Les Japonais ont les moyens de protéger leur propre environnement

Culture

Pendant plus de 20 ans, Anne McDonald, originaire du Canada, a observé la société japonaise à travers le mode de vie des habitants de villages agricoles et piscicoles. Environnementaliste, elle s’active à rechercher les solutions à des problèmes globaux en partant d’une analyse au niveau local. Quel rôle le Japon a-t-il à jouer ? C’est ce que nous lui avons demandé.

Le Japon métamorphosé après la bulle économique

En 1982, Anne McDonald passe un an à Osaka dans le cadre d’un programme d’échange avec son lycée. Elle retourne au Japon en 1988, pour étudier à l’Université de Kumamoto dans le cadre d’un programme sponsorisé par le gouvernement, et reçoit à ce moment un véritable choc : tout semble avoir changé. « J’ai été surprise à la vue des changements rapides de la société japonaise. À l’époque, on était en pleine bulle économique et dans les grandes villes, les gens vivaient dans l’opulence. Aucun Japonais dans mon entourage n’avait un train de vie modeste.

ANNE McDONALD  Ce qui m’a le plus frappé dans les changements, c’est la nourriture. Trois générations consécutives qui consommaient avant les mêmes aliments se sont mises à manger des choses totalement différentes. Si la génération des grands-parents a gardé le même régime alimentaire qu’avant la guerre, à savoir du riz, de la soupe de miso, des légumes marinés et des légumes sauvages, leurs petits-enfants, eux, consommaient principalement de la viande et moins de riz. Ils s’occidentalisent et délaissent les plats traditionnels. Et cette tendance se constatait autant dans les grandes villes que dans les zones rurales.

Cinq ans auparavant, tout le monde se rendait gaiement chez le primeur ou chez le poissonnier pour faire ses achats, mais lorsque je suis revenue au Japon, les courses se faisaient principalement dans les supermarchés. Il y a également de plus en plus de supérettes, de restaurants familiaux et de chaînes de restauration rapide. C’était comme si je m’étais perdue dans un pays totalement différent.

À la vue de tous ces changements survenus en l’espace de cinq ans, j’ai compris que la vitesse à laquelle la société avait évolué n’était pas normale, qu’à cette vitesse, l’être humain lui-même ne pourrait pas suivre. Je me suis dit qu’une évolution à ce rythme serait fatale pour la société japonaise.

À la rencontre de la vieille génération nippone

« D’ici quelques années, la société japonaise que j’ai toujours connue allait s’éteindre. » Ressentant le besoin d’agir vite, elle décida, tant qu’il était encore temps, de conserver les témoignages d’anciens des zones rurales nippones. S’établissant dans la préfecture de Nagano, à Kurohime (ville maintenant appelée Shinanomachi), elle entreprit de se rendre dans tous les villages agricoles de l’Archipel. Et c’est ainsi qu’en 1992, les témoignages recueillis furent rassemblés dans un ouvrage intitulé Gen nihonjin banka (Élégie à la mémoire de la vieille génération nippone).

A.M.   À la recherche des traditions ancestrales nippones qui ont tendance à se perdre, j’ai pu constater différentes choses. Si l’on observe l’évolution de la société japonaise après la guerre, on comprend que le pays a donné la priorité au développement économique, en délaissant les vieilles choses pour en introduire de nouvelles, selon le modèle « non à l’Orient, oui à l’Occident ».

L’introduction de la culture occidentale en soi n’a, à mon sens, rien de mauvais. Mais il aurait peut-être été plus judicieux de s’interroger sur les choses à préserver et celles à jeter, ainsi que sur les bénéfices et les coûts engendrés par ces choix. Mais au lieu de cela, le mode de vie traditionnel japonais a été négligé et la manière de vivre à l’occidentale privilégiée. Si bien que la priorité a été accordée aux citadins, et les agriculteurs ont été ignorés. Je pense qu’il convient d’estimer le niveau économique auquel l’Archipel est parvenu après la guerre, mais on constate que les gains sont essentiellement économiques et que les pertes dans les zones rurales sont plus importantes.

