« Je suis Japonaise et infirmière à Médecins Sans Frontières, et j’ai des choses à dire »

Société

Fondée en 1971, Médecins Sans Frontières (MSF) est une organisation non-gouvernementale dont les activités se déploient dans 70 pays à travers le monde. Shirakawa Yûko a effectué des missions pour MSF dans différentes zones de conflits, dont l’Irak, la Syrie et le Soudan du Sud. Elle raconte son expérience dans un livre intitulée « Infirmière en zone de conflits » (Funsôchi no kangoshi, éditions Shôgakukan). Nous l’avons rencontrée.

Shirakawa Yūko SHIRAKAWA Yūko

Née dans la préfecture de Saitama en 1973. Infirmière pour Médecins Sans Frontières. À la fin de ses études secondaires, elle se forme à l’Institut pour infirmières de l’association médicale Sakado Tsurugashima. Diplômée en 1996, elle acquiert une expérience en chirurgie, bloc opératoire, obstétrique et gynécologie, au sein d’un complexe hospitalier de la préfecture de Saitama. Elle complète sa formation en 2004 au département des études d’infirmière à l’Université Australienne Catholique. Après ce cursus, elle travaille environ 4 ans à Melbourne essentiellement comme infirmière chirurgicale et opératoire. Elle entre à Médecins Sans Frontières en 2010, qui l’envoie en mission dans 17 zones de conflits en tant qu’infirmière chirurgicale.

C’est à l’âge de 7 ans que se scelle le destin de Shirakawa Yukô, le jour où elle regarde un documentaire sur Médecins Sans Frontières à la télévision. C’est depuis lors qu’elle désire participer à des activités humanitaires. 30 ans plus tard, en 2010, cette aspiration devient réalité. Au cours des 8 années suivantes, MSF l’enverra 17 fois en mission dans des zones de conflit.

Dans son premier livre « Infirmière en zone de conflits » (Funsôchi no kangoshi), Shirakawa Yûko décrit son activité auprès du personnel médical avec les patients, dans des zones durement éprouvées par les conflits, comme l’Irak, la Syrie, le Soudan du Sud, le Yémen, ou la bande de Gaza. Nous avons rencontré Mme Shirakawa alors qu’elle rentrait d’une mission de courte durée à Mossoul (Irak).

Mme Shirakawa, avec les habitants du nord du Yémen en 2015, dans un hôpital géré par MSF. L'hôpital a été en partie détruit par un bombardement. (Photo avec l’aimable autorisation de MSF)

Dans la terrible bataille de Mossoul

Mossoul, occupé pendant trois ans par l’organisation radicale « État islamique », a été libéré en juillet 2017 par une offensive de l’armée irakienne. Mme Shirakawa y a été envoyée à deux reprises.

« Mon premier séjour à Mossoul date du début de l’offensive pour récupérer la ville, la seconde a eu lieu 7 mois plus tard, en juin 2017, au plus fort de la bataille de Mossoul. »

Mme Shirakawa se souvient des conditions difficiles dans lesquelles le personnel médical devait opérer : « les obus pleuvaient de tous les côtés, du ciel comme du sol, et au milieu de cet enfer nous prodiguions les soins du mieux que nous pouvions aux blessés qui profitaient de la moindre accalmie pour se précipiter à l’hôpital. »

Tout le centre-ville a été détruit et de très nombreux habitants ont perdu leur maison. Les routes, la centrale électrique, les canalisations d’eau et les hôpitaux, toutes les infrastructures étaient également détruites. Comment effectuer des soins dans de telles conditions ?

« La première question était de réfléchir au moyen de nous rendre sur place, quelque part où nous aurions des chances de rendre nos soins efficaces. S’il n’existe pas d’immeuble approprié, alors nous installons un hôpital provisoire sous une tente ou dans un container. Quand tout le matériel et les médicaments sont très limités, il faut savoir lire la situation militaire autour de soi pour anticiper le type de blessés que vous allez recevoir majoritairement, de façon à n’utiliser les produits essentiels qu’à bon escient. Pour rester opérationnels le plus longtemps possible, tous les paramètres doivent être pris en compte. »

La première fois, l’équipe avait dressé un hôpital sous tente dans le grand désert au nord de Mossoul, en zone autonome kurde. Devant eux s’étendait une seule route, celle qui conduisait au front. Pour les habitants blessés, c’était beaucoup trop loin. 7 mois plus tard, quand l'équipe est revenue, la base de MSF a été installée à Mossoul-est, qui venait d’être libéré, d’où elle a soigné les victimes des destructions qui se produisaient de l’autre côté du Tigre, à Mossoul-ouest. Dans son livre, Mme Shirakawa raconte le jour où leur a été amenée une jeune fille dont les parents avaient tous deux été tués dans une attaque suicide terroriste, et les précautions et attentions qu’ont eu envers elle le personnel soignant irakien, qui ont tous des parents, des frères ou des sœurs qui ont également été victimes de l’État islamique.

« Quand Mossoul a été libéré, je suis rentrée quelques jours au Japon, puis je suis très vite repartie pour Raqqa, la “capitale de l’État islamique”, en Syrie. À Raqqa, 50 000 individus étaient privés de tout mouvements, utilisés par l’État islamique comme “boucliers humains”. L’équipe de MSF prenait en charge sans repos des victimes de mines terrestres ou de bombardements aériens, mais de nombreuses vies furent perdues dans le temps de transport. »

En 2017, pendant l’opération d’un jeune garçon blessé à Mossoul-est, en Irak. (Photo avec l’aimable autorisation de MSF)

Les bombardements ne sont pas le seul danger

MSF n’envoie jamais d’équipes à gros effectifs.

« Une équipe trop nombreuse aura toujours plus de mal qu’une équipe réduite à pénétrer simultanément dans une zone de conflit, et pose des problèmes de sécurité locale. En général une équipe ne comprend pas plus de 8 à 10 membres, avec un chirurgien, un anesthésiste, et le cas échéant une obstétricienne, mais également un logisticien chargé de l’approvisionnement en matériel et en équipements, et un responsable administratif chargé du personnel et des finances. »

Le rôle du personnel local est également essentiel. Même en l’absence de personnel MSF, l’une des missions de l’équipe est de transférer des compétences aux habitants du lieu, de façon à ce que la population puisse continuer à prodiguer et recevoir des soins, même après le départ de l’équipe.

« Malheureusement, une seule bombe peut réduire tout le travail à zéro alors même qu’on commence à peine à avoir trouvé ses marques. Les hôpitaux sont très souvent pris pour cible dans les conflits. Parfois par erreur, mais parfois aussi de façon délibérée, parce que nous représentons un lieu où un grand nombre de gens se réunissent. »

Dans une zone de conflit, le risque d’être pris dans un bombardement ou une opération militaire est permanent. Mais ce n’est pas le seul risque avec lequel il faut vivre. Dans le Soudan du Sud, la température peut atteindre 50°C. Quand les réserves d’eau potable ont été épuisées, il ne restait plus qu’à boire l’eau de Nil. Désinfectée, bien sûr, mais tout de même, il fallait un certain courage pour boire l’eau de la rivière dans laquelle flottaient tant de cadavres.

« Que voulez-vous, c’était une question de vie ou de mort si vous ne buviez pas. Le problème de l’accès à l’eau potable est vraiment dramatique. »

L’eau potable, mais aussi la nourriture était extrêmement réduite. Mme Shirakawa a perdu huit kilos lors de cette mission.

