Dossier spécial La modernité de l’esthétique traditionnelle
Les bols à thé en céramique Raku, un art d’avant-garde
[12.05.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | Русский |

Si la céramique dite Raku s’est acquis une rénommée mondiale, ses techniques traditionnelles, son histoire comme son esprit restent encore en grande partie inconnus du public. Nous allons tenter de découvrir ici l’esprit d’avant-garde caché dans ces bols destinés à la cérémonie du thé.

Un art d’avant-garde au XVIe siècle déjà

Le Raku est une variété de céramiques issues d’une cuisson rapide à basse température, connue également  en occident. Mais bien peu savent que son histoire remonte à la fin du XVIe siècle et commence avec la création de bols pour la cérémonie du thé par Chôjirô, le premier potier de la famille Raku.

C’est à l’époque de Muromachi (1336-1573), lorsque les bols à thé délicatement finis au tour étaient en grande vogue, que les bols de Chôjirô, totalement dépourvus de couleur et d’ornement et entièrement façonnés à la main, font brusquement leur apparition. Sidéré, le public les appelle « ima-yaki » ou poterie du moment, poterie contemporaine. Ce qui signifie que dès l’époque de son apparition, le Raku était déjà d’avant-garde.

Comment donc la céramique « ima-yaki » (« poterie du moment ») est-elle devenue « raku-yaki » (« poterie plaisante ») ? Après la mort de Chôjirô, les bols sont appelés « Juraku-yaki(*1) » en prenant le nom du quartier où le four était situé. On pense généralement que c’est à cette époque que Tanaka Muneyoshi (soutien de Chôjirô et père de la IIe génération, Tsuneyoshi) est autorisé par Toyotomi Hideyoshi (1537-1598), l’homme le plus puissant du pays à l’époque, à apposer sur ses pièces un cachet portant l’idéogramme « Raku » (plaisir) et que les bols en viennent progressivement à être appelées « raku-yaki ».

Sceau « Raku » (plaisir) de Raku Kichizaemon XV

En contrepartie, dans les années 1960 à l’étranger, le potier américain Paul Soldner (1921-2011) applique les principes des techniques du Raku avec cuisson à basse température dans un petit four. Mais cette mise en scène des effets accidentels obtenus par enfumage, avec des copeaux de bois par exemple, directement après la calcination n’a jamais été employée par la maison mère du Raku.

Si la céramique Raku version occidentale est très certainement d’avant-garde, l’esprit contemporain du Raku japonais, appréhendé en fonction de la spiritualité et du sens esthétique issus de sa technique et de son contexte, est, pour sa part, radicalement différent de celui de l’étranger. L’exposition « Le cosmos dans un bol à thé – La transmision d’un art secret à travers les générations de la famille Raku », organisée par le Musée national d’art moderne de Tokyo, présente, en respectant l’ordre chronologique des pièces de Chôjirô aux générations suivantes, l’originalité de cet univers hors du commun.

Entre tradition et création

C’est la pièce « Nisai shishi », ou lion shishi aux deux couleurs, de Chôjirô, Ire génération, qui accueille le visiteur dès l’entrée de l’exposition. Cette œuvre, « la clé du secret des bols de Chôjirô » d’après Kichizaemon, XVe génération et actuel chef de la famille Raku, a été créée avant que ce dernier ne commence à fabriquer des bols pour la cérémonie du thé. C’est la seule pièce, parmi les œuvres du fondateur, comportant le nom de l’artiste et l’année de sa réalisation. À l’opposé des bols « paisibles », le lion est empreint d’un dynamisme presque violent et transmet avec force les relations du potier avec le fondateur de la cérémonie du thé, Sen no Rikyû (1522-1591).

Chôjirô, Nisai shishi (1574), bien culturel important du Japon. Collection Raku Museum
Rikyû a su voir, à travers le lion shishi, la puissance de l’artiste et le grand pouvoir d’expression de Chôjirô, et l’a intentionnellement chargé de créer des bols à thé paisibles en leur insufflant l’esprit wabi du silence et de la modestie.

Dans la première salle d’exposition, plus de dix bols de Chôjirô sont présentés. Des bols que Rikyû a pris dans ses mains pour boire le thé. Ces bols noirs radicalement monotones sont entièrement recouverts d’une glaçure noire jusqu’à l’intérieur de leur base. D’après Kichizaemon, ce sont des pièces d’avant-garde qui rendent par l’abstrait jusqu’au caractère de l’artiste. Le visiteur est surpris de constater que même le noir peut avoir autant de variations.

Une salle d’exposition entièrement consacrée aux bols de Chôjirô, embaumant l’atmosphère de leurs dignes présences.

Chôjirô, Ôguro (grand noir), bol Raku noir (XVIe siècle), bien culturel important du Japon. Collection privée
Première pièce de la première salle d’exposition, le bol Ôguro fait preuve, malgré sa petite taille, d’une imposante présence.

L’observation dans l’ordre chronologique des pièces de Raku transmises de génération en génération pendant 450 années montre clairement que tout en ayant une conscience marquée des qualités de Chôjirô, les artistes des générations suivantes ont recherché leur propre mode d’expression. Ire génération, œuvres tranquilles et silencieuses. IIe génération, pièces plus massives accompagnées de déformations. Dônyû, de la IIIe génération, ajoute, lui, des éléments décoratifs à l’époque où les maîtres du thé chajin qui ont connu Sen no Rikyû sont encore vivants. Et Sônyû, quatrième génération, invente tout en revenant à Chôjirô, une glaçure originale dite « kase-yu ».

Après la salle consacrée aux pièces de Chôjirô, l’exposition montre les œuvres des générations successives. Imitant Chôjirô et son lion shishi, les héritiers ont laissé des brûle-parfums avec motifs de lion.

Dônyû, Aoyama/Seizan (montagne bleue), bol Raku noir (XVIIe siècle), bien culturel important du Japon. Collection Raku Museum

Dônyû est considéré comme un véritable maître par le grand artiste du début de l’époque d’Edo, Hon’ami Kôetsu. La modernité proche de la peinture abstraite du bol montre clairement l’influence de Kôetsu et son esprit de création de choses entièrement nouvelles.

La plus grande fierté de la famille Raku, qui n’a jamais accepté de disciples ni autorisé de branche cadette afin de perfectionner sa tradition et son esprit créatif uniquement par ses descendants, réside probablement dans le fait que toutes les générations successives, tout en appréciant Chôjirô et en intégrant avec talent le souffle de chacune des époques où ils ont vécu, ont su apporter à leurs œuvres une authentique originalité.

(*1) ^ Chôjiro habitait à proximité du palais Jûrakudai construit par Toyotomi Hideyoshi et utilisait la terre sableuse que l’on trouvait à cet endroit.

  • [12.05.2017]
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