Dossier spécial La modernité de l’esthétique traditionnelle
L’univers de Kawabe Takeo, artisan du bonsaï

Takemori Ryôchi [Profil]

[18.04.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

Un maître de 70 ans, Kawabe Takeo, est en train de révolutionner le monde du bonsaï, avec des chefs-d’œuvre inouïs qui remettent en question les formes conventionnelles. Les amateurs passionnés de ses œuvres sont particulièrement nombreux en Europe, où des connaisseurs font le déplacement au Japon pour une rencontre même fugace avec ses œuvres. Nous avons voulu en savoir plus sur la philosophie qui anime Kawabe Takeo et sa vision de la nature.

Des bonsaïs très anticonformistes

« Tout comme chaque personne a son caractère, chaque arbre possède son individualité. À leur naissance, ils sont dotés d’une force vitale inimaginable. Puis, en fonction de l’environnement dans lequel ils grandissent, et des expériences qu’ils vivent, l’arbre forgera sa propre histoire. Voilà pourquoi chaque bonsaï délivre un message unique. »

Ainsi parle Kawabe Takeo.

Prenons l’exemple de l’imi-eda, la « branche gênante », un concept très commun dans le monde des amateurs de bonsaïs. Ce terme désigne une branche qui pointe vers le spectateur, comme une attitude agressive ou intimidante. L’esthétique commune du bonsaï considère une telle branche comme « gênante » et exige qu’elle soit coupée. De même, une branche traversant l’axe du tronc sera également sectionnée. Kawabe Takeo, lui, n’a pas craint de présenter un bonsaï avec des imi-eda lors d’une exposition très renommée.

« J’ai toujours eu du mal à accepter les formes conventionnelles et “cliché”. Il suffit de regarder un arbre vivant dans le rude environnement de la nature pour que tous vos préjugés de l’esthétique du bonsaï s’envolent. Je dirais même : la nature regorge de “branches gênantes”. Je propose de prendre la mesure de cette présence au monde et en accepter l’apparence. Car les arbres du monde naturel sont variés et uniques, d’une individualité bien plus riche que les seules formes conventionnelles.

Un genévrier du Tôhoku (Photo : Sawano Shinichirô)

Ses plus grands admirateurs sont européens

La touche dynamique et audacieuse des bonsaïs de M. Kawabe a très vite été remarquée par les amateurs européens, totalement envoûtés après la découverte de ses œuvres à travers les revues spécialisées japonaises.

Après sa première venue en Europe en 2002, à l’invitation de la plus grande société espagnole de négoce de bonsaïs, M. Kawabe s’est vu convié plus d’une soixantaine de fois dans de nombreux pays européens, en Allemagne, France, Belgique ou Monaco, où il est considéré comme « le maître du bonsaï ».

En 2012, l’Agence nationale du tourisme japonais a édité une brochure destinée aux touristes étrangers pour présenter toutes les pépinières de bonsaïs au Japon. L’enquête effectuée à cette occasion a démontré l’extraordinaire réputation de M. Kawabe en Europe et en Amérique du Nord, et il a naturellement eu l’honneur d’introduire la brochure.

« Depuis des années, au Japon, le monde du bonsaï manque de souffle. Mais à l’étranger, cet art a le vent en poupe. Je souhaiterais que, comme avec le cas des estampes ukiyo-e, l’appréciation des Occidentaux relance l’estime des Japonais pour les bonsaïs. »

Les paroles de M. Kawabe sont aujourd’hui en train de se concrétiser.

Kawabe Takeo enseigne l’art du bonsaï à un groupe de visiteurs suisses. (Photo : Sawano Shinichirô)

Aujourd’hui, M. Kawabe reçoit régulièrement chez lui des groupes d’amateurs et d’enseignants occidentaux. L’un d’entre eux, M. Oscar Roncari, président du Bonsaï Club de Suisse romande, nous a expliqué les raisons de sa fascination pour les bonsaïs de Kawabe Takeo.

« Je ressens à travers les bonsaïs de maître Kawabe un vaste amour et un profond respect pour l’arbre. Malheureusement, la culture liée aux bonsaïs tombe de plus en plus dans le mercantilisme, les bonsaïs deviennent des stéréotypes, et le respect de l’arbre est négligé. Avant de contraindre l’arbre, l’essentiel n’est-il pas, comme le dit maître Kawabe, de recevoir ce que l’arbre nous donne ? »

Ces mots ne se limitent pas à la vision du bonsaï de Kawabe Takeo. M. Roncari touche ici très précisément l’essence de la culture du bonsaï pour tout amateur digne de ce nom. Tous les artisans du bonsaï sont animés par un amour et une profonde considération envers les matériaux qu’ils travaillent.

  • [18.04.2017]

Diplômé de l’Université de Hiroshima en 1984. A travaillé comme jardinier, employé d’une agence de publicité et éditeur d’une revue de jardinage, avant d’entrer en 2007 chez le marchand d’art Goo-An, où il est rédacteur pour diverses publications sur la culture japonaise. Depuis 2011 éditeur en chef de Wago, une revue illustrée consacrée à des sujets liés au shintô. Éditeur de plusieurs livres, dont Kutsurogi o shiru otona no kottô seikatsu nyûmon (Introduction à une vie raffinée en compagnie d’objets d’art anciens) de Yasukôchi Mami.

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