Sauvegarder le lien entre terre et mer

L’Archipel nippon s’étend sur quelque 35 000 km et compte de nombreuses lignes côtières. En se basant uniquement sur l’étude des villages agricoles sans se préoccuper des villages de pêcheurs, Anne McDonald s’était bien rendu compte qu’elle ne pourrait jamais saisir la véritable essence de la société japonaise. C’est ainsi que pendant 7 ans, de 1997 à 2004, à bord d’une petite cylindrée transformée en camping-car, elle parcourut le pays d’un bout à l’autre, de la pointe nord à l’extrémité située la plus au sud, à la recherche de tous les villages piscicoles de l’Archipel. Elle put ainsi voir 80 % du littoral nippon.

Parcourant le littoral nippon à bord de ce qu’elle appelle elle-même le « plus petit camping-car au monde », Anne McDonald a mené des recherches sur les villages piscicoles.

A.M.   En parcourant le littoral, les problèmes dans les terres apparaissent clairement. La pollution à l’intérieur de ces terres, charriée par le ruissellement des eaux, a un impact majeur sur les océans. C’est pourquoi, loin de dissocier terre et mer, il faut plutôt renforcer davantage le lien entre leurs secteurs industriels.

Par exemple, les pêcheurs ont protégé les côtes, les îles de petite taille et les forêts en se basant sur la théorie transmise de générations en générations selon laquelle les forêts proches des côtes attirent les poissons. Encore maintenant, certains villages piscicoles accordent de l’importance à la préservation des forêts. Je pense qu’il est important d’établir ainsi un lien entre les océans et les forêts.

En parcourant les villages agricoles et piscicoles, ma curiosité s’est peu à peu muée d’un intérêt pour le folklore vers un intérêt environnemental. J’ai pu voir de mes propres yeux comment le processus de destruction de l’environnement avait gagné du terrain et j’en suis arrivée à la conclusion que prendre des mesures pour y remédier serait une ébauche de solution aux problèmes environnementaux de toute la planète.

Les enseignements des plongeuses « amas »

En ce moment, Anne McDonald s’intéresse aux « amas », les plongeuses en apnée. De 2008 à 2012, au Centre de recherches sur le développement durable à l’Université des Nations unies qui dirige l’« Unité d’opération Ishikawa-Kanazawa » dont elle fut la première responsable, elle se vit confier des recherches sur les problèmes maritimes de la préfecture d’Ishikawa. Elle rencontra à cette occasion la plongeuse de Wajima.

A.M.   Pendant 4 ans, j’ai interrogé au total 167 amas au sujet de leurs connaissances écologiques sur les poissons. J’ai voulu savoir comment elles observaient les océans. Après avoir obtenu un permis de plongée, je suis allée avec elles braver les profondeurs de la mer, non pas sans avoir entendu des choses dures telles que « Ne me dérangez pas dans mon travail. » ou encore « Je ne viendrai pas à votre secours si vous vous faites emporter par les courants. » Les équipements de plongée étant interdits, je les ai suivies comme ça, sans le moindre appareil. Une plongée dure environ 4 heures. C’est une pratique extrêmement intense. On est totalement épuisé quand on remonte à la surface.

Les plongeuses amas sont très réticentes à l’introduction de nouvelles technologies. Dans les villages agricoles et piscicoles que j’ai visités, l’introduction de machines se fait toujours très rapidement, mais c’est différent avec les amas. L’utilisation de lunettes de plongée à l’époque Meiji (vers la fin du XIXe siècle) a été source de sérieuses discussions, les plongeuses se demandant si de tels équipements n’allaient pas avoir un impact sur la gestion des ressources naturelles. Ensuite, ça a été les combinaisons de plongée. Grâce à elles, il est possible de rester plus longtemps sous l’eau, même le soir, mais les amas pensaient que ces combinaisons entraîneraient une surpêche. Enfin, les bombes à oxygène. Dans les années 1970, les plongeuses amas se sont réunies pour peser le pour et le contre à ce sujet, et se sont finalement refusées à en utiliser. Elles ont décidé de plonger sans aucun équipement. Et parmi elles, certaines plongent ainsi jusqu’à 25 mètres de profondeur. J’ai eu beau essayer, mais je n’ai pas pu aller plus loin que 8 mètres. Elles ont vraiment une très bonne condition physique.

