

Depuis qu’elle elle a cinquante ans, Kubo Misumi éprouve une envie croissante d’écrire sur la vie des femmes des générations précédentes. En 2019, elle a publié Trinity, un roman consacré à trois Japonaises qui se sont rencontrées dans le secrétariat de rédaction d’un nouveau périodique en 1964, l’année des Jeux olympiques de Tokyo. Et en ce moment, une autre de ses œuvres intitulée Kajitsu kyôsô est en train de paraître dans une revue, sous forme de feuilleton illustré. Elle raconte l’histoire d’une Japonaise qui a vécu durant la première moitié du XXe siècle.

« On a tendance à considérer cette période comme vraiment sombre. Il est vrai que depuis, la vie est devenue un peu plus facile pour les femmes. Si je veux écrire à ce sujet, c’est parce qu’il y a eu des femmes qui ont réussi à faire leur chemin dans une société dominée par les hommes et que c’est grâce à elles que nous sommes arrivés là où nous en sommes aujourd’hui. »

Oui il y a de la pauvreté au Japon

Kubo Misumi envisage par ailleurs de se lancer dans l’écriture d’essais. Cette année verra aussi la publication de la traduction en anglais de son premier roman Fugainai boku wa sora o mita (So We Look to the Sky en anglais).

« Quand le livre est paru en 2010, certains lecteurs ont découvert qu’il y avait des enfants qui vivaient dans la misère au Japon. Je souhaite vivement que des gens vivant dans d’autres pays du monde lisent mon livre et qu’ils prennent eux aussi conscience du problème de la pauvreté au Japon. »

(Texte et interview de Kubo Misumi par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photos : Nakabayashi Kaori)

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