Savoir mettre de l’audace dans les traditions du thé
Entretien avec Raku Kichizaemon, l’héritier de la 15e génération de la famille de potiers Raku
[12.12.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | ESPAÑOL | Русский |

La famille Raku fabrique des céramiques pour le thé depuis 450 ans dans la tradition de l’esthétique wabi-cha, un style de cérémonie du thé crée par Sen no Rikyû au XVIe siècle. Raku Kichizaemon est le descendant à la 15e génération de Chôjirô (1516-1592), le fondateur de cette lignée. Nous avons profité de l’interview qu’il nous a accordée pour lui demander de nous parler de l’alchimie subtile entre tradition et création personnelle qui caractérise ses œuvres.

Raku Kichizaemon XV

Raku Kichizaemon XVNé en 1949 à Kyoto. Descendant à la XIe génération de la famille de potiers Raku (plus précisément, XIVe du nom Kichizaemon après le fondateur Chôjirô). Directeur et président du conseil d’administration du Raku Museum de Kyoto. Titulaire d’un diplôme du département de sculpture de l’Université des arts de Tokyo, obtenu en 1973. A ensuite étudié pendant deux ans à l’Academia delle Belle Arti de Rome. En 1981, il est devenu l’héritier en titre de la famille Raku, sous le nom de Raku Kichizaemon XV. Lauréat de nombreux prix dont la médaille d’or de l’Association de la céramique japonaise (Nihon tôji kyôkai, 1991). Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres français (2000). En 2007, il a conçu une salle d’exposition et un pavillon de thé pour le Sagawa Museum à Moriyama, dans la préfecture de Shiga. Auteur de nombreux ouvrages dont Chawan ya (éd. Tankôsha, 2011), Raku : A Legacy of Japanese Tea Ceramics (écrit en collaboration avec son fils Raku Atsundo, éd. Seigensha, 2015) et Raku Kichizaemon (Raku Museum, 1994).

Un jeune homme en conflit avec des traditions séculaires

——En tant que fils aîné de la famille Raku, vous êtes l’héritier de la 15e génération du maître potier Chôjirô qui vivait à l’époque de Sen no Rikyû, le fondateur de la voie du thé (chanoyu). Parlez-nous de vos sentiments à propos de votre mission de perpétuer une histoire et des traditions aussi importantes.

RAKU KICHIZAEMON J’ai eu du mal à me faire à l’idée que ma mission en tant qu’héritier de la famille Raku devait passer avant tout le reste. Quand j’étais jeune, j’avais un esprit particulièrement rebelle. Je m’étais dit que si je trouvais une voie plus attirante, je la suivrais, et que si je me décidais à accepter l’héritage familial, il faudrait que ce soit un choix que j’assume pleinement. Je n’avais absolument rien contre le chanoyu, mais lorsqu’il y avait des réunions de thé (chakai) à la maison, je me tenais complètement à l’écart et je ne participais même pas pour aider. Je craignais de perdre mon identité, de me faire manipuler ou de devenir le prisonnier de ma propre image en me rapprochant trop de ce monde. J’étais réticent non seulement vis-à-vis de la cérémonie du thé mais aussi de la culture classique japonaise dans son ensemble. C’est pourquoi, par exemple, je n’allais jamais voir de spectacles traditionnels comme le théâtre nô.

Raku Kichizaemon XV, Nekowaride, bol Raku noir de style yakinuki. Un des bols à thé préférés du maître potier, cassé par un chat errant entré furtivement dans son atelier. Il a été réparé par son épouse Fujiko avec la technique dite gintsugi (littéralement « jointure à l’argent »), en utilisant un mélange de laque et d’argent. Ce bol magnifiquement restauré fait partie des trésors que la famille Raku garde jalousement et qu’elle ne montre qu’à des hôtes très proches. Les traces laissées par un usage répété à l’intérieur et à l’extérieur des chawan sont très appréciées par les pratiquants de la voie du thé.

——À l’Université des beaux-arts de Tokyo, vous vous êtes spécialisé non pas dans la céramique mais dans la sculpture.

RAKU C’est exact. Et après l’obtention de mon diplôme, je suis allé en Italie où j’ai étudié pendant deux ans à l’Academia delle Belle Arti de Rome. À l’époque, j’étais rempli de doutes et je n’arrêtais pas de me poser des questions : « Qu’est-ce que l’expression artistique ? Qu’est-ce que l’expression de soi ? » Tant et si bien que pendant une longue période, je n’ai absolument rien créé. Je trouvais bien entendu les œuvres de Michel-Ange et l’art italien en général tout à fait magnifiques. Mais dans cette tradition, la sculpture et la peinture relèvent pratiquement à 100 % de l’expression personnelle et au fond de moi-même, je me demandais si j’avais envie de suivre cette voie. J’ai traversé une période difficile pendant laquelle je n’ai rien pu produire.

——De quelle manière avez-vous alors décidé de continuer la tradition familiale de la céramique du thé ?

RAKU Grâce à mon séjour prolongé à l’étranger. J’ai côtoyé simultanément deux cultures et j’ai perçu les choses comme les Occidentaux tout en découvrant ce qu’il y avait de typiquement japonais en moi. Dans le cadre de cette expérience, j’ai fait la connaissance de la spécialiste de la voie du thé Nojiri Michiko. Elle m’a plus ou moins forcé à assister à l’un de ses cours sur la cérémonie du thé, à Rome. Aucun de ses élèves n’était japonais. Mais tous avaient rencontré la voie du thé à un moment donné de leur vie et ils s’y étaient investis avec le plus grand sérieux. En les observant, les écailles me sont tombées des yeux. L’armure dont je m’étais doté pour me protéger contre le chanoyu avait entièrement disparu… J’ai alors commencé à suivre les cours, qui étaient bien entendu donné en italien.

C’est alors que j’ai ressenti pour la première fois la subtile sensation que procure le contact avec un bol à thé (chawan). Quand un chawan provoque une délicate impression de chaleur dans le creux de la main de celui qui le tient pour la première fois, on peut dire qu’il a rempli sa mission primordiale, à savoir toucher la corde la plus sensible du cœur humain. Je me suis dit que dans ce contexte, cela valait la peine de produire des œuvres exprimant ce qu’il y avait de plus profond en moi. La chaleur qui émane des chawan tient à ce que ce sont des objets destinés à être utilisés par d’autres personnes. Je me suis rendu compte que l’enjeu n’est pas d’exprimer son ego et sa personnalité mais de créer et de développer un lien avec les hommes et le monde.

  • [12.12.2017]
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