Apprendre le japonais avec Umino Nagiko, auteur de manga

Culture Le japonais

Umino Nagiko est l’auteur, en collaboration avec la dessinatrice Hebizô, d’un manga intitulé Nihonjin no shiranai nihongo (Les Japonais ne savent pas parler le japonais) qui a eu un énorme succès. Elle s’est inspirée de son expérience en tant que professeur de japonais langue étrangère. L’article qui suit est basé sur une interview réalisée par Nippon.com, dans laquelle Umino Nagiko propose non seulement des conseils pour apprendre le japonais mais aussi des expressions peu courantes, situées aux marges de la langue de l’Archipel.

Umino Nagiko UMINO Nagiko

Ecrivain et professeur de japonais. A conçu, en collaboration avec la mangaka Hebizô, un premier manga intitulé Nihonjin no shiranai nihongo qui s’est avéré un succès de librairie. Auteur de divers autres ouvrages dont un manga, Kokusaijin hajimemashita (Mes débuts en tant que citoyenne du monde), réalisé avec le dessinateur Yuzuka Masanari, et un livre intitulé Yamato kotoba tsukaikata zukan (Guide illustré des yamato kotoba), illustré par Nishiwaki Tadashi. Publie depuis peu des messages en japonais sur son compte Twitter @uminonagiko.

Tome 1 de Nihonjin no shiranai nihongo (Les Japonais ne savent pas parler le japonais)

Umino Nagiko est professeur de japonais langue étrangère. Forte de cette expérience, elle a réalisé, avec l’aide de la dessinatrice Hebizô, un manga intitulé Nihonjin no shiranai nihongo, qui a eu un succès foudroyant. À en juger par son titre qui peut se traduire littéralement par « Le japonais que les Japonais ne connaissent pas », cet ouvrage s’adresse en premier lieu aux Japonais à qui il propose une redécouverte de leur propre langue. Mais il est aussi très intéressant par la façon originale dont il met en scène un groupe de personnages – en particulier Haruko Kano, un professeur de japonais aux prises avec des élèves enthousiastes de nationalités très diverses – et surfe sur les cultures à travers des dialogues remplis de malentendus et de quiproquos comiques.

À ce jour, Nihonjin no shiranai nihongo a donné lieu à quatre tomes et un cahier d’exercices qui se sont vendus à plus de deux millions d’exemplaires au Japon. Il a été traduit en coréen, en chinois (Taïwan) et en français (Les Japonais ne savent pas parler le japonais, éditions Clair de Lune). Il a fait également l’objet d’une série télévisée sous-titrée en anglais diffusée par Yomiuri TV. Le manga d’Umino Nagiko et Hebizô aborde la langue japonaise sous des facettes très diverses, notamment les formes polies (keigo), les spécifiques numéraux (josûshi) et l’histoire des syllabaires hiragana et katakana. Les élèves bombardent leur professeur de questions embarrassantes et les discussions aboutissent souvent à une réflexion sur les différences linguistiques et culturelles entre le Japon et les autres pays. À l’origine, Nihonjin no shiranai nihongo était destiné à des lecteurs japonais, mais il est aussi à la portée de beaucoup d’étudiants étrangers du fait qu’il s’agit d’un manga.

Les spécifiques numéraux

  1. Quand on parle d’« une » pomme, on dit « ikko»  (一個), et d’« une » carotte, « ippon»  (一本).
  2. Les mots utilisés pour compter de cette manière sont des « spécifiques numéraux » (josûshi 助数詞).
  3. En anglais et en allemand, il n’y a pas de spécifiques numéraux. En revanche, le chinois, le coréen et le thaïlandais y ont recours.
  4. Rappelez-vous que pour « une » chose longue et fine – rivière, poireau, corde –, on utilise « ippon».
  5. Donc, pour « un » serpent, on emploie aussi « ippon», n’est-ce pas ?
  6. Pour « un » serpent, on dit « ippiki», parce qu’il s’agit d’un animal.
  7. Pourtant en Chine, on compte les rivières et les serpents avec le même mot tiao (条)…
  8. Les Japonais utilisent des spécifiques numéraux différents pour compter les êtres vivants et les choses inanimées.

