Dossier spécial La modernité de l’esthétique traditionnelle
Le tambour qui reproduit les sons de l’univers
Ôkura Shônosuke, joueur d’ôtsuzumi

Miyazaki Yukio [Profil]

[15.01.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 |

Ôkura Shônosuke, virtuose du tambour ôtsuzumi du théâtre nô, un instrument qui se porte sur la hanche, appartient à un monde où la tradition garde une forte emprise, mais c’est aussi un artiste novateur, dont les rythmes puissants, vibrants, sont en résonnance avec la nature et la vie même. Explorons toutes les facettes de ce génie créatif qui continue d’innover dans la tradition.

Ôkura Shônosuke

Ôkura ShônosukeMusicien de nô. Né en 1955. Certifié en tant que détenteur d’un bien culturel immatériel. Fils aîné du grand maître de l’école Ôkura des joueurs de kotsuzumi (tambour porté à l’épaule) et d’ôtsuzumi (tambour porté à la hanche) de la musique du théâtre nô. Formé par son père et son grand-père, il s’est produit pour la première fois sur scène à l’âge de neuf ans. Il est devenu le premier musicien de l’histoire du nô à jouer de l’ôtsuzumi dans toutes les séquences d’un spectacle de 12 heures constitué de cinq pièces provenant des cinq écoles d’acteurs principaux du nô, précédées d’un okina, une représentation rituelle ancienne. Il collabore avec de nombreux artistes du monde entier en tant que soliste de l’ôtsuzumi et a été invité à jouer en solo pour le pape Jean-Paul II au Palais apostolique du Vatican. Il continue de parcourir le monde pour se produire en solo dans diverses cérémonies et événements.

Le son perçant et aigu du tambour à main ôtsuzumi d’Ôkura Shônosuke a un effet à la fois électrifiant et apaisant. Le tambour est constitué de deux peaux attachées par des liens à une structure en bois en forme de sablier – une conception simple qui n’a pas varié depuis des siècles. Et pourtant, il peut émettre des fréquences que l’oreille humaine est incapable de capter, et qui exercent un profond effet curatif, comme un véritable bol d’air frais en forêt. L’ôtsuzumi est l’un des quatre instruments joués par les ensembles musicaux hayashi du théâtre .

La pulsation émanant du corps en bois de cerisier et des peaux en cuir de cheval de l’ôtsuzumi fait vibrer l’espace environnant.

Travailler la terre pour exhumer les secrets du nô

À 62 ans, Ôkura Shônosuke a un parcours irréprochable qui le place au tout premier rang des joueurs d’ôtsuzumi pour le théâtre nô. Il est le fils aîné du maître de l’école Ôkura des joueurs de kotsuzumi (tambour porté à l’épaule) et d’ôtsuzumi, qui s’est perpétuée sans interruption depuis quinze générations. Et sa mère était la fille d’un shite (acteur principal) de l’école Kanze. Formé dès son plus jeune âge par son père et son grand père, Ôkura a suivi sans se poser de questions le chemin du nô – le chemin auquel sa naissance l’avait prédestiné.

Et pourtant, à mesure que passaient les années, le jeune homme a commencé à trouver que le monde du nô était, selon ses propres mots, « terriblement vieux et moisi ». À l’âge de 18 ans, et malgré l’opposition véhémente de tout son environnement, il a tourné brusquement le dos aux arts du spectacle pour se consacrer corps et âme à l’agriculture biologique.

« Au printemps, quand poussent les nouvelles feuilles, les montagnes et les champs débordent d’énergie », raconte Ôkura. « Cette énergie purifie chaque cellule de votre corps, et vous vous sentez envahi par un sentiment de puissance. Quand vous êtes proche de la nature et vivez en unité avec la Terre, vous vous sentez relié au reste du monde, et cette certitude ne relève pas d’un raisonnement intellectuel, mais d’une évidence irréfutable que vous ressentez avec l’intégralité de votre corps. »

Un soir, environ six ans après son départ à la campagne, Ôkura joua l’ôtsuzumi qu’il avait emporté avec lui. « J’ai reçu un afflux de ki (énergie) en provenance de l’univers et suis devenu un avec le ciel et la terre », dit-il en parlant de cet incroyable instant. « J’ai ressenti une grande joie, comme si tout mon être vibrait au rythme des pulsations du cœur de l’univers. »

À l’issue de cette révélation, qui était le fruit, non pas d’un travail de l’esprit, mais d’un travail manuel accompli dans les champs, il décida de revenir au monde du nô. Ces six années passées à la ferme n’avait pas été du temps perdu, car elles lui avait dévoilé le « secret » du nô.

Ôkura joue l’ôtsuzumi au théâtre national nô à Tokyo (photo : Otome Kaita).

  • [15.01.2018]

Éditeur et producteur de médias. Né à Tokyo en 1954. Il entre chez Shûeisha, où il se charge de la publication de livres et de revues hebdomadaires et mensuelles. Il quitte cet éditeur en 1992 pour fonder la société Makusuto, une maison d’édition spécialisée dans la publication destinée aux hôtels, compagnies d’autobus à longue distance, organisations associatives, ainsi qu’à d’autres clients. Il travaille aussi en tant qu’éditeur et directeur artistique sur des ouvrages récompensés par le Prix de la culture des éditions Kōdansha. S’intéresse depuis peu au secteur de la pêche, où il s’est fortement impliqué dans la défense de causes telles que la revitalisation régionale, l’internationalisation et l’environnement.

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