Préserver la nature est le rôle de l’être humain

En 2010, à l’occasion de la 10e conférence mondiale sur le climat (COP10) tenue à Nagoya, Anne McDonald a créé, en collaboration avec le secrétariat de la COP 10, la première plateforme internationale sur la conservation de la biodiversité des côtes et des zones littorales. Depuis, elle a occupé différents postes en tant que conseillère au sein du ministère de l’Environnement, du ministère de l'Agriculture, des Forêts et de la Pêche et du Bureau du Cabinet.

A.M.   Plus l’être humain passe de temps en contact avec la nature, plus il fait attention à l’environnement. C’est un changement tout à fait palpable. Maintenant, les Japonais interagissent de moins en moins avec la nature. Par exemple, grâce à l’emploi de machines, les riziculteurs ont augmenté la superficie de leurs exploitations, mais le temps qu’ils y passent a été divisé par cinq. De sorte qu’ils observent moins ce qui se passe autour d’eux et ne prêtent plus guère attention à la détérioration de l’environnement. Les plongeuses amas vivent avec la mer. C’est pour cela qu’elles sont extrêmement sensibles à son évolution. Quand on réfléchit aux problèmes liés à l’environnement, l’opinion de personnes en contact direct avec la nature devient importante. Réfléchir à ces problèmes, c’est réfléchir à l’évolution des liens entre les êtres humains et la nature. Au fond, cela revient à s’interroger sur la façon dont ils doivent préserver la nature. Puisque préserver la nature est le rôle de l’Homme. Ce qui est important, c’est de se demander comment il est possible d’intégrer des connaissances écologiques sur les poissons telles que celles des amas dans la stratégie de préservation de l’environnement. Les théories que les environnementalistes élaborent bien assis devant leur bureau ont leurs limites.

Pour protéger la nature, certains pensent que l'être humain ne doit pas intervenir. Mais il est difficile de restaurer un environnement naturel où la main de l’homme a déjà laissé sa trace rien qu’en mettant un terme aux activités qui le détruisent. Tout cela ne fonctionnerait pas sans une intervention humaine qui permet une meilleure mise à profit des forces de la nature. L’Initiative Satoyama(*1) qui a été proposée par le Japon lors de la COP 10 repose sur cette théorie. La gestion des ressources naturelles s’est toujours faite en se plaçant d’un point de vue masculin, de sorte que la nature a toujours plus ou moins été contrôlée. À partir de maintenant, il est nécessaire de se diriger davantage vers des moyens de contrôler la nature en lui portant un regard maternel comme celui des plongeuses amas. Par exemple, redonner un nouveau souffle aux forêts marines, élever des poissons, tout autant d’initiatives où l’être humain vivrait de façon durable en symbiose avec la mer. Je pense que c’est une excellente façon de voir les choses.

Rétroaction sur la société globale

Actuellement, Anne McDonald est en charge d’un programme mondial où elle mène des recherches sur les sciences de l’environnement à l’École supérieure d'études environnementales mondiales de l’Université Sophia. Les étudiants peuvent obtenir leur diplôme en anglais, si bien que ses élèves qui choisissent d’étudier les problèmes environnementaux ne viennent pas seulement de pays développés, mais également d’Afrique, du Moyen-Orient ou encore d’Asie.

A.M.   Chaque jour, avec les étudiants, nous avons de vifs échanges. Les participants originaires de pays en développement étant nombreux, ma responsabilité est grande. Quoi qu’il en soit, l’avenir du pays est entre leurs mains. À titre d’exemple, un étudiant originaire du Mozambique est fonctionnaire d’État. À son retour là-bas, il devra élaborer des stratégies environnementales dans son propre pays. C’est pour cela qu’il ressent une forte pression lorsqu’il écrit son mémoire de maîtrise. Les idées d’étudiants dans une situation similaire sont très intéressantes. J’apprends moi-même beaucoup de choses.

Rien ne pourrait me rendre plus heureuse de constater que les recherches que j’ai menées aux quatre coins de l’Archipel agissent par rétroaction sur la société mondialisée. En particulier ce que m’ont appris les plongeuses amas. Je pense qu’elles peuvent apporter de nombreux éléments de réponses pour la protection du mode de vie ou de la société où vivent des peuples indigènes et des minorités ethniques.

(Propos recueillis par Kondô Hisashi, Nippon.com. Photos : Nagasaka Yoshiki)

(*1) ^ Bois de forêts en zone rurale utilisés comme combustible, moyens durables de préservation de la nature et des modes de vie grâce à une intervention humaine appropriée.

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