La culture pop nippone se mondialise

L’humour à la japonaise : Tekken peut-il faire rire les Français ?

Culture

L’humoriste japonais en costume de personnage de jeux vidéo et au maquillage de catcheur était présent cet été à la Japan Expo, le principal événement de la culture pop japonaise en Europe. Quel accueil Tekken a-t-il reçu devant un public de fans d’animés et de jeux vidéo ? Nippon.com l’a suivi pendant ces quelques jours.

Tekken Tekken

Humoriste et illustrateur. Né en 1972 dans la préfecture de Nagano. Après avoir renoncé à ses ambitions dans le monde du manga et du catch professionnel, il se lance dans une carrière d’humoriste en 1997. Ses apparitions à la télévision au cours desquelles il s’appuie sur son talent de dessinateur lui valent sa popularité. En 2011, il entre dans une période difficile : de moins en moins sollicité, il perd confiance en lui. Il décide de quitter la scène, quand, au même moment, l’un de ses flipbook, ou para-para manga, connaît un succès foudroyant. Les producteurs de clips vidéo, de publicités, d’émissions de télé se l’arrachent alors, pour son talent à provoquer l’émotion et l’empathie. Sa carrière est gérée par l’agence Yoshimoto Creative Agency. Chaîne officielle Tekken de YouTube

Qui est Tekken ?

La Japan Expo, le plus grand événement européen des fans d’animation japonaise, mangas, jeux vidéo et cosplay s’est déroulée cette année du 6 au 9 juillet à Villepinte, dans la banlieue de Paris. Parmi la quantité d’invités venus du Japon se dégageait une figure assez atypique : Tekken.

Cette année, Tekken signe sa vingtième année de carrière, depuis ses débuts en 1997. Sa marque de fabrique ? Des croquis sur le thème du « ça vous est déjà arrivé ? », une série de dessins aux traits simples évoquant d’amusantes petites maladresses de la vie quotidienne, et dans lesquelles les gens peuvent se reconnaître facilement. Il était apparu pendant un temps comme invité régulier de plusieurs émissions télévisées. Puis, les demandes s’étaient espacées, ce qui lui avait fait douter de sa capacité à continuer dans ce métier. En 2011, sa résolution était prise, il prendrait sa retraite. Mais à la veille d’arrêter, il accepta une dernière demande concernant la réalisation d’un flipbook…qui connut un succès incroyable : les offres de travail ne cessent de pleuvoir depuis.

Tekken

Son véritable succès est arrivé avec un flipbook intitulé « Le balancier », en 2012. Il raconte l’histoire d’un jeune homme et d’une jeune fille, qui se rencontrent, passent la plus grande partie de leur vie ensemble, jusqu’à ce que l’âge et la maladie les séparent. L’histoire sans parole dure à peine 5 minutes. Il l’avait illustré musicalement avec une chanson du groupe britannique Muse, qu’il avait pris sans leur demander leur permission. Mais les membres du groupe ont adoré le travail, et ils n’ont pas seulement autorisé l’utilisation de leur chanson, mais aussi adopté sa vidéo en tant que clip officiel de leur morceau. Ce flipbook a pu ainsi être diffusé littéralement à travers le monde, multipliant les vues et partages du clip, et toucher le cœur de millions de gens.

Le dernier flipbook de Tekken : « SLIDE » sur la vie de la patineuse artistique Asada Mao

Mais évidemment, l’art subtil de Tekken reste encore largement inconnu à l’étranger. Disons-le franchement : personne n’a entendu parler de lui. Or, voici que Tekken se rend en France, pour faire et adapter son one man show à un public français ! Le comique japonais peut-il plaire par-delà les langues et les cultures ? La question est en elle-même passionnante !

Première rencontre avec les « fans » français

Deux jours avant le spectacle, le 6 juillet, une séance de dédicaces avait lieu, le premier jour de la Japan Expo. « Une dédicace avant même d’avoir donné le moindre spectacle… Pas sûr que quelqu’un vienne… ». À l’évidence, Tekken n’était pas très rassuré. Et il faut avouer que la foule était, hum… clairsemée. Connaissiez-vous Tekken ? demande-t-on autour de nous. La réponse est quasiment unanime : « Non, je ne le connaissais pas. »

Séance de dédicaces à Japan Expo

La plupart des gens croyaient plutôt à une action promotionnelle pour le jeu vidéo de combat « Tekken », de Bandai-Namco. « De loin, j’ai vu un costume bizarre, alors je me suis approché par curiosité. De plus près aussi, c’était bizarre », déclarent des jeunes en rigolant. Heureusement, nous avons tout de même trouvé quelques personnes mieux informées : « J’ai vu sa présentation comme invité et une vidéo de son flipbook sur le site officiel de la Japan Expo, et ça m’a intéressé. » Et quand Tekken tend à chaque visiteur une petite caricature à côté de sa signature, tous ont un grand sourire. « Surtout, n’oubliez pas de venir au spectacle après-demain ! » leur crie-t-il juste avant qu’ils ne quittent le point de dédicaces. Pas sûr que le message passe vraiment… Pour un premier pas, disons que l’espoir était mêlé d’appréhension.

Malgré un programme très chargé, Tekken a pu trouver un peu de temps pour visiter Paris.

Avec « Bonjour ! » pour tout bagage linguistique, on peut tout de même faire connaissance !

En costume sous la canicule, les passants se retournent…

Voici le jour J…et la réaction des Français alors ?