(Tiré de Nihonjin no shiranai nihongo)

Mieux vaut utiliser la langue standard

Umino Nagiko a commencé par enseigner le japonais aux élèves d’un lycée d’Osaka. Dans l’interview qu’elle a accordé à Nippon.com, elle explique qu’elle s’est ensuite orientée vers le métier de professeur de japonais langue étrangère parce qu’elle pensait que ce serait plus intéressant de travailler avec des gens ayant délibérément choisi de se soumettre à cet apprentissage. Umino Nagiko n’a pas tardé à se rendre compte que ce n’était pas toujours le cas et qu’une grande partie de ses nouveaux élèves étaient obligés d’apprendre le japonais par leur entreprise ou leurs parents. Mais elle n’en a pas moins apprécié très vite l’ambiance multiculturelle animée des cours de premier niveau.

Le devoir (ci-contre)

  1. Tiens… C’est bizarre !
  2. Alors que tu travailles toujours si bien, Kim…
  3. Tu as fait beaucoup de fautes dans ton devoir. Qu’est-ce qui se passe ?
  4. J’ai pourtant demandé à un ami japonais de le faire à ma place !
  5. Va chercher cette personne et amène-la ici. Tout de suite.

(Tiré de Nihonjin no shiranai nihongo)

Un des thèmes les plus fréquents de Nihonjin no shiranai nihongo, ce sont les différences entre la langue très stricte des manuels et celle, souvent dialectale et familière, que les élèves entendent dans leur vie de tous les jours. Umino Nagiko raconte que des débutants lui ont demandé de leur apprendre le dialecte du Kansai (kansaiben) parlé à Osaka et ses environs. « Je leur ai répondu que j’aime le kansaiben mais que certains Japonais en ont horreur », précise-t-elle. D’après elle, mieux vaut parler la langue standard parce qu’elle est plus neutre et, de ce fait, davantage susceptible de convenir à tous.

D’un autre côté, ceux qui apprennent la langue de l’Archipel doivent être capables de comprendre non seulement le japonais enseigné dans les manuels mais aussi celui de la vie courante. Umino Nagiko ne pense pas qu’il est nécessaire de suivre des règles très strictes en matière de conversation. « Parfois, il vaut mieux improviser en fonction de la situation et utiliser un peu de kansaiben pour que la relation avec l’interlocuteur soit plus chaleureuse et la communication, de meilleure qualité. Mais je crois que la capacité de passer rapidement de la langue standard au dialecte varie grandement d’une personne à l’autre et que c’est à chacun de décider en fonction de ses possibilités. »

Pratiquer, pratiquer, toujours pratiquer

Les élèves de Nihonjin no shiranai nihongo utilisent beaucoup de termes empruntés à la culture pop, et en particulier au cinéma, aux films d’animation et aux manga. Umino Nagiko n’y voit rien à redire mais elle pense qu’il faut quand même utiliser ce type de langage à bon escient. « Je crois c’est valable pour tous les pays. Il y a des moments où les citations de Star Wars sont parfaitement bienvenues et d’autres où elles arrivent comme un cheveu sur la soupe. »

Rédaction, sujet « libre » (ci-contre)

  1. Comme devoir, je vous donne une rédaction.
  2. Sur quel sujet ?
  3. [Le sujet] est libre [自由, jiyû]
  4. Le jour de la remise des copies.
  5. Voyons le genre de rédaction que vous avez écrit.
  6. « La liberté » [自由, jiyû] « Qu’est-ce que la liberté dans un État socialiste ? Rousseau a dit que la liberté… »
  7. Qui vous a dit d’écrire un texte aussi grandiose ?

(Tiré de Nihonjin no shiranai nihongo 2)

Umino Nagiko recommande aussi aux débutants d’utiliser aussitôt les mots qu’ils viennent d’apprendre, en s’entrainant à les dire à haute voix. « Je pense qu’il faut habituer la bouche à les prononcer. Quand on apprend des langues étrangères, on est confronté à des sons auxquels on n’est absolument pas habitué. Il faut donc commencer par s’entrainer à les prononcer. » Umino Nagiko conseille aussi d’écrire les termes nouveaux à la main. « Pour les mémoriser correctement, on ne peut pas se contenter de les regarder. Il faut aussi les tracer soigneusement à la main. »

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille travailler pendant des heures et des heures. « Consacrer cinq à dix minutes par jour à la lecture à haute voix et à l’écriture, c’est largement suffisant. Ce qui compte avant tout, c’est de le faire régulièrement, tous les jours. » Umino Nagiko ne semble pas aussi exigeante en ce qui concerne l’ordre des traits des idéogrammes (kanji). « De temps à autre, les élèves me disent que je me trompe dans l’ordre des traits. Personnellement, je considère que ça n’a pas beaucoup d’importance. Mais il est vrai que le respect de l’ordre des traits contribue grandement à la beauté des kanji.

