Dossier spécial La modernité de l’esthétique traditionnelle
Shunga : la quintessence de l’érotisme japonais
Les estampes érotiques japonaises font un tabac au British Museum

Tony McNicol [Profil]

[06.12.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

La plupart des gens ont eu l’occasion d’admirer des estampes japonaises pleines de vie et de subtilité, même quand ils ne connaissent pas bien l’art de ce pays. Mais les maîtres les plus connus du « monde flottant » (ukiyo) ne se sont, bien souvent, pas contentés de représenter des lieux célèbres et des scènes et de la vie rurale et urbaine de l’Archipel sur leurs estampes. On leur doit aussi des shunga (littéralement « images de printemps ») qui consistent en des scènes de sexe pour le moins explicites. Ces estampes érotiques pleines de passion et d’humour sont aussi, dans bien des cas, satiriques. Le British Museum de Londres a organisé une exposition intitulée Shunga : Sex and Pleasure in Japanese Art, qui a été inaugurée en octobre 2013 et devrait durer jusqu’au 5 janvier 2014. Dans les lignes qui suivent, l’écrivain Tony McNicol donne un aperçu de cette manifestation consacrée à l’art érotique japonais, qui connaît un énorme succès.

L’érotisme en tant que forme d’art

Soir d’automne,
La bécasse,
Le bec pris dans une palourde,
Ne peut s’envoler.
(Yadoya no Meshimori)

Tim Clark, le conservateur du British Museum responsable de l’exposition Shunga : Sex and Pleasure in Japanese Art

Voilà le poème que l’on peut lire sur l’éventail de l’un des protagonistes d’une des « images de printemps » (shunga) exposées à Londres (voir ci-dessous, illustration n° 3). On le doit à Yadoya no Meshimori (1753-1830), un poète de la fin de l’époque d’Edo (1603-1868) spécialisé dans les kyôka (« vers fous »), un genre qui parodie allègrement les poèmes de style classique japonais (waka) notamment par le biais des jeux de mots. Le visiteur a vite fait de se rendre compte que les estampes érotiques du British Museum n’ont pas grand-chose à voir avec la pornographie.

« Je crois que les gens sont surpris par la beauté, l’humour et même l’humanité de ces scènes de sexe très réalistes », explique Tim Clark, le conservateur du musée responsable de l’exposition.

Une des œuvres qu’il préfère parmi les cent soixante-cinq shunga présentés au public, c’est une série de douze impressions sur bois de Torii Kiyonaga (1752-1815). Les corps enlacés des amants en pleine action sont admirablement dessinés (voir ci-dessus, illustration de la bannière), avec un sens de la composition et du cadrage si aigu que le regard du spectateur en est captivé.

Tim Clark avoue qu’il a une admiration toute particulière pour « la sensibilité et le raffinement des graveurs et des imprimeurs de planches xylographiques » qui ont réalisé les estampes à partir des images dessinées par Torii Kiyonaga.

1- Torii Kiyonaga (1752-1815) /Sode no maki (Rouleau de peinture pour la manche) Estampe érotique (shunga). Impression sur bois. Encre de Chine rehaussée de couleurs. (1785)
Les amants au tissu rouge. Un homme et une femme s’étreignent et s’embrassent passionnément, les yeux fermés. Ils sont entièrement nus, à l’exception d’un linge rouge, qui ne cache pas grand-chose. Le format tout en longueur et le cadrage contribuent grandement à la beauté de l’image. Rien ne permet de dire quel est le statut social des deux protagonistes ou le type de relation qu’ils entretiennent.

L’exposition du British Museum consacrée aux shunga est l’aboutissement d’un projet de recherches qui a débuté en 2009 et mis à contribution trente collaborateurs. L’objectif de ce projet était de « passer en revue l’ensemble des œuvres et d’en faire une étude critique », précise Tim Clark.

Environ 40 % des estampes érotiques exposées font partie des collections du British Museum qui a commencé à faire l’acquisition de shunga dès 1865. La plupart des autres œuvres proviennent du Centre International de recherches pour les études japonaises (Nichibunken) de Kyoto.

Tim Clark définit les shunga comme une forme d’« art sexuellement explicite » où « l’art » occupe une place prépondérante. « En Occident, il n’existait pas, jusqu’à une époque récente, de forme d’expression à la fois réaliste sur le plan sexuel et d’une grande beauté du point de vue de l’art », ajoute-t-il. Au Japon en revanche, la plupart des grands maîtres de l’estampe se sont adonnés à l’art des shunga.

2- Nishikawa Sukenobu (1671-1751) /Estampe érotique (shunga). Impression sur bois rehaussée de couleurs, sur fond vert. (1711-1716) 
Scène de séduction entre un homme et une jeune femme avec, à l’arrière-plan, un luth japonais à trois cordes (shamisen). Le Museum of Fine Arts de Boston possède une œuvre identique, à ceci près qu’elle est dépourvue de couleurs.