En 2014 au Soudan du Sud. Contrôle de santé d’un nouveau-né d’une réfugiée. (Photo avec l’aimable autorisation de MSF)

« J’ai abandonné la vie que je menais en Australie »

Faire de l’intervention médicale humanitaire dans les zones en guerre, Mme Shirakawa en rêvait déjà quand elle était petite fille, mais il ne faut pas se raconter d’histoire : la pureté de l’intention et l’enthousiasme ne suffisent absolument pas pour faire ce métier.

« J’ai fait mon premier pas vers Médecins Sans Frontières à l’âge de 26 ans, mais la barrière de l’anglais m’a empêchée d’aller jusqu’au bout. Ce n’est qu’à l’âge de 36 ans que j’ai finalement réussi à devenir membre de MSF. Mais la réalité d’une zone de conflit est tellement dure que si vous arrivez avec votre seul idéalisme et votre jeunesse, vous allez vous faire écraser. Pour survivre et faire un travail efficace, il faut y venir en professionnel, en adulte qui a déjà accumulé l’expérience humaine de la vie, ce qui n’est réalisable qu’à 30 ou 40 ans, je pense.

L’enthousiasme de Mme Shirakawa, qui a choisi la profession d’infirmière par vocation, s’est trouvé ravivé lorsque Médecins Sans Frontières a reçu le prix Nobel de la paix en 1999. Elle avait alors participé aux rencontres d’information de l’organisation qui recherchait de nouveaux membres, mais avait dû y renoncer parce qu’elle ne parlait pas un mot d’anglais. Qu’à cela ne tienne, Mme Shirakawa a commencé à mettre de l’argent de côté, puis est partie en Australie, à Melbourne, pour apprendre l’anglais, avant de changer de section pour reprendre des études d’infirmière, mais dans la langue de Shakespeare cette fois, à l’Université de Melbourne. Elle a fini par travailler et accumuler de l’expérience comme infirmière en chirurgie à l’hôpital royal de Melbourne. Une fois habituée à son métier dans le contexte australien, en 2010, elle a pris la décision de rentrer au Japon, et très vite de s’inscrire à MSF pour être envoyée à l’étranger.

« Mes capacités en anglais sont loin d’être parfaites, mais sur le terrain, ce n’est pas de compétences linguistiques que vous avez besoin, c’est de capacités personnelles de communication, et cela, c’est mon point fort. Je ne regrette pas du tout d’avoir appris l’anglais en Australie. C’est un pays multiculturel et multi-ethnique, l’anglais m’a permis d’ouvrir beaucoup de portes. »

Car le rôle d’une infirmière chirurgicale chez Médecins Sans Frontières ne se limite pas à assister le chirurgien pendant une opération, elle a aussi la responsabilité de diriger le staff local, et de prendre toutes sortes de décisions en fonction des circonstances. Un véritable travail d’infirmière en chef. Dans un tel rôle, s’assurer qu’il n’y a aucun malentendu entre les membres de l’équipe étrangère et le personnel local est évidemment un point essentiel, mais aussi et surtout, les échanges directs avec les patients et les familles ne doivent générer aucune friction. « Sujet hautement capital », confirme Mme Shirakawa.

Pourquoi toujours retourner dans des lieux en guerre ?

Les missions en zone de conflit durent généralement plusieurs mois. La pression est énorme, tant physiquement que moralement. Et il ne suffit pas de rentrer au pays pour ce stress s’évapore d’un seul coup.

« Au début, quand je revenais de Syrie ou du Yémen, et que je voyais les gens marcher dans les rues de Tokyo, vêtus à la mode, j’en éprouvais une sorte de colère. Mais enfin, il y a des pays qui vivent sous les bombes, et tout le monde s’en fiche ?»

Néanmoins, après avoir côtoyé de nombreux conflits, et vu la souffrance de nombreux réfugiés, sa perception a évolué.

