Dossier spécial La modernité de l’esthétique traditionnelle
Enseigner la voie des samouraïs à travers l’archerie à cheval
Entretien avec Ogasawara Kiyomoto

Tim Hornyak [Profil]

[13.09.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Ogasawara Kiyomoto est l’héritier d’une école de tir à l’arc pratiqué à cheval par les samouraïs, appelé yabusame, et d’un code protocolaire dont les règles remontent à plus de huit siècles. Il enseigne aujourd’hui ces arts anciens sous la supervision de son père Kiyotada, chef de la 31e génération de la tradition Ogasawara-ryû.

Ogasawara Kiyomoto

Ogasawara KiyomotoNeuroscientifique, professeur de tir à l’arc, d’équitation et de code protocolaire de l’école Ogasawara. Né à Setagaya, Tokyo, en 1980. Il commence son entraînement au tir à l’arc à cheval à trois ans et participe pour la première fois au tir à l’arc rituel yabusame au Sanctuaire Tsurugaoka Hachimangû de Kamakura alors qu’il est en cinquième année d’école primaire. Après avoir terminé ses études à l’Université d’Osaka, il obtient un doctorat en neurosciences à l’Université de Tsukuba. Respectant la règle de la famille Ogasawara de « ne pas vivre de l’enseignement du kyûhô – code et tir à l’arc », il travaille actuellement comme chercheur dans une entreprise pharmaceutique. Auteur d’ouvrages parmi lesquels Ogasawara-ryû yabusame.

Théâtral, empreint d’apparat et de rituel, le yabusame est l’art japonais traditionnel du tir à l’arc équestre. Durant les festivals annuels qui se tiennent dans toutes les régions du Japon, les archers revêtus de la tenue de combat traditionnelle lancent leurs flèches vers des cibles fixes alors que leurs chevaux sont lancés au galop sur une piste de 250 mètres de long. Ogasawara Kiyomoto, 37 ans, est le descendant du samouraï qui enseigna le yabusame et son code protocolaire aux shoguns, ou chefs de guerre suprêmes, dès l’ère Kamakura (1185-1333). Il préserve aujourd’hui avec fierté cette longue tradition dans le dôjô familial de Setagaya, à Tokyo, où il enseigne également le code traditionnel de cet art.

Des traditions vénérables

——Vous êtes l’héritier d’une longue lignée d’enseignants. Elle remonte à combien de siècles environ ?

OGASAWARA KIYOMOTO Notre tradition a plus de 850 ans. Mon ancêtre Ogasawara Nagakiyo a fondé l’école Ogasawara (Ogasawara-ryû) en 1187. Il a enseigné à Minamoto no Yoritomo, le premier shôgun du Japon, le code protocolaire, le tir à l’arc et l’archerie à cheval, des arts connus sous le nom de kyûhô. La première démonstration de tir à l’arc à cheval yabusame de l’école a eu lieu au sanctuaire Tsurugaoka Hachimangu de Kamakura et vous pouvez voir encore aujourd’hui ce rituel tous les ans en septembre. Mon père Kiyotada est le chef de la 31e génération de notre tradition.

——Quelles sont les origines du yabusame ?

OGASAWARA La tradition a commencé sous la forme d’une discipline de combat du samouraï qui s’appelait kisha ou tir à l’arc à cheval. Mais seule une forme rituelle de cette pratique peut être appelée yabusame.

——Comment votre famille a-t-elle été capable de préserver cette tradition à travers tous les bouleversements de l’histoire du Japon ?

OGASAWARA Lorsque le régime des shogun a pris fin au XIXe siècle, d’autres familles ont commercialisé leurs pratiques pour gagner leur vie mais nous avons décidé de préserver la nôtre tout en ayant une profession normale. Kiyokane, le 28e chef de la famille, a ouvert l’école Ogasawara au public à Kanda à Tokyo tout en enseignant également le code protocolaire dans des écoles. Pour maintenir la pureté de notre tradition, nous avons pour règle de ne pas gagner notre vie à plein temps de notre enseignement.

Des plumes de faucon et d’aigle sont utilisées pour les flèches du yabusame

——Que faites-vous pour gagner votre vie ?

OGASAWARA Je suis chercheur dans une entreprise pharmaceutique japonaise pendant la journée. Je pratique les disciplines du code, du tir à l’arc et du yabusame le soir et pendant les week-ends.

——Pouvez-vous nous décrire les activités de l’école Ogasawara aujourd’hui ?

OGASAWARA Nous enseignons l’art du tir à l’arc, du yabusame et le reihô, ou code protocolaire. Dans notre pratique, nous veillons à transmettre l’essence même de ce code, pas simplement ce qu’il faut faire dans une situation donnée. Pour ces disciplines, les étudiants apprennent une grande variété de postures, comment se tenir debout, se courber et marcher, ainsi que tirer à l’arc et monter sur le cheval de bois mokuba pour le rituel yabusame. Nous organisons deux ou trois fois par an des stages d’entraînement qui durent plusieurs jours, avec de vrais chevaux.

Nous avons également des séances d’entraînement la veille et le jour même des festivals yabusame. Nous participons à environ dix festivals dans l’ensemble du Japon, dont ceux du sanctuaire Tsurugaoka Hachimangû, du sanctuaire Shimogamo de Kyoto, du sanctuaire Tôshôgû de Nikkô et du parc Sumida à Asakusa à Tokyo. Nous enseignons même l’art de faire du nouage utilisé pour les armures des samouraïs, pour l’équitation, pour décorer les boîtes et empaqueter les objets, et dans d’autres situations.

——Les festivals yabusame attirent certainement les foules, mais combien d’étudiants environ pratiquent réellement cet art ?

OGASAWARA Nous avons en ce moment environ 700 étudiants, dont 10 étrangers venant des États-Unis, de France et de Pologne. Les étudiants étrangers sont particulièrement intéressés par le yabusame et l’art du tir à l’arc.

Corps et esprit, l’essence du code des samouraïs

——Comment pourriez-vous décrire votre approche pour enseigner le code protocolaire ?

OGASAWARA Il est important de s’entraîner en se concentrant sur la manière d’utiliser son corps, de pratiquer la pleine conscience, à savoir l’art d’être conscient de ce que l’on fait à tout moment, et d’utiliser cet enseignement dans notre vie moderne tout en restant en harmonie avec notre environnement.

Une tradition qui dure depuis plus de huit siècles ne change pas. Nous ne changeons pas les principaux éléments de la tradition qui en constituent l’essence. Nous ne modifions que des détails mineurs en fonction des époques. L’essence de notre tradition se trouve dans deux textes, le Shûshinron et le Taiyôron, qui ont été écrits par mes ancêtres Sadamune et Tsuneoki. Le premier décrit la manière de maîtriser ses émotions et son esprit alors que le second se concentre sur le corps. Il est très important de préserver cette essence pour les prochaines générations.

Des étudiants de l’école Ogasawara pratiquant les bonnes postures pour marcher et se tenir debout durant l’entraînement du code.

——Que penseraient les samouraïs des temps anciens en voyant les Japonais d’aujourd’hui avec leurs accessoires modernes, comme les smartphones, à la place des sabres ?

OGASAWARA  La grande différence entre aujourd’hui et autrefois, c’est la manière dont les gens pensent. Par exemple, les vertus du Bushidô, comme la justice, la loyauté et la piété filiale, étaient très importantes autrefois, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les concepts de chûgi, ou obéissance, et de kôkô, ou piété filiale, étaient tissés dans la trame de la vie de tous les jours. Mais si nous conservons ces vertus, les gens d’autrefois pourraient très bien vivre dans le monde d’aujourd’hui même si tous les accessoires superflus du quotidien, comme les smartphones, ont changé.

——En termes de code protocolaire, les étrangers voient généralement le Japon comme une société éminemment courtoise, pleine de coutumes anciennes comme les courbettes. Mais ce que vous enseignez va bien plus loin que ça, n’est-ce pas ?

OGASAWARA  Le code protocolaire est enseigné aujourd’hui au Japon en fonction de la situation sociale : vous devez vous courber profondément, par exemple, lorsque vous voulez montrer votre appréciation ou exprimer vos excuses à quelqu’un. Mais ceci ne touche pas à l’essence du code qui est l’élément sur lequel notre pratique s’appuie. Nous pensons que les étudiants doivent décider de ce qu’ils doivent faire dans une situation donnée sur la base de leurs connaissances de cette essence du code.

Les formes du code Ogasawara-ryû étaient destinées au shogun et à ceux qui le rencontraient. Mais bouger son corps selon sa position dans la hiérarchie sociale a également servi de moyen de défense contre une attaque. Après tout, plus on était haut placé dans la hiérarchie et plus grandes étaient les chances d’être attaqué. Par exemple, on pouvait observer facilement, par les mouvements des mains, le risque de se voir sortir un sabre, et auquel cas prendre les précautions voulues. C’est pour cela que les samouraïs respectaient le code et plaçaient naturellement leurs mains de façon à ce qu’il soit impossible de dégainer rapidement, en montrant ainsi aux autres qu’ils n’avaient pas de mauvaises intentions. Mais, en même temps, ils adoptaient une position ne permettant aucun retard à leur réaction s’ils venaient éventuellement à être attaqués.

  • [13.09.2017]

Journaliste né à Montréal, au Canada. Diplômé en journalisme de l’Université de Carleton à Ottawa, il a travaillé notamment pour Kyodo News, NHK, CNet, IDG News pendant 20 ans. Il a écrit de nombreux ouvrages sur les inventeurs japonais, les ingénieurs, les roboticiens et des scientifiques ayant reçu le prix Nobel. Ses travaux ont fait l’objet d’articles dans diverses publications telles que Nature, Science, Scientific American et sur Internet. Il est également l’auteur de Loving the Machine: The Art and Science of Japanese Robots et a contribué à la rédaction de plusieurs guides de voyage Lonely Planet. Il habite à Tokyo depuis 12 ans.

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