Le grand jour arrive enfin. Nous sommes le 8, et le lieu est presque plein. Plusieurs centaines de personnes, essentiellement des jeunes, ont fait le déplacement. L’appréhension qui lui avait traversé l’esprit le jour des dédicaces n’est plus qu’un mauvais souvenir : les spectateurs sont là. Pourtant, les premiers mots de Tekken en entrant sur scène : « Levez la main, ceux qui me connaissent ! » ne renvoient que le silence. Qu’à cela ne tienne, le premier sketch commence. Tekken a préparé des sous-titres en français pour ses dessins. Il parle en japonais, et une interprète traduit pour lui en français. Pas de phrases françaises toutes faites apprises par cœur : c’était le bon choix !

La première partie est une digression sur le thème « Le match de foot, je le sens mal, quand »… Je le sens mal, quand… pour l’entrée des joueurs sur le terrain, je dois donner la main à un Titan de L’Attaque des Titans.

Quand… pendant l’hymne national, à côté de moi, il y a Totoro.

Tekken a bien pris garde de ne mentionner que des personnages connus du public français. Ça fonctionne. Les éclats de rire fusent.

La seconde partie est construite sur les illustrations de la série « ça vous est déjà arrivé ? » qui font sa réputation. « Si ça vous est déjà arrivé, alors on est pareil ! » Une technique participative, qui joue sur le plaisir du public de lever la main pour dire « moi aussi, moi aussi ! »

« Un jour, j’ai appelé la maîtresse “maman !” »… « Quand je mange une banane, je décolle l’autocollant et je me le colle sur le front ! »… « À la piscine, tout à coup, je me suis aperçu que j’avais changé de couloir ! ». Ça marche ! Les mains se lèvent ! Celle qui a le plus gros succès : « Pour frimer devant les filles, j’ai fait le poirier dans la piscine, quand soudain… j’ai pété ! » C’est vrai que l’âge moyen dans le public était plutôt jeune, mais comparé à l’image souvent véhiculée d’un public français assez exigeant, celui-ci s’est avéré plus souple que prévu…

Ce n’est pas grave si ça ne rit pas

À la fin du spectacle, en interrogeant le public à propos de la performance de Tekken, les avis étaient surtout favorables : « des gags courts et bons, ça c’est bien », ou : « En France, on aime bien les blagues basées sur la vie quotidienne. » Mais les Français ne faillissent pas malgré tout à leur réputation d’esprits aiguisés : « Le costume l’aide tout de même beaucoup à conserver l’attention », ou « Pour une première fois, c’est bien, mais la prochaine, il faudra trouver autre chose… Les Français se lassent vite et ont la critique facile. » Ce qui ne les empêchent pas d’éclater de rire une nouvelle fois au simple souvenir des meilleures blagues : « Et le dessin quand il pète à la piscine, c’était génial ! »

Un costume qui ne dépareille pas parmi les jeunes les plus originaux

Nous avons aussi demandé ses impressions à Tekken, à l’issue du spectacle.

« Les réactions aux histoires « ça vous est déjà arrivé ? » étaient tout à fait les mêmes qu’au Japon, ça m’a surpris. Ça a fonctionné mieux que je n’avais imaginé. Je m’attendais à faire mon truc dans un silence de mort… Ce qui ne m’inquiétait pas plus que ça, d’ailleurs. La première partie sur les personnages de dessins animés, je n’ai pas forcé pour trouver les rires. Je savais que les fans d’animation seraient nombreux dans le public, alors j’ai sorti tous les personnages que tout le monde connait. C’était une sorte d’échange de salut, pour créer une familiarité. Et vous avez vu ? Tout le monde avait le sourire ! Ça a bien marché ! »

Contrairement à ce que ces commentaires peuvent laisser supposer, Tekken ne suit d’ailleurs pas nécessairement une stratégie préétablie. De même pour ses flipbooks :

« Je ne fais pas ces petits films pour provoquer l’émotion. À partir d’un thème qui m’est demandé, je réfléchis à une histoire. Et je ne sais pas si c’est sous l’influence de mangas ou de films que j’ai vus dans le passé, mais les images et la structure du récit me viennent tout naturellement. Une fois que tout est en place dans ma tête, je n’ai même pas besoin d’esquisse, je laisse aller ma main et je me plonge dans mon dessin, rien d’autre. On m’a souvent suggéré de faire de vrais films, mais je ne pourrais jamais, je ne sais pas donner d’ordres aux gens (rires) ! »

Le moins qu’on puisse dire, contrairement aux apparences, et comme son nom ne l’indique pas (Tekken signifie « le poing de fer »), Tekken n’est pas du genre à avoir des ambitions démesurées. Mais il sait ce qu’il veut.

« Je voudrais présenter mes flipbooks dans des festivals de films d’animation à l’étranger. Et pas seulement ceux avec des histoires poignantes et émouvantes sur la vie ou la famille comme j’ai fait jusqu’à maintenant, mais aussi en présentant des histoires comiques, ou des expressions plus artistiques. Mais avant ça, je voudrais que plus de gens découvrent qu’un humoriste comme moi, avec un accoutrement pareil, a déjà dessiné des milliers de dessins, à la main, qu’il assemble pour réaliser ses petits flipbooks à raison de 6 dessins par seconde. »

Ce premier contact avec le public étranger, Tekken n’est incontestablement pas prêt de l’oublier.

Photos : Sawada Hiroyuki (Paris), Hino Kyoko (Japan Expo)

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