Une langue écrite d’un nouveau genre

En tant que professeur de japonais, Umino Nagiko est particulièrement sensible à l’évolution de la langue. Elle est fascinée par la vitesse avec laquelle des mots nouveaux font leur apparition sur la toile. « Rien que sur Twitter, il y a beaucoup de termes que l’on n’entend jamais dans les conversations. C’est vraiment très curieux. Par exemple, on trouve souvent furoru à la place de furo ni hairu, c’est-à-dire ‘prendre un bain’. Et les gens tweetent volontiers furotte kimasu pour dire ‘je prends mon bain et je reviens’. »

Les mots utilisés presque exclusivement dans la langue écrite ont une apparence formelle et guindée qui crée une trop grande distance entre le locuteur et son interlocuteur et empêche leur emploi dans la conversation. Mais comme le souligne Umino Nagiko, « furoru est un terme qui n’a rien de formel. Pourtant, on ne s’en sert pas du tout dans le langage parlé. Je me demande bien pourquoi. »

L’amour des mots d’origine purement japonaise

Deux ouvrages récents de Umino Nagiko. À gauche : un manga intitulé Kokusaijin hajimemashita (Mes débuts en tant que citoyenne du monde), avec l’amabilité de Daiwa shobô. À droite : un livre illustré intitulé Yamato kotoba tsukaikata zukan (Guide illustré des yamato kotoba), avec l’amabilité des éditions Seibundô shinkôsha.

Après Nihonjin no shiranai nihongo, Umino Nagiko s’est lancée dans la réalisation d’un autre manga intitulé Kokusaijin hajimemashita  (Mes débuts en tant que citoyenne du monde), avec le dessinateur Yuzuka Masanari. Dans cette bande dessinée, elle encourage les Japonais à surmonter leurs craintes en matière de barrières linguistiques et à communiquer plus facilement avec les gens des autres pays. Kokusaijin hajimemashita est en outre truffé de détails sur les coutumes, le langage et d’autres données d’ordre culturel. Et comme Nihonjin no shiranai nihongo, ce second manga est accompagné de petits textes rédigés par l’auteur.

En 2016, Umino Nagiko a publié Yamato kotoba tsukaikata zukan (Guide illustré des yamato kotoba), un livre où elle fait preuve d’un amour pour les mots anciens aussi fort que celui qu’elle porte aux néologismes les plus récents. Elle met en effet l’accent sur des termes d’origine purement japonaise (yamato kotoba) puisque antérieurs à la période où la langue de l’Archipel s’est profondément transformée à la suite de l’adoption massive de mots empruntés au chinois. Elle propose ainsi une liste de superbes expressions dont beaucoup sont tombées en désuétude, en montrant comment les utiliser dans la vie de tous les jours.

L’un des yamato kotoba choisis par Umino Nagiko est kigusuri (気薬) qu’elle décrit comme une sorte de remède (kusuri 薬) pour les états d’âme (kimochi 気持ち). « Quand un ami ne va pas très bien, ou qu’il  se sent un peu seul, on peut recourir à un kigusuri pour le réconforter. Par exemple, en lui apportant des manga amusants en guise de remède.

Umino Nagiko a une passion sans limites pour le japonais. Quand on lui demande si elle considère l’apprentissage de cette langue comme particulièrement ardu, elle répond : « Non, je ne suis pas d’accord. Les Japonais s’accordent à dire que leur langue est difficile à apprendre, mais elle ne l’est pas autant qu’ils le prétendent. La langue de l’Archipel est difficile à appréhender par certains côtés et pas du tout par beaucoup d’autres. » Des paroles bien encourageantes pour tous ceux qui apprennent le japonais à travers le monde !

(D’après un texte en anglais de Richard Medhurst, Nippon.com, basé sur une interview en japonais d’Umino Nagiko réalisée le 24 mai 2016. Photo de titre et tous les extraits de Nihonjin no shiranai nihongo avec l’amabilité des éditions Kadokawa.)
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