« J’ai fini par accepter que si les bombardements dans les pays en guerre sont la réalité, la paix et la liberté dont jouit le Japon aussi sont une réalité. On dit que les Japonais ignorent tout de ce qui se passe dans le monde. Mais on peut tout à fait penser que puisqu’ils sont nés dans un Japon en paix, il est bien normal qu’ils vivent à fond en regardant cette paix qu’ils ont devant les yeux. »

Mme Shirakawa appelle les Japonais « ils ». Peut-être ne se compte-t-elle plus tout à fait parmi eux, après avoir observé la réalité de la guerre ? Si on fait appel à elle, elle partira sans hésiter vers une nouvelle mission.

« En Syrie, par exemple, des hôpitaux sont bombardés, des gens hurlent. Il est clair que l’aide humanitaire, des interventions médicales d’urgence sont nécessaires. Si l’aide de la communauté internationale et des organisations non-gouvernementale était suffisante, je n’irai peut-être pas. Mais la réalité, est au contraire que rien n’est suffisant. Et je me dis alors que je dois y aller. »

Les sourires sont inoubliables

Deux ans après avoir rejoint Médecins Sans Frontières, Mme Shirakawa a envisagé de laisser son métier d’infirmière, et de devenir journaliste. Alors que les blessés au seuil de la mort étaient amenés les uns après les autres, au milieu des tirs et coups de feu incessants, « je me sentais en colère de voir que nous, les intervenants médicaux, nous étions impuissants à faire quoi que ce soit pour arrêter cette guerre. »

Pourtant, cette hésitation n’a été que de courte durée, et sa détermination à agir comme infirmière n’en a été que renforcée.

« La position de MSF est que nous pouvons sauver de nombreuses vies ET témoigner de la situation des zones de conflits, justement à partir d’endroits où les journalistes ne viennent pas. Et effectivement, j’ai remarqué que je pouvais communiquer d’autant mieux en tant qu’infirmière. »

Transmettre et témoigner. C’est ce que Mme Shirakawa a fait en publiant son premier livre. Il n’y a pas d’âge limite pour les envoyés étrangers de Médecins Sans Frontières, et certains membres des équipes envoyées dans les zones de conflits ont 50 ans, 60 ans, ou plus. Comment Mme Shirakawa envisage-t-elle sa vie future ?

« Je pourrais continuer à partir en mission et soigner les gens en zones de conflits pour le restant de mes jours, c’est une possibilité. Aujourd’hui, je pense surtout former des juniors, transmettre mon expérience à travers des conférences, publier des livres… »

Quand Mme Shirakawa, à moins de 30 ans, avait participé à un séminaire d’explication des activités de Médecins Sans Frontières, il n’y avait que 6 personnes inscrites comme elle. Au fil des années, de plus en plus de candidats s’inscrivent, et aujourd’hui, ce sont plus de 100 personnes japonaises que l’organisation MSF envoie chaque année en mission à l’étranger. Quelle joie retirent-ils à mettre leurs capacités au service de vies meurtries dans des conditions et dans des endroits terribles ?

« À vrai dire, je ramène énormément de très bons souvenirs de mes missions. Ce sont des rencontres que je n’aurais jamais faites si je n’étais pas partie. Nous organisons ensemble comment passer cette vie de la façon la plus joyeuse et la plus plaisante possible, dans un temps extrêmement réduit et dans le dénuement le plus complet… »

Et puis, il y a les visages de ces blessés, sur lesquels apparaît enfin un vrai sourire, quand vous êtes restée des jours à leur serrer la main en leur souhaitant du courage. Ne serait-ce que pour ces sourires, Mme Shirakawa restera infirmière dans les zones de conflits.

En 2017 à Mossoul-est, avec une jeune fille en cours de soins. (Photo avec l’aimable autorisation de MSF)

Pendant un repas avec l’équipe locale au Yémen, en 2017. (Photo avec l’aimable autorisation de MSF)

(Article écrit à l’origine en japonais. Interview et texte d'Itakura Kimie de Nippon.com. Photos de Miwa Noriaki, sauf mention contraire.)

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