 

Le catalogue de l’exposition précise que les premières estampes érotiques japonaises ont été réalisées avec des matériaux de grande qualité. Les shunga étaient soigneusement conservés et se transmettaient de génération en génération. D’après des documents de l’époque, un rouleau de peinture érotique coûtait soixante pièces (monme) d’argent, une somme qui correspondait alors à trois cents litres de haricots de soja.

Les shunga étaient très recherchés et pas seulement pour leur caractère érotique. Il étaient en effet censés donner un surcroit de courage aux guerriers avant la bataille et servir de talisman contre le feu.

Les estampes érotiques faisaient aussi office de manuel d’éducation sexuelle pour les jeunes couples. Et on pense que bien des femmes aimaient à regarder ce genre d’images, même si celles-ci étaient toujours conçues et réalisées par des hommes.

3- Anonyme (début du XVIIe siècle) /Rouleau de peinture érotique (shunga). Encre de Chine, couleurs, et poudre d’or et d’argent sur papier, avec application de feuille d’or et d’argent.
Tiré d’une série de douze rencontres érotiques. Un homme d’âge mûr et une jeune femme sont étroitement enlacés. À droite, une autre femme ajuste la couverture qui recouvre en partie le corps des amants.

Une grande partie des couples représentés sur les shunga donnent l’impression d’être profondément épris et d’éprouver un plaisir sexuel partagé. « Ils sont très étroitement liés au monde ordinaire », ajoute Tim Clark. « Les scènes de sexe se déroulent souvent dans le cadre de la vie quotidienne, entre mari et femme. »

L’« image de printemps » qui se trouve à l’entrée de l’exposition du British Museum est emblématique à cet égard. Il s’agit d’une œuvre de Kitagawa Utamaro (1753-1806) intitulée Utamakura (Poème-oreiller) qui met en scène deux amants élégamment vêtus, installés au premier étage d’une maison de thé. Ils sont étroitement enlacés, les yeux rivés l’un sur l’autre. Le kimono retroussé de la femme laisse entrevoir sa croupe.

4- Kitagawa Utamaro (1753-1806) Utamakura (Poème-oreiller) /Estampe érotique (shunga). Impression sur bois rehaussée de couleurs. (1788)
Illustration (n° 10) tirée d’une série de douze estampes réunies dans un album. Chaque estampe est montée séparément. Sur l’éventail que tient l’homme, on peut lire le poème de Yadoya no Meshimori qui figure au début de cet article.

  • [06.12.2013]

Écrivain, photographe et traducteur. Tony McNicol vient de rentrer en Grande Bretagne après avoir vécu quinze ans au Japon. Il réside à présent dans la ville de Bath où il goûte aux joies de la campagne anglaise. Mais le riz japonais lui manque.

Articles liés
Autres articles dans ce dossier
  • Le « keshômen », ou la magie de la menuiserie-charpenterie japonaiseLe bois c’est du bois, pourrait-on penser, mais un menuisier ou un charpentier exigeant dans l’exercice de son métier doit faire de nombreux choix. L’usage qu’il fera d’un bois d’œuvre dépend non seulement de sa dureté, de son odeur et de sa couleur, mais aussi de son keshômen, sa « face décorative », déterminée par la façon dont les grumes ont été débitées.
  • Une journée type dans une écurie de lutteurs de sumoUne écurie de sumo est le lieu où les lutteurs, les rikishi, s’entraînent, mais aussi où ils vivent ensemble. Chez Takadagawa, une écurie du quartier de Kiyosumi-shirakawa à Tokyo, nous avons pu les voir à l’entraînement dès le petit matin, mais aussi au repos plus tard dans la journée.
  • Les « ama », des femmes résolues à sauver une tradition plurimillénaireIl y a un demi-siècle, le Japon comptait encore 17 000 ama (littéralement « femmes de la mer »), des plongeuses en apnée perpétuant une tradition vieille de 3 000 ans. Mais depuis, leur nombre a tellement diminué qu’aujourd’hui, il se limite en tout et pour tout à 2 000 dont la moitié vit dans la préfecture de Mie, sur la côte à l'est d'Osaka. Qui plus est, la population des ama a tendance à vieillir rapidement. Comment faire pour susciter des vocations parmi les jeunes afin que cette activité traditionnelle continue à exister ?
  • « Washi », le papier japonais qui dure mille ansLe 27 novembre 2014, l’Unesco a inscrit le papier japonais, le washi, sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en tant que « savoir-faire du papier artisanal japonais ». Les techniques de fabrication du papier sont arrivées de Chine au Japon aux alentours du VIIe siècle. L’histoire du washi a donc commencé il y a au moins 1 300 ans. Les caractéristiques climatiques et géographiques ont ensuite contribué à l’apparition d’une grande variété de types de papier fabriqués à la main dans différentes régions de l’Archipel.
  • Requiem pour une épouse défunte : Yamamoto Motoï, artiste du selPourquoi le sel ? C’est la question que nous avons voulu poser à Yamamoto Motoï, artiste atypique, qui utilise ce matériau pour la réalisation de ses installations. Nous l’avons rencontré à Onomichi, son pays natal, et suivi lors de sa création artistique pour une galerie